• à propos de "Danser sur la corde"

     Maurice Blanchard par Jean-Claude Leroy

     

     

    Danser sur la corde

    Penser devint ainsi l’air de ne rien affirmer de décisif.
    Admirable invention, que l’on peut baptiser "La pensée sans  douleur" et qui comblait si doucement la débilité morale du siècle.

     Denis de Rougemont
    Penser avec les mains, 1936.

     

    Ces derniers mois, des livres ont paru qui célèbrent comme ils savent le cinquantième anniversaire de la deuxième guerre mondiale. Parmi eux, plus que des analyses ou des commentaires, quelques documents rendent présente la noire saison. Citons le journal du collaborateur Drieu la Rochelle, plein d’une grimace de décadence, et celui de Léon Werth, montrant qu’une fermeté morale reste possible en toute circonstance… Mais le plus étonnament vivace de ces témoignages était consigné dans les petits carnets d’un ingénieur de l’aéronautique : Maurice Blanchard, que Noël Arnaud tenait pour le plus pur poète de son temps.

    Autodidacte d’abord, indomptable à jamais, Maurice Blanchard, constamment volontaire dans le refus !… Ses colères misanthropiques emportaient souvent son verbe aussi haut que celui de L.F. Céline. Un L.F. Céline qui aurait tenu à penser autant qu’à claironner…

    La révolte de Blanchard, c’est la révolte d’un ouvrier qui s’interdit l’erreur historique, par conscience professionnelle. Aussi est-il bien souvent des autres un juge très rigoureux. Un juge sévère, cruel, en ce temps d’oppression où « la mygale de toute idiotie pompe les nations »

    Il n’a demandé qu’une chose à la société : Connaître. Ce qu’il a appris, il dit l’avoir volé : « Je me suis caché pour apprendre et j’ai caché mon butin. » De la sorte, il a étudié la musique, pour devenir un musicien. Puis, malgré son mépris de l’autorité, il est engagé dans la marine, pour connaître. Formé en dehors des écoles, il arrive pourtant premier au concours d’ingénieur-mécanicien. En 1914, il veut être aviateur, il le devient et fait sa guerre. Ensuite, il veut construire des avions, il devient constructeur. Et, selon son habitude, quand il a obtenu ce qu’il voulait, il abandonne, car il « préfère(sa) misère à la prostitution. » Parallèlement il a appris l’anglais, pour lire Shakespeare – dont il traduira les Sonnets– et l’italien pour lire Dante… Fort de ce courageux bagage, quand il pose une question, il n’aime pas qu’on lui réponde avec des phrases d’écolier, comme font ceux « qui n’ont jamais réfléchi aux bases mêmes de leurs connaissances ».

    À l’âge de 39 ans, après 25 ans de vie très active, il se retrouve « seul devant son drame ». Il décide d’écrire un roman. Mais au bout de quelques pages, il se rend compte qu’il est face à un poème. Dans ce poème, une phrase est mise en évidence : « Mettre tous les atouts dans son jeu et abandonner la partie », phrase-miroir de laquelle on peut rapprocher l’injonction : « Ne t’attarde pas trop dans l’ornière des résultats » qu’écrira dans Feuillets d’Hypnos René Char, le seul ami infiniment respecté de Blanchard.

    Donc, Blanchard est poète. Il publie quelques plaquettes à compte d’auteur, d’abord chez Bouvresse, puis chez Guy Lévis Mano. Joë Bousquet lui fait part de son admiration. En 1937 il lui écrit : « Je souffre de ne pouvoir assez vous dire la place que quelques hommes ont prise dans ma vie et que vous, Blanchard, vous m’avez dix fois rencontré quand j’étais à bout de forces pour m’aider à franchir le dernier degré. »

    Paul Éluard, René Char, et André Breton le reconnaissent. Cependant Blanchard demeure lointain, toujours sauvage, et soucieux d’abord de nourrir sa famille.

