• À propos de Benjamin Fondane, entretien avec Patrice Beray

      Patrice Beray 

    À propos de Benjamin Fondane, entretien avec Patrice Beray Entretien avec Patrice Beray publié le mardi 16 janvier 2007 à l'occasion de la sortie chez Verdier de son essai sur Benjamin Fondane et de l'édition du Mal des fantômes (dirigée par Patrice Beray et Michel Carassou), et toujours accessible sur le blog de Dominique Autié 

    À propos de Benjamin Fondane, entretien avec Patrice Beray  

    « À la liberté sans conditions, qui s’ignore,
    [la poésie] préfère l’esclavage doré du connaître » 

    Benjamin Fondane
     


    En proposant, peu avant Noël, l'essai que Patrice Beray a consacré à Benjamin Fondane (1898-1944), Benjamin Fondane, au temps du poème, ainsi que, de ce dernier, la nouvelle édition du Mal des fantômes (ces deux livres aux éditions Verdier), je me promettais de donner un plus large écho au travail éditorial et à l'œuvre personnelle de Patrice Beray.

    Fondane tout d'abord, aujourd'hui : Patrice Beray a retenu, je l'en remercie, la formule d'un entretien pour évoquer l'exigence de celui qui prévenait : Ma demeure est hors du camp.


    Dominique Autié : Dans Benjamin Fondane, au temps du poème, vous citez un texte dans lequel Fondane s’adresse avec force aux poètes de son temps : « De Mallarmé à Valéry, aux surréalistes, la poésie fait des efforts désespérés pour ne plus se retrouver, pour se perdre, happée par une raison obscure qui l’égare à volonté. Elle a peur de la vie, qu’elle prend pour un matériau antilyrique, tout juste bon pour être décrit, mais non créé et recréé. Elle veut n’être qu’une connaissance, poursuit-il ; à la liberté sans conditions, qui s’ignore, elle préfère l’esclavage doré du connaître   Où en sommes-nous de cette injonction deux tiers de siècle plus tard ?

    Patrice Beray : J’effleure votre question, Dominique, pour mieux y revenir, en notant d’abord que par ces lignes exemplaires, par-delà cette « pente critique » qu’il relève chez ces poètes (non des moindres), l’essayiste Fondane n’exige d’eux qu’une réponse, et précisément celle qu’on est en droit d’attendre de poètes : une réponse par le poème.

    N’empêche, on peut légitimement s’étonner qu’il s’en prenne en particulier à des poètes qui passent parmi les plus grands découvreurs en matière de langage poétique. Ainsi, pour les témoins privilégiés, à distance, que nous sommes des années 1920-1930, ce sont les surréalistes qui ont mis au jour, et de façon incomparable, les réalisations sensibles du poème. Les premiers, ils ont montré l’inconnu du langage. D’un coup, d’un seul, ils ont révélé l’irreprésentable, par l’image poétique.

    Mais voilà, Fondane vient à eux, pour ainsi dire, par le versant opposé de l’imagination créatrice, il vient à eux par la vie concrète, et plus précisément par ce qu’il nomme « l’affectivité créatrice ». C’est que, pour faire vite, toute sa pensée, toute son œuvre poétique sont une réponse à la crise du sujet de l’idéalisme, si magnifiquement contenue dans ces lignes d’Adorno à propos de la plénitude de la vie, du « bonheur » nietzschéen : « Même les manifestations les plus hautes de l’esprit qui l’expriment sont toujours coupables en même temps d’y faire obstacle, tant qu’elles ne sont qu’esprit. »

    Dans cette lutte que conçoit Fondane contre les forces réductrices, totalisantes de l’esprit rationaliste, on peut s’accorder à penser que les poètes (parmi tous les créateurs) ont pour eux l’inconnu du langage, l’inconnu de la vie même du langage, dont le propre est de résoudre, d’où qu’elle vienne (y compris des affects), par les trouvailles de l’écriture, les oppositions neutralisantes pour la pensée abstraite. Et c’est l’antinomie vie/esprit que vise ici exemplairement Fondane. Il faut bien voir que s’il dissuade de la sorte les poètes de s’approprier « en toute connaissance de cause » leur art, c’est précisément parce qu’il leur reconnaît une « intelligence » particulière, tout autre, tenant à la pratique de leur art, et qui n’a à être justifiée d’aucune façon, pour l’essentiel parce qu’elle relève selon lui d’« une pensée chantée irréductible aux lois de la raison ».

