• À propos de J. Reumeau et du contexte lavallois (Barbâtre)

      entretien avec Barbâtre à propos de  Jacques Reumeau

     

    À propos de J. Reumeau et du contexte lavallois (Barbâtre)Il y avait à Laval un petit local, situé dans le bas de la rue de la Gare (actuelle avenue Robert Buron), qui s’appelait LAVAL ACTUALITÉ. Petit local d’environ 15 mètres carrés qui était un lieu d’exposition où les jeunes peintres montraient leur travail. C'est là que j'ai fait la connaissance de Jacques Reumeau. Je l'ai vite apprécié, pour sa chaleur humaine, sa générosité, son intelligence ! C’était quelqu’un qui avait souffert mais il était d’une grande générosité, et toujours juste dans les rapports humains.

    À l’époque, dans les années 70, il y avait à Laval un contexte parfaitement favorable à une aventure comme celle de Jacques Reumeau...

    Je pense à un peintre déterminant, PHILIPPE LE GOUAILLE, instituteur de son métier. Prisonnier de guerre, il a rencontré en Allemagne des gens tout à fait passionnants, et ensuite il a été élève de Fernand Léger. Il a vraiment côtoyé beaucoup de gens intéressants. Il a une connaissance de la peinture peu banale. Il a peint de vrais chefs d’œuvre. Totalement inconnu, car il n’était pas question pour lui de faire carrière, il peint pour son plaisir...

    Jacques Reumeau a été son élève. Rue du Cardinal Suhard, il y avait une petite école laïque — qui doit exister toujours — où Jacques Reumeau a été l’élève de Philippe Le Gouaille. J’en ai souvent parlé avec lui, il me disait toujours : “Quand Jacques Reumeau était gamin il n’y avait pas moyen de le tenir, c’était un agité mais si je lui donnais des crayons il se mettait dans le fond de la classe et il dessinait.” Donc, il a eu une espèce de paix royale et aussi la sympathie de Le Gouaille. Dès l’école primaire il a eu la possibilité d’être guidé, encouragé par quelqu’un qui n’est pas un petit peintre.

    Le Gouaille avait une grande admiration pour un autre peintre qui était encore plus étonnant, HENRI TROUILLARD. J’ai connu Henri Trouillard quand j’étais enfant. Quand on allait dans sa boutique, on passait des moments émerveillés. Il y avait des tableaux accrochés du sol au plafond, sur les trois côtés, le dernier côté étant la vitrine sur rue. Il prenait sa baguette de bambou et expliquait tous les tableaux, comme à l’école. Jacques Reumeau a très bien connu Henri Trouillard, qui est le peintre que l’on sait, pas n’importe qui. Et là aussi quelqu’un qui connaissait très bien la peinture, parce qu’il l'avait étudiée en tant qu’antiquaire et avait eu à faire à de grands tableaux. Henri Trouillard a eu un petit fils dont il a voulu faire un peintre, ce petit fils est mort jeune. D'une certaine manière, on peut dire que J. Reumeau a pris cette place. Et il y a eu une espèce d’affection vraiment forte entre les deux. Je me souviens comment Trouillard me parlait de J. Reumeau, il en parlait comme d’un fils.

    C’est par ROBERT TATIN que Trouillard apprit à peindre. Trouillard, jeune antiquaire, riche, très amoureux de sa femme, a fait pour elle une extravagante chambre nuptiale. Il a fabriqué lui-même tous les meubles, marqueteries, planchers, boiseries, etc. Il a aussi demandé à Tatin de peindre les murs de cette chambre (ils se connaissaient depuis longtemps). Donc, et je le tiens de Tatin, pendant que celui-ci peignait sur les murs des scènes champêtres, il avait Trouillard dans le dos qui regardait comment il faisait. Et c’est en voyant faire Tatin que Trouillard s’est mis à peindre.

    Autre élément, tout à fait surprenant à cette époque-là, Marius Lepage. C'était un homme indépendant, passionné d’ésotérisme, d’occultisme, ayant une grande science de tout l'occultisme du XIXe siècle, publiant lui-même une revue : Le Symbolisme... Il a été très proche de ces gens dont je viens de parler. Le grand tableau de Trouillard “La Naissance du monde” qui est au musée de Laval, Trouillard l’avait primitivement inscrit dans un cercle, et c’est Marius Lepage qui lui a dit : "Mais pourquoi ne pas le mettre dans un serpent qui se mord la queue, l’ouroboros ?" Et c’est sur ce conseil que Trouillard a peint l’ouroboros.

    Marius Lepage était un haut fonctionnaire, mais il fréquentait qui lui chantait et avait en son estime des peintres comme Tatin ou Trouillard...