    1940, la France est défaite. Le 3 août, le citoyen Blanchard poste une missive destinée à celui qu’il surnomme « la vieille putain » :

    Monsieur le Maréchal, Chef de l’État français,

    J’ai tout fait pour passer en Angleterre où je savais trouver du travail. Je n’ai pu réussir mais je suis coupable et je mérite la mort. Je désire que vos services m’informent de l’heure et du lieu où je dois me rendre pour recevoir les douze balles qui me sont dues ou la lame de la guillotine. Cela vaudra mieux que mourir de faim après deux ou trois semaines de douloureuse agonie. Le gouvernement pourrait peut-être nommer un secrétaire d’État à l’Euthanasie qui appliquerait le même traitement à tous les chômeurs. Seule resterait vivante la race divine des fonctionnaires, divine donc immortelle, et qui comptait tant de créatures bloumeuses qui ont si bien préparé notre défaite.

    Mes respects.

    Blanchard, chômeur, 4 rue de Copenhague, Paris 8.

     

    Par chance la lettre n’atteint pas son destinataire. Et Blanchard va travailler ! Il est recruté par le réseau Brutus dont il devient l’informateur fiché au sein de l’aéronautique allemande. Chef du bureau des calculs du constructeur Junker, pour la fonction visible, agent passif de la résistance dans l’ombre. À la libération, ses états de service lui vaudront les honneurs de la patrie Gaulliste… Les carnets de Blanchard ne contiennent aucune allusion à ses activités résistances - le poète a gardé son sang plus froid que son encre – elles représentent pourtant ce qu’on peut lire de plus viscéralement rebelle à l’endroit de cette « saloperie à pattes » qu’est la race humaine. Bien sûr, les occupants passent en priorité à la moulinette de son esprit critique, de sa férocité positive. Il les trouve inorganisé, paresseux, barbares, ou tout bonnement « abrutis par dix ans de propagande ». Et quand il discute avec l’un d’eux qui cherche à le convertir au nazisme, à la vertu du plus fort, il lui demande avec un air intéressé si le meilleur cheval est celui qui court le plus vite « ou celui qui porte la plus forte charge ; le cheval de Gœring, par exemple ! ». Le ton est presque toujours à la raillerie acerbe. Un écorché parle, pourquoi se gênerait-il ?

    On le voit dans son bureau isolé, planqué en son inventive agressivité. En sus de ses bordées contre le monde, il note les histoires qui se racontent, toujours significatives de l’état d’esprit du peuple. Un peuple qui a faim, comme tous les peuples d’Europe, « sauf les crapules qui en profitent ». Il observe les lâchetés, les incompétences, les saloperies. « Pour un œil les deux yeux, pour une dent toute la gueule ! » rappelle-t-il, en songeant aux tortionnaires du camp juif de Romainville… Parfois sa mémoire le retient, il évoque son grand-père voltairien qui faisait la lecture à la veillée pour ses voisins analphabètes, une nuit de garde sur le bateau Le Milan, ou encore son achat et sa lecture de L’Éthique, de Spinoza…

    Mais pour l’heure, il observe également que l’ensemble des journaux adopte une nouvelle orthographe pour « Fürer », « c’est à cela qu’on reconnaît une presse disciplinée ». Il analyse les nouveaux insignes, détachant leurs caractères sexuels, onanistes bien souvent puis se moque des intellos qui, parfois, « déconnent à plein tuyau ». Les cravateux de la littérature en prennent aussi pour leur grade : Céline, Cocteau, Giraudoux, Guitry. À propos de Salmon, il lâche : « J’espère qu’on le pendra, c’est un mauvais poète. » C’est que la poésie, pour Blanchard, vaut mieux que le poète («Le poète n’est rien, ce qu’il cherche est tout. »).