    C’est ce point de vue, qui est celui du poème, de sa rythmique congédiant forcément les nécessités logiques des connaissances « vraies » rationalistes, qui prévaut dans tous ces derniers textes, lesquels dénotent une grande communauté de pensée sur l’écriture poétique avec Tzara, avec Desnos (relire son extraordinaire poème « Art poétique » de 1944).

    Comme le prévoyait Fondane, force est de constater que le discours dominant de la pensée a depuis fait litière du poème en langue française, à l’exception de quelques œuvres alibis. Mais tous les poètes n’ont pas quêté un signe de reconnaissance de cette nouvelle patrologie d’intellectuels qui a régné sans partage sur les lettres françaises (un peu pour le meilleur, beaucoup pour le pire : rien pour le poème dans tous les cas à l’exception plus que notable d’Henri Meschonnic).

    Le poème est toujours en ses œuvres vives, là où aucune place ne lui est réservée parmi les « congressistes » du Théâtre de bouche de Ghérasim Luca. Et il y a dans les années 1950 à 1970 comme en d’autres temps (celui de Remy de Gourmont, par exemple) tout un courant d’œuvres souterraines sans égales auxquelles le poème peut être ressourcé dans l’invention de sa propre vie, de la vie.

    D.A. : Pendant presque dix ans, vous avez animé et publié Delta Station blanche de la nuit. Les revues ont été, au moins pendant tout le vingtième siècle, un lieu majeur de la poésie. Est-ce toujours vrai aujourd’hui ?

    P.B. : L’importance des revues pour la poésie, et inversement, est à proportion de celle qu’on s’accorde à reconnaître à leurs instigateurs, sachant que c’est à eux, et à personne d’autre, de la motiver…

    Cela dit, je me suis toujours représenté ma revue comme un « non lieu », celui de l’utopie, sécrétant du temps partagé, de pure énergie. En elle, comme dans tout projet collectif (qui ne nous éloigne pas de celui de vivre au sens qui a été dit plus haut), nous avons été quelques-uns à lire idéalement, autrement dit simultanément, un instant, ces mots de Tzara :

    « je pense à la chaleur que tisse la parole
    autour de son noyau le rêve qu’on appelle nous »
    . 

    D.A. : Votre essai indique l’œuvre de Benjamin Fondane à notre temps – vous savez quel prix j’attache à ce beau geste d’indiquer ; et votre livre est exemplaire de cette démarche, qui s’abstient de toute normalisation, de tout formatage critique. Faire, en direction de possibles lecteurs, cette part inaugurale du cheminement, laissant l’œuvre vous relayer le moment venu, c’est écrire (que je sache…, ajouterait Breton). L’écrivain, aujourd’hui, peut-il faire plus ? (vous n’auriez publié, si j’en crois votre bibliographie, aucun recueil personnel depuis Les Jours sans relève, paru aux éditions Ubacs en 1992, l’année où vous avez suspendu la publication de Delta Station blanche de la nuit).

    P.B. : Je conçois l’écriture de l’essai comme une authentique création. Nietzsche a ce mot, je ne sais plus où (c’est bien le problème avec Nietzsche) : « Ce qu’il aime, il veut encore le créer. »

    [1] Benjamin Fondane, au temps du poème, p. 142.

     


    À propos de Benjamin Fondane, entretien avec Patrice Beray Patrice Beray,
    Benjamin Fondane, au temps du poème,
    coédition Éditions Verdier
    et Les Amis de L'Éther vague,
    256 pages, 2006
    ISBN 2-86432-486-5 – 25 €.

    Benjamin Fondane,
    Le Mal des fantômes,
    nouvelle édition
    établie par Patrice Beray
    et Michel Carassou,
    avec la collaboration de Monique Jutrin ;
    liminaire d'Henri Meschonnic,
    288 pages,
    Éditions Verdier, 2006
    ISBN 978-2-86432-485-0 – 9,50 €.


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