• À Rennes, les poètes ont rendez-vous au Saint-Just

    Jean-Claude Leroy

    « J’écris parce que personne n’écoute. »
    Georges Perros


    La poésie a sa place en Bretagne plus qu’ailleurs en France, je l’ai souvent entendu dire avant de le constater. Ici, un lectorat important continue à réclamer et à lire les poètes. À Rennes, cependant, on regrette toujours le temps des Nourritures terrestres, mythique librairie de la rue Hoche fondée en 1947 par les sœurs Denieul et dont la vitrine aujourd’hui expose des croûtes dorées qui font un peu trop justice à l’esprit de la lettre, André Gide bien rattrapé, puisque c’est une boulangerie qui trône à la place d’un antre fréquenté jadis par les plus affûtés lecteurs de la ville et des environs. Dans cette même rue Hoche persiste la librairie d’anciens et d’occasions de François Corre, personnage ô combien compétent et sympathique. J’y croise Yves Prié, qu’en ce juillet houleux un grain digne du grand large a précipité dans un passage resserré entre les rayonnages où s’entassent des milliers d’ouvrages à prix négociable. Yves Prié est à la fois poète et éditeur, on le lit chez Rougerie et on commande les livres qu’il édite à l’enseigne de Folle Avoine dans n’importe quelle librairie. Nous bavardons en guettant l’éclaircie, et elle survient assez vite, Bretagne oblige (?). Après quelques mots sur Ludovic Massé dont j’ai repéré un ouvrage posé à l’horizontale au sommet d’une pile de romans français, le maître des lieux lance une plaisanterie amicale qui tient lieu de salutations.



    Nous sommes toujours
    entre deux pluies

    Le soleil verse
    plusieurs fois par jour
    une mesure de lumière

    que chaque fois nous buvons
    avec le souci
    de n'en rien perdre

    Michel Dugué in Les Alentours, éditions Folle Avoine, 2005.


    Descendant la rue, nous passons devant Le Nabuchodonosor, un bar-restaurant qui fut longtemps un des meilleurs refuges vespérals de la ville, puis la librairie Le Chercheur d’art (le Robert Filliou, nationalité poète de Pierre Tilman y est en bonne place), et c’est bientôt la place du Parlement, luisante sous de grosses gouttes qui agacent encore son pavé, nous la traversons avec l’œil rivé sur Le Saint-Just. Car c’est ici que se tient l’informel rendez-vous hebdomadaire d’un groupe d’amis poètes, autour de Bernard Le Doze, Jacques Josse et Michel Dugué, vieux comparses qui hantent ce café depuis plusieurs décennies. Le temps de quelques demis de Leffe on s’échange les dernières nouvelles du front, potins relatifs à la vie littéraire, à l’actualité politique, selon. J’y ai parlé de Benjamin Fondane avec Yvon Inizan, fait la connaissance de Jean-Pascal Dubost dont j’ai découvert avec retard le très remarquable récit Le Défait paru chez Champ Vallon en 2010. Lionel Bourg, alors en résidence à la Maison de la poésie, rejoignait la tablée il y a deux ou trois printemps. Et je sais que Jean-Claude Pirotte fut quelquefois de la partie, à l’époque pendait peut-être encore dans une encoignure la toge qu’un avocat avait à jamais oublié un jour de reniement, car il n’est pas rare qu’avant un procès, au moment de rejoindre le Palais du Parlement, qui renferme la Cour d’appel de Rennes, un témoin ou un magistrat ruminent ici le temps silencieux d’un cordial ou d’un expresso.

     

    […]

    sur nos visages
    s’épuisaient des ombres

    nos sourires inventaient
    les plis d’une cathédrale

    un soir
    nous avons veillé

    au feu d’un livre ouvert

    Yvon Inizan, in D’exil parfois, Éd. Folle Avoine, 2004.