    « Le poème a encore écrit un Blanchard. » Le 8 décembre 1942 son auteur peut répondre au Allégrement que lui a envoyé René Char par Le Passage de la Bérésina, recopié sur une carte interzone. Le 14 décembre, il souligne l’influence du crépuscule sur son inspiration. Le 18 : «Tous les êtres aimés sont des vases de fiels qu’on boit les yeux fermés »…

    Un peu plus d’un an après, le 25 décembre 1943, il vient d’écouter la retransmission radiophonique des vœux de Pétain à la nation, il réagit :

    « Le binoclard a bavé dans son micro en or ciselé enjolivé de pierres précieuses, son cul posé sur un fauteuil moelleux de vieille putain richissime, douillettement enveloppé dans sa robe de chambre à cent mille francs le mètre. Toujours la même lâcheté, les mots à multiples sens, sa foi dans le bonheur futur, éternel, etc. et sa prudence pour ne pas heurter les quelques réflexes demeurant encore dans les barbaques pourries des libido-dominandards qui le tiennent dans leurs pinces de crabes. Toujours La Morale des esclaves, des Hallucinés de l’arrière-monde. Et vas-y, gueule de vaincu ! Dégoise ! Machiavel de tinette ! Gagne ton bifteck, larbin ! On voudrait entendre un peu une voix de Jésus Christ qui lâcherait ses quatre vérités aux maîtres du monde. Il ne sort de cette serinette qu’un arrosage de pipi d’oiseau imperceptiblement acide. Va prendre ton petit-déjeuner avec tes tartines beurrées, salaud, après avoir chialé sur les misères des peuples ! On te laissera ton château et tes revenus, chancre blanc, n’aie pas peur, on ne te tuera pas tant que tu lécheras les sphincters ignobles et brisés de ces pédérastes, de ces fourbes, de ces chefs de bande ! Il ferma sa gueule de chacal quand le Prussien, pendant quatre ou cinq ans, formait la plus grande armée qu’un monde barbare ait jamais eue. Dès que le doigt fut sur la gâchette, il a tout fait pour pousser les autres nations à la résignation de l’abattoir. « Laissez-vous égorger, ne brandissez pas l’épée, c’est défendu, vous irez dans un ciel de gloire, pour la vie éternelle, ainsi soit-il. Moyennant quoi, Nous ne crèverons pas de faim, ni de froid, on soignera nos hémorroïdes, ce qui est le plus important pour Nous ! À vous la vie éternelle, à Nous celle d’au­jour­d’hui ! Ha ! Ha ! Ha ! »

    Une citation qui vaut certes mieux que tout ce qu’on peut dire de Danser sur la corde. Ce titre, choisi par l’éditeur, est d’abord celui d’un poème que Blanchard écrivit pendant cette période, peu après avoir lu Pascal : « Qui voudra danser sur la corde sera seul. » Le grand poète hurleur en saut quelque chose. Les 720 pages de son journal aussi.

    À la fin du cauchemar il laisse passer un soulagement sans illusion, pour ajouter : « Né dans un monde hostile, je ne puis vivre et crever que dans un monde hostile ! » Si une certaine paix est revenue, Blanchard poursuit néanmoins sa tâche, sans tirer avantage de ses titres de résistant. Il finit, pour dehors, sa carrière d’ingénieur. Et délivre du dedans, une poésie de plus ne plus « méchante », « non pour faire mal mais pour mieux voir »…

    Quand il meurt, en 1960, on reconnaît le héros, le travailleur modeste et courageux. Du poète, on ne parle pas. Mais le temps, qui est son domaine, le garde vivant. Et le lecteur saisi accompagne Maurice Blanchard au fil du témoignage, rehaussé lui-même par un tel exemple de dignité.

    Jean-Claude Leroy
    Tempête sous un crâne n°9, 1996.

    Maurice Blanchard : Danser sur la corde
    L’Éther Vague-Patrice Thierry éditeur, 1994.

     


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