• Il y a un moment du soir (Jean-Pierre Abraham –1936-2003–)

     Michel Dugué

     

    Jean-Pierre Abraham (Douarnenez 1998)

    Les grands coups de théâtre, j'aime mieux les voir de la coulisse. J'aime bien la lumière à condition d'être à l'ombre. 1

     

    Cette citation me semble bien caractériser l'atmosphère de l'œuvre et le personnage que fut Jean-Pierre Abraham. Il passe d'un lieu à l'autre et dépose, à chaque fois, discrètement un livre. À l'image des espaces choisis, il fut l'homme de l'écart. Il opta pour la vie précaire. J'avais découvert, nous dit-il, que cette épithète signifie « obtenu par prière »2

    En vérité avait-il le choix ? Je crois cependant qu'il puisait dans cette situation une espèce de liberté, de totale disponibilité l'autorisant à être continûment à l'affût du monde : paysages, êtres, événements les plus minimes, choses les plus anodines. C'est à partir de cette position tout d'inconfort, d'incertitude que chaque instant peut retrouver sa fraîcheur, révéler à nouveau son pouvoir d'immense surprise3

    Encore convient-il que chaque séjour, plus ou moins long – c'est selon les hasards de l'existence – ne fasse qu'un avec ce que nous pourrions nommer des habitations extrêmes. Le phare (Armen), un endroit perdu en Haute-Provence (Le Guet), une île de l'archipel des Glénan – le narrateur y revient, il en fut jadis le gardien, il repeignait les bateaux. Moi je travaillais pour les siècles à venir, dans la pénombre de la ferme là-bas, avec juste le bruit du vent et des pattes d'oiseaux sur le toit, pendant des heures — (Fort-Cigogne4 , un monastère (Port-du-Salut5 et enfin un petit port de la pointe de Bretagne (Ici présent).

    Mais me dira-t-on, c'est la mer tempétueuse, un hameau en ruines environné de collines, le désert d'une île, un adieu général au monde comme le dit, non sans emphase, Chateaubriand à propos de Rancé, le réformateur de la Trappe, l'ambiance bigarrée des côtiers en partance ou de retour de pêche. Bref, autant de réalités pouvant amener l'écriture à s'égarer dans les lointains ou à s'enfermer dans une sorte d'exotisme qui ne dirait pas son nom. Il n'en est rien. Abraham excelle à allier le plus proche, le plus concret à ces échappées vers les confins qui donnent à son lecteur un léger vertige, l'envoûte comme le narrateur lui-même est envoûté par cette étonnante filiation entre le très peu, le presque rien –

    Il me semble qu'il vaut mieux savoir décrire une herbe qu'un état d’âme. C'est un petit morceau du monde qui accède à l'évidence, on peut s’y raccrocher, l'âme s'en trouve affermie6

    – et l'ouverture infinie des horizons qui nous accueille, précisément comme une évidence, laquelle pour un temps, un instant plutôt, fait reculer l'incertain.

    Homme jamais fini, toujours à refaire. Bricolé, ouvert à tous les vents. Et consentant. Comme s'il fallait faire confiance en dépit de tout à quelque chose en soi qu'on ne connaît pas, à une espèce d'attente légère, assez claire, qu'on pourrait oublier si on voulait. Confiance à ces instants où le temps jaillit, où l'on est en accord avec lui. Où les lointains s'approchent, où tout entre en résonance. 7

    Ce sont les mots, bien sûr, les phrases et le silence requis pour les ajointer qui permettent cette mise en correspondance. Encore faut-il que les vocables sonnent juste, que leur précision donne de la densité au texte. Quant il s'agit de la restauration d'une maison, de la mise en route des feux d'Armen ou du nettoyage des moteurs et du système optique. C'est le vocabulaire du domaine technique concerné qui est le plus souvent convoqué. Il en va de même pour les notations à propos du temps météorologique. N'oublions pas que Jean-Pierre s'est fait en quelque sorte la main en rédigeant des instructions nautiques où, évidemment, l'à-peu-près n'est pas de mise. Ce qui confère à ses récits un tour, non pas maniéré, mais solide, rigoureux voire tranchant. On a le sentiment que l'auteur va au plus court pour décrire, donner à voir et à goûter. C'est de la bonne monnaie et notre auteur s'ingénie à traquer la fausse, hanté qu'il est par l'inflation verbale. Le bavardage, cette contamination de la parole contemporaine, il l'exècre. Il suffit d'avoir échangé à peine plus d'une heure avec lui pour en être convaincu. Peut-être, n'est-il pas forcé d'affirmer que dans la vie courante, il fut à l'image de son œuvre. L'inverse étant tout aussi valide. Si le nom de Pierre Reverdy revient sous sa plume, ce poète converti selon ses propres mots à « l'art par et pour la vie, la vie pour et par l'art » ce n'est pas un hasard.