    Antoine Émaz vint au Saint-Just, et les fondateurs de la très belle revue La rivière échappée, Jean-Louis Aven et François Rannou, en furent eux aussi des fidèles. Yves Landrein, animateur des éditions Ubacs, et maintenant de La Part commune, a pris part à ces réunions sans objet. Jacques Josse me cite également Emmanuelle Le Cam, Nathalie Brillant, Michel Barré, Paol Keineg, James Sacré, Alain Roussel. Et bien sûr Erwann Rougé, encore un poète doublé d’un éditeur. Pour qui à l’œil lecteur, du beau monde, finalement, nous en conviendrons !
    Aujourd’hui les remous au Centre national du Livre suscitent quelques commentaires somme toute distanciés. À propos de la suppression probable ou supposée de la commission poésie, l’un rappelle les effets de copinage qui prévalurent de toujours à l’attribution des aides. L’autre n’est pas d’accord, ou avait cru y voir au contraire une sorte d’impartialité. Les aides à l’édition seront de plus en plus du ressort des régions, en déduit celui qui, au sein du présent aréopage, paraît le plus expérimenté en ce domaine. J’apprends alors, par une diversion sur ma gauche, qu’Alain Jégou, camarade lorientais, vient de publier une sorte de polar post-beat maculé d’embruns, gratté dans un style que l’on sait d’avance garanti pur souffle. Puis il est soudain question des prix Georges Perros et Guillevic, qui vont être attribués sous peu. Les noms des récipendiaires sont annoncés comme en primeur. Je questionne soudain Yves Prié et Michel Dugué sur le regretté Jean-Paul Hameury dont j’ai lu récemment, avec un certain enthousiasme, les Marginalia… Ici on a le deuil tenace, jusqu’aux ombres de Louis Guilloux (avec Palante et Lequier dans la galerie de son stylo), de Georges Perros, toujours lui, d’Yves Elléouët ou de Jean-Pierre Abraham, selon le jour et l’humeur, qui recouvrent l’envers d’une phrase lâchée, comme pour rappeler à chacun l’humilité seyant aux vivants continuateurs.

     

     ici
    quand un homme
    se mouche
    dans un verre de bière
    on entend rouler
    des paquets de mer
    sous sa langue
    il évite le regard
    de celui qui sait
    tout sur sa croix
    derrière le zinc

    Jacques Josse in Vision claire d’un semblant d’absence au monde, éd. Apogée, 2003.


    Beaucoup de ces familiers sont d’actifs militants de La Maison de la Poésie, association qui concentre une belle part de la vie poétique locale à travers de nombreuses manifestations chaque année. Des lectures qui connaissent un succès grandissant et font paraître étroite la salle de la Villa Beauséjour qui, le plus souvent, les accueille. J’ai entendu là, ou dans le jardin qui borde la Villa, au hasard de mes passages à Rennes, Petr Kral, Denise Desautels, Eugène Savistkaya, Ludovic Degroote, Hélène Lanscotte, Bernard Bretonnière, et ce printemps dernier Jean-Christophe Belleveaux. Sur la Péniche spectacle, amarrée quai Saint-Cyr, j’ai assisté à une lecture de Marcel Moreau. À La Quincaillerie générale, café-concert sis pas très loin du jardin du Thabor, Édith Azam et Bernard Noël lisaient en mars dernier.


