• À propos du blog de R. J.

    Maë Tantris

    Que je m’en prenne à l’autre ou à ce miroir posé à plat, c’est toujours ce moi caché en moi qui laisse écrire et faire les mots. Pour sa part, Stig Dagerman pouvait bien écrire des récits avec personnages caractérisés, c’était aussi dire bien souvent une impossibilité propre à supporter cette image, jusqu’à être laminé par soi-même, en expert.
    Pour se laminer en écrivant, innombrables sont les candidats. Le journal intime est-il alors un moyen efficace d’arriver à ses fins ? C’est en tout cas un moyen à portée de tous, puisqu’un cahier suffit, et de quoi écrire. Mais la condition d’une destruction efficace reste la publication, la mise à jour du malentendu. Et aujourd’hui l’on peut - ordinateur aidant– publier sans délai son journal sur un weblog, grâce à la farce internet. Ce qui permet de divulguer en direct le moindre de ses maux, de ses joies, de ses intérêts, de ses faits et gestes. Automarquage à la culotte, contrôle de soi autonomisé, il suffit d’être innocent pour l’avouer aussitôt. Les flics pisteurs ont du souci à se faire, plus qu’à se recycler en délinquants.
    D’une réalité creuse et ennuyée il est ainsi possible de tirer une fiction comparable à celle que partout l’on nous vend pour de la vie enviable. Vous êtes là, enfermé dans votre terne turne, incapable de vous voir une existence tangible, mais grâce au stylo ou au clavier vous devenez le personnage d’un livre virtuel, et alors vous pouvez tout écrire pour tout devenir sans avoir à l’être. La réussite est effective quand un lecteur vous trouve et croit au personnage. Si vous écrivez, le 11 janvier 2005, que la commission chargée de suivre votre destin d’assisté vous a donné rendez-vous afin de vous annoncer que votre RMI est suspendu, qu’elle vous soupçonne de jouer au chat et à la souris avec elle, « notamment lorsqu’on lit ce que vous écrivez dans votre journal… », votre personnage a beau s’appeler R. J. et vivre à Laval, il est plus vrai que vrai, la fiction est donc parfaite, le lecteur embarqué.
    Et pour celui qui, après coup, se demande à quoi sert une commission locale d’insertion, sinon à être le chat jouant avec les souris victimaires d’une société broyeuse, il existe des clubs de réflexion marginaux où parfaire ses arguments contestataires, des bistrots où l’auteur du journal va échanger des indications bibliographiques avec des camarades instruits dont les noms presque aussitôt apparaîtront dans les lignes du roman de vie précaire engrangé sur disque dur. Cependant il semble bien que la commission se soit finalement laissée convaincre, puisque l’auteur a pu signer un nouveau contrat d’insertion et qu’il travaille dix heures par semaine dans une école primaire. Le 11 septembre 2005 il note, au demeurant  : « Après cette semaine de dispersion dans la préparation de la rentrée, j’essaie de me remettre à mon roman. Il ne faut pas que je me laisse perturber par dix misérables heures par semaine de vie sociale : l’important, c’est d’écrire, puisque plus j’avance, plus il devient évident que je ne sais faire que ça. »
    Et tout est noté de chaque journée, depuis le lever en plus ou moins bonne forme, les achats de BN, les visites à la famille, aux amis, les lectures (Gabriel Matzneff, Michel Houellebecq, Bret Easton Ellis…), les visionnages de films (l’intégrale Maurice Pialat). Plus rarement des commentaires sur l’actualité, mais le 6 novembre 2005, sous l’effet du matraquage médiatique relatif à l’échauffement de certains quartiers, il se lâche : « même un anarchiste comme moi, qui pourrait se réjouir qu’enfin revienne le temps des marmites infernales, sait très bien que tant que les délinquants n’encourront que des arrestations et des emprisonnements, rien ne les freinera. Ils ne se calmeront que lorsque leur violence sera confrontée à celle de l’État. Tant que la force policière ne répondra pas coup pour coup, rien ne changera. »
    Ainsi l’apolitisme par ailleurs prôné de R. J. ne sait pas toujours se retenir, le mépris qu’il affiche généralement envers une littérature d’opinion s’arrangeant très bien d’un environnement culturel volontiers contradictoire l’amène à se présenter en même temps comme anarchiste et comme partisan d’un État qui rend coup pour coup. S’il est vrai qu’un embrigadement arriviste dans la pensée unique bobo-centriste a de quoi répugner, on peut craindre qu’une innocence idéologique revendiquée ne conduise toutefois un tempérament des moins arrogants du côté de l’élitisme social et de la force la plus brutale.
    Dans ce cas, ce serait donc cela, se laminer en écrivant. Alors que, formé à la politique par les militants anarchistes rentrés vaincus de l’Espagne devenue franquiste, Dagerman pouvait écrire que le destin de l’homme se joue partout et tout le temps, pour sa part, trop souvent le dandy indifférent se laisse séduire le moment venu par le rôle opportun, délivré par le pouvoir le plus salace et le plus ingrat.
    Lasse d’avoir trop jouée, elle est parfois grise et terne, la souris idolâtre. Et l’État carnivore, aux mains des amis révérés (ceux-là qui savent rendre coup pour coup, entretenir la terreur), se fait un plaisir de la dévorer à pleines dents. Pas sûr alors que cela vaille encore trois lignes dans un journal à vendre ou à guigner.
    Maë Tantris
    Tiens n°13 (Février 2006)

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