    Tout l’occultisme du siècle dernier, celui de Papus, Stanislas de Guaita, transmis à Oswald Wirth, qui lui-même l’avait transmis à Marius Lepage, toutes ces choses-là circulaient dans les têtes lavalloises. Donc, il y avait un contexte de très haut niveau dont nous avons bénéficié, Tatin, Trouillard, moi, Jacques Reumeau... La première fois que j’ai entendu parlé de Tchouang-Tseu, alors que j’avais moins de vingt ans, ce fut par Marius Lepage qui me prêta la première traduction publiée en France...

    Jacques Reumeau est arrivé dans ce contexte très propice, à la fin de cette période.

    Il a été beaucoup plus proche de Trouillard que de Tatin. Celui qui l’a le plus aidé, c’est Trouillard, un père pour lui. Et de Trouillard on peut dire qu'il était le produit typique du Douanier Rousseau. Jean Le Solleuz, professeur de français au lycée de Laval, disait que nous, Mayennais, nous étions à la marche de la Bretagne, donc rejetés par les Bretons qui ont une identité forte, et qu'il nous avait fallu inventer quelque chose. Et ça avait été la peinture ou la littérature. Et comme le Douanier Rousseau était né à Laval, les peintres — Trouillard entre autres — pouvaient se dire sans complexe : moi aussi je peux être le Douanier Rousseau. La ville de Laval permet cela.

    À propos de J. Reumeau et du contexte lavallois (Barbâtre) 

    Jacques Reumeau est, il me semble, le produit de tout ce contexte.

    Quand je l’ai rencontré, on sortait de ce même monde, on avait ce genre d’affinités. Pour lui, j’ai été un peu un frère aîné. Je l’ai poussé à dessiner. Et j’ai retrouvé à sa mort des cartons de dessins qu’il n’avait jamais montrés à personne.

    Par ailleurs, il faut savoir que la municipalité venait de changer, et qu'il avait de très bons rapports avec le maire socialiste de l’époque, André Pinçon. Il n’était pas isolé dans la ville. Il y a, par exemple, une photo assez drôle : au jumelage de Laval avec une ville allemande, lors d’une cérémonie sur la place de la Mairie, on voit Monsieur Pinçon remettre au maire de l’autre ville un tableau de Jacques Reumeau, 
    ce tableau était le présent de la ville de Laval !... Aussi était-il plutôt bien intégré, même s’il n’avait pas un rond. Son gros problème, c’était son histoire, ses crises d’angoisse qui l’emmenaient à Mayenne, en psychiatrie, où il se réfugiait.

    JEAN-PIERRE BOUVET et CHARLES SCHÆTTEL, les conservateurs du musée de la ville, ont pris en considération le travail de Jacques Reumeau. Ils estimaient que c’était un vrai peintre et qu'il fallait l’aider. Et, quand Jacques Reumeau a vu sa santé décliner il s’est arrangé pour que les choses importantes de son œuvre aillent au musée. Elles ont effectivement été encadrées et mises à l’abri.

    En me voyant y travailler, Jacques Reumeau s’est mis à la technique du pastel. Il connaissait le même problème qu’on avait tous, c’est-à-dire que se posaient trop de problèmes techniques entre le dessin et l’exécution matérielle de la peinture. Il y avait un écart trop grand entre le dessin initial et sa matérialisation par la peinture à l’huile. Le pastel permet de travailler plus souplement, il reste plus proche du dessin. Donc, quand je lui ai montré des choses, il a vu l’intérêt que ça avait et il a démarré tout de suite. Quand on fait de la peinture à l’huile on doit remplir exactement le dessin, sans avoir la possibilité de le modifier en cours de route, parce que ça sèche, que ça devient dur comme du béton. Avec le pastel, on peut effacer, on peut brosser, la possibilité de transformation est tout à fait intéressante. En une nuit on peut faire un pastel, tandis qu’avec la peinture à l’huile il faut attendre que ça sèche, puis la reprendre, un mois ou trois mois après — à moins d’inventer une technique directe comme celle de Van Gogh...

    Juger de l’œuvre de Jacques Reumeau, c’est impossible. Il y a par exemple des portraits faits d’après des photos d’identité, complètement visionnaires ! Extraordinaires ! Il faut se référer aux tableaux, les revoir... Tous ces singes qu’il a peints, ils avaient pour lui une signification bien précise. “Ancêtres de quelque chose qui nous appartient”, disait-il, ou quelque chose comme ça, je ne me souviens plus très bien de ce qu’il en disait, mais c’était, en tout cas, une pensée qui lui appartenait. Sans doute, ces singes venaient-ils de chez Trouillard qui a peint beaucoup de singes, lui aussi, mais il en a fait quelque chose de très personnel...

    Qu’est-ce que les générations futures penseront de ce travail ? On ne peut pas savoir...

    Propos recueillis par Jean-Claude Leroy, le 18 nov. 1998.

    in Tiens n° 8 (2000).


    Illustrations : deux œuvres de Jacques Reumeau.


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