    Je voudrais tant être attentif, maintenant, ne pas risquer n'importe quel mot. Si c'est le désert, ralentir le pas, étouffer toute impatience. 8

    Il est l'écrivain d'une certaine lenteur. On pourrait parler d'un éloge de la lenteur. Sans doute pour mieux se saisir de l'instant qui surprend et, peut-être, ravi. En cela me semble-t-il, c'est un poète-prosateur. L'allure actuelle du monde le dérange. Il se refuse, contre la mode ambiante, à l'endosser. Il demeure seul, singulier. Ses lieux d'élection, j'y reviens, ne trompent pas.

    Écrire, c'est pour lui prendre le pouls des mots, mesurer leur poids. Et surtout ne pas succomber à leur séduction,

    Les mots trop brillants abîment le travail. Et parfois des mots sans éclat, lorsqu'on les réunit, voilà qu'ils brillent ensemble 9.

    car on risque alors de s'habiller de mots vains et précieux. 10 Il n'y échappe pas toujours. Il s'en désole. Ca ne marche pas ! Il le dit. L'humilité est un combat de mots qui ouvre dans l'esprit une zone d'activité intense. Une zone essentielle sûrement. Si ce n'était pas vrai, je ne serais pas si meurtri 11

    Les murs qu'on s'applique, souvent, à élever en soi peuvent tomber. On s'allège. L'inquiétude recule. Un accord nouveau se dessine dont le caractère durable ne nous est jamais garanti.

    Combat incessant dont les victoires et les rechutes font le tissu du texte. Et leurs échos traversent chacun des récits tant il est patent que certains motifs aux propriétés parfois abrasives, reviennent d'un livre à l'autre. Il s'agit toujours, au travers d'expériences vécues par l'auteur, d'un face à face avec l'écriture. C'est bien pour cette raison que le terme dépréciatif de « tranche de vie » que j'ai entendu, ici et là, est un contresens. Abraham est, je le redis, un poète-prosateur d'une très haute exigence.

    Je suis trop vite séduit pour ne pas me méfier. Mais si avare ! Il faut du temps pour qu'un mot vienne sur le pont. Il en faut encore bien plus pour se résoudre à en rejeter un par-dessus bord12.

    Voilà qui est clair ! Comment en effet confronté, par exemple, à la beauté d'un paysage fait de lumières toutes différentes, posées dans la nuit à leur place exacte 13, ne pas se défier d'un langage qui ne recueillera, pour peu que la vigilance se relâche, rien que la cendre de ce qui nous aura ravi, transporté, le moment d'un regard, d'une conversation ou simplement d'une rencontre fugace.

    Le sens de ce combat est assurément d'élever, au niveau de la création littéraire, ce qui n'était, somme toute, qu'un événement anecdotique. Et tout le travail de l'écrivain répond à ce souci avec une gravité qui n'exclut pas un humour bien frappé. Vous savez bien, Jeanne, que je ne suis à la hauteur que dans les grandes circonstances. J'aurais dû être pompier 14

    Où êtes vous Paul ? Je suis dans ma cave (…) Je suis dans un blockhaus à moitié détruit (…) Je suis dans une salle de veille (…) Je suis sur une île d'un archipel breton (…) Je suis dans une ferme délabrée (…) Partout, je campe 15

    Abraham ne cesse de s'arranger avec le provisoire. Il ne déteste pas l'inconfort. L'un s'accorde assez bien avec l'autre. Il n'est pas l'homme des fauteuils profonds, des intérieurs douillets. Cet univers là l'indiffère. Il y voit l'endormissement de la sensibilité, une moindre faculté de voir, d'être attentif Les séjours ressemblent donc à des campements même si pour les siens, il tente de les aménager au mieux. Il a besoin d'une certaine rudesse, d'une frugalité de vie, non pour en tirer je ne sais quel plaisir trouble, ce qui serait à l'opposé de son étonnante disposition à goûter l'existence, mais pour se garder de tout empâtement physique et mental. C'est, je crois, pour lui la condition, absolument nécessaire, afin de se tenir continûment en éveil. Guetteur obstiné, il enregistre avec la même ferveur les mutations de la lumière, les failles, les tremblements, la joie aussi qu'il devine chez les êtres côtoyés. Il donne le sentiment de ne pas trop toucher à ce qu'il s'applique à décrire. Il procède de manière allusive. Ses mots tracent des ellipses, puis passent à autre chose. En conséquence, il campe et décampe, s'installe et repart.

    Le jeune homme, il avait vingt ans, qui observait et s'interrogeait sur le vent du côté de Saint-Goustan, au fond de la rivière d'Auray en Morbihan, a dû sans nul doute prendre la mesure de cette espèce de frère qui ne le quittera plus, le marquera de son empreinte et peut-être décidera de son destin d'écrivain.