    Dans Terminus Rennes (Apogée, 2012), de Jacques Josse, sa première publication depuis le très beau récit Cloué au port (éd. Quidam, 2011), on croise les fantômes des écrivains qui passèrent dans cette ville, aussi bien le Breton américain Jack Kerouac qu’Alfred Jarry le génial potache (dont le professeur Bernard Le Doze, déjà cité, est un spécialiste) ou Benjamin Péret, incarcéré dans une cellule de cette ville en mai 1940, tout comme des années plus tard Agnès Béothy à la prison des femmes, d’où elle postait des poèmes à la revue Barbare. On croise l’ami Michel Dugué (auteur de Une escorte très nue, Le salut à l’hôte, Un hiver de Bretagne, Les Alentours, etc.), le temps d’une remontée pipe au bec de la rue Hoche, toujours elle, alors qu’un ouragan s’annonçait par bourrasques préventives, « ouragan hors norme que seuls les plus vieux morts, écrit Jacques Josse, ceux couchés sous terre depuis deux ou trois siècles, surent reconnaître à son bruit fou, pour en avoir jadis essuyé du même acabit… » Et l’on croise aussi un défunt personnage avec lequel je fus parfois attablé, accompagnant Chrystel Petitgas, notre amie commune et sa partenaire, opérant sur les mêmes plateaux que lui et auteur de Frêle(s) : « Si je bifurque et me dirige, juste avant le pont qui surplombe Villebois-Mareuil, en direction de la plaine de Baud avec arrêt devant les friches métalliques de la zone Chardonnet, c'est le comédien François Le Gallou qui sort de l'ombre. Il se déplace comme il le faisait auparavant. Il est debout sur scène. Il a un grand rôle dans Quai Ouest de Bernard-Marie Koltès dont la première (mise en scène de Christophe Rouxel du théâtre Icare de Saint-Nazaire) se jouait, début juillet 1992, dans un lieu qui semblait prédestiné. La pièce avait trouvé refuge dans un hangar désaffecté. En bruit de fond, on entendait la mer essoufflée, des clapots réguliers, des cornes de brume, des éclats de voix, des pneus de voitures qui crissaient et de tristes abois de chiens… Le Gallou apparaissait en un éclair. Il sortait de nulle part. Il venait d'essuyer une tempête de neige. Il arrivait bien campé sur ses jambes, portant un long manteau… Sa stature était fragile et imposante… C'est ainsi que je l'aperçois à nouveau, inquiet, étonné, debout sur un quai qui n’existe que dans mon souvenir. »

    À Rennes, les poètes ont rendez-vous au Saint-Just

     À mon tour de me souvenir qu’il y a une vingtaine d’années les poèmes de Jacques respiraient en douceur à proximité d’une fosse à vidange maquillée en énigme dans un autre hangar, parmi ceux des entrepôts Métraille, boulevard René Laënnec ; c’était par la voix de Chrystel et les soli souples que Philippe Tessier sortait de son saxo ténor, circulant entre des Fenêtres de sable au regard trouble. Cliquetis d’un carillon à longues tubulures et souffle frère des cornes de brume et autres sirènes signalaient aux abords des quais embrumés Les voyageurs égarés auxquels Jacques avait donné la parole, on recevait alors leurs solitudes désirantes sans davantage songer que, ici ou ailleurs, demain existe ou existera.


    Bull croise
    dans le noroît
    de Batz il s’exile
    comme une barque lézarde
    le lait de l’aube en coupant
    l’écume sous l’étrave des géants
    il dédicace une feuille
    de givre à la terre

    Jacques Josse, in Des voyageurs égarés, éd. Écho des brumes, 1994.

    Le temps de ma dérive intérieure, du pont de Villebois-Mareuil à ce hangar Métraille, les verres se sont vidés, Jacques et Annette, son amie, me font un signe et s’éloignent dans la rue Saint-Georges, vers la librairie Le Failler. Yves parle avec le patron, accoudé au bar. Les autres, Bernard, Michel, avec discrétion, se sont éclipsés pendant que je notais mentalement les lignes d’un billet impossible à traduire. Comme si l’espace où je me trouvais, brusquement vacant, me donnait rendez-vous dans une semaine, même jour à la même heure, pour une nouvelle rencontre sans fin(s), croisement intimidé mais si bienveillant de nos abandons respectifs.

     

    Nous sommes là
    interrogeant les signes

    Qu’ils parlent enfin
    et nous livrent la clef du mystère
    enfoui au secret de nos âmes

    Avec eux nous espérons
    que nous soit donné un lieu
    où penser fait loi

    Yves Prié, in Passage des amers, Rougerie, 2007.

     

    *

     

    Rennes, Juillet 2012

    Liens :

    → Site des éditions Folle Avoine

    → Site des éditions Apogée

    → Site des éditions La Part commune

    → Site des éditions Approches

    → Site de la Maison de la poésie de Rennes

     


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