    Le vent révélait des trous subits dans les feuillages, et dessinait de vives surfaces sur le fouillis des branches. Sans lui on ne pourrait rien découvrir peut-être. Mais il faut beaucoup de temps pour le comprendre 16

    Des années plus tard, il sera encore question de ce frère curieux qui sait si bien nous ouvrir les yeux. Frère du sud, celui-là.

    Le Maître. Je ne savais pas que c'était le sens du mot Mistral. R a déboulé à l'aube sans crier gare, échappé des tempêtes qui circulent beaucoup plus haut dans le nord. Il règne. Il m'enchante : la façon dont il torture le paysage, les lueurs d'argent qu'il met dans les oliviers. La lumière et ses failles. La moindre ruine est admirable. Le monde révélé 17

    Installation, peut-être la dernière, dans un port du Finistère, du côté de la pointe de Penmarc'h. Le narrateur comme à son habitude tâche de s'approprier les lieux. Il observe les gestes du quotidien, les gens, la mer et bien entendu le vent. À l'aube, il s'applique à surprendre le lever du soleil. Il a semble-t-il, besoin de noter au jour le jour ses observations. Au fur et à mesure de ses déambulations dans la petite ville, sur les quais de la criée, dans le pays avoisinant, le carnet se couvre de mots. Il travaille dans le présent et, pourrait-on dire, « sur le motif », la mémoire parait beaucoup moins mobilisée que dans les autres récits. Immergé dans un « temps d'ici », il habite non seulement ces deux pièces au pignon d'une maison, mais aussi ces phrases qu'il enchaîne avec la même patience qu'auparavant. Il y a un échange continuel entre le fait d'habiter une bourgade « au bout de la terre » et de rapporter dans l'écriture les mille façons d'y être, de l'arpenter, de goûter ses ciels, de décrire ses saisons, d'apprécier ou pas ses habitants. Le temps de l'écrit coïncide avec celui de la vie, presque sans décalage comme si désormais il s'agissait de l'unique solution pour se sentir exister, être de plain-pied avec le monde à l'occasion, entre autres, de la pâleur d'une journée qui débute. En fixer le moment sur une photographie, non sans se demander pourquoi faire ? et y répondre mais sur le mode interrogatif. Abraham interroge tout autant, et peut-être davantage, qu'il affirme.

    J'étais présent, ici, à cet instant. J’existais ? 18 Et plus loin, toujours a propos de l'apparition du soleil : C'était comme une fraction de seconde qui n'en finissait pas, intense, vivante, proche, épanouie, inusable. J'existe ? 19

    On comprend alors le titre emblématique du récit « Ici présent ». En creux, on y lit l'étonnement d'être toujours en vie. Poursuivre la longue traque du réel. Le sentir encore au point de convergence du proche et du lointain. Mais avec un souci nouveau, je crois, qui se manifeste clairement lors d'une promenade à vélo une nuit de Noël par temps mauvais.

    Aucune pensée pieuse. Juste en tête par moment le titre d'un bouquin du nommé Boris Vian, « Je voudrais pas crever »

    Et la suite m'apparaît comme une sorte de salut anticipé, d'adieu dernier à ce qui fut croisé, connu, aimé. Ultimes dévotions.

    Aux beaux païens de la Torche, aux grands garçons et grandes filles à dents blanches, qui s'en vont chevaucher les vagues en riant (…). À une vieille dame croisée par ici, éloquente et que j'entendais mal dans le vent (…). À des bouées par dizaines sur la mer vide, aux bouées qui clignotent toute la nuit pour personne. À des moines. Aux fleurs, aux millions de fleurs du printemps (…). Aux dix mille squelettes de la nécropole, à Saint-Urnel. À une amie.20

    Recopiant ces passages, je me souviens de la première phrase d'Armen : J'ai toute la nuit devant moi. Nous y voilà, nous y sommes tandis que la voix désormais éteinte, pleine de limpidité et de rectitude, chuchote à notre oreille :

    Il y a un moment du soir que les lampes aggravent 21

     

    Michel Dugué
    (in revue Hopala !  n° 15 – novembre 2003 – février 2004)

     

    1 Le Guet, Gallimard, 1985.

    2 ibid.

    3 Armen, Le Seuil, 1967.

    4 Fort-Cigogne, Le temps qu'il fait, 1995.

    5 Port-du-Salut, Le temps qu'il fait, 1999.

    6 Le Guet.

    7 Ibid.

    8 Armen

    9 ibid.

    10 ibid.

    11 ibid.

    12 ibid.

    13 ibid.

    14  Le Guet.

    15  ibid.

    16 Le Vent, revue Écrire, Le Seuil, 1956 - Le Tout sur le Tout, 1989, 1997.

    17 Le Guet.

    18 Ici présent, Le temps qu'il fait, 2001.

    19 ibid.

    20 ibid.

    21 Armen.

     


    Tags Tags : ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment



    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :