• Anatomie de la mélancolie (Extraits de la préface)

    Robert BURTON (1576-1640)


    Démocrite le jeune au lecteur



    ...C’est d’une maladie de l’âme que je me propose de traiter, qui concerne aussi bien le prêtre que le médecin ; et qui donc ignore quels points communs ont ces deux professions ? Un bon prêtre est — ou devrait être — un bon médecin, un médecin de l’âme pour le moins, comme se nomme notre Sauveur, ce qu’il était en réalité (Math. IV, 23 ; Luc V, 18 - VII, 8). Ils ne diffèrent que par leurs buts, l’un s’occupant du corps, l’autre de l’âme, et ils usent de diverses médecines pour guérir. L’un soigne animam per corpus, l’autre corpus per animam... L’un vient au secours des vices et des passions de l’âme — colère, luxure, désespoir, orgueil, présomption, etc. — en y appliquant ce baume spirituel, comme l’autre use des remèdes pour les maladies du corps. Or, comme c’est une infirmité touchant à la fois le corps et l’âme, de celles qui nécessitent un traitement spirituel autant que corporel, je ne saurais m’adonner à une tâche plus appropriée, à un sujet plus pertinent, si nécessaire, si universel, et concernant toutes sortes d’hommes, qui participe autant des deux et réclame l’aide d’un médecin de l’être tout entier. En cette maladie où tout se mêle, un prêtre ne peut guère réussir tout seul ; un médecin, pour certaines formes de mélancolie, encore moins, mais à eux deux ils peuvent parvenir à une guérison totale :

    Alterius sic altera poscit opem 1.

    Cela convient aux deux et, je l’espère, ne me disconvient pas, moi qui suis prêtre de profession et médecin par inclination. Mon signe astral comportait Jupiter en maison VI. Je répète, après Beroaldus : Non sum medicus, ne medicinæ prorsus expers 2. J’ai étudié avec soin la théorie de la médecine, non dans l’intention de l’exercer, mais pour ma propre satisfaction, raison pour laquelle j’ai entrepris de m’attaquer à ce sujet.

    Si ces raisons ne te satisfont pas, cher lecteur, ... si ce mien discours est trop médical ou fleure trop l’humanité, je te promets par la suite de réparer mes torts par quelque traité de théologie. Mais cela te suffira, je l’espère, lorsque tu auras réfléchi davantage au sujet de mon exposé, rem substratam, qui est la folie mélancolique, et aux raisons subséquentes qui ont été mes mobiles principaux — l’ampleur de la maladie, la nécessité d’y porter remède et l’avantage ou bien commun qu’il en pourra résulter pour tous en la connaissant, comme il apparaîtra nettement dans la préface qui suit. Et je ne doute pas que tu finisses par en convenir avec moi : analyser cette humeur correctement chez tous les membres de notre microcosmus est une tâche aussi importante que de rectifier les erreurs chronologiques de la monarchie assyrienne, de découvrir la quadrature du cercle, les anses et les détroits du passage du nord-est et du nord-ouest et, tout compte fait, une aussi grande découverte que la Terra Australis Incognita par cet Espagnol avide3, un problème aussi ardu que de calculer le mouvement de Mars et de Mercure, qui donne tant de fil à retordre à nos astronomes, ou de rectifier le calendrier grégorien. C’est, en tout cas, mon sentiment et j’espère, comme le fit Théophraste avec ses Caractères, que nos descendants, ami Polycles, ne s’en porteront que mieux grâce à nos écrits en corrigeant et rectifiant par nos exemples ce qui ne va pas chez eux, en faisant servir nos préceptes et nos mises en garde à leur propre usage. Et comme ce grand capitaine, Zisca, avait voulu faire faire un tambour de sa peau quand il ne serait plus, pensant que le bruit qu’il ferait mettrait ses ennemis en fuite, je ne doute pas que les lignes qui suivent, quand elles seront récitées ou lues à l’avenir, ne chassent la mélancolie (bien que j’aie disparu) comme le tambour de Zisca était capable de terrifier ses ennemis...

    Que les hommes soient affligés de ce mal, qu’ils soient mélancoliques, fous, écervelés, il n’est que d’entendre le témoignage de Salomon (Eccl. II, 12) : Et je me suis tourné pour contempler la sagesse, la folie et la sottise etc. Et le verset 23 : Tous ses jours sont douleur, son labeur chagrin ; même pendant la nuit son cœur ne repose pas. Que l’on prenne donc la mélancolie dans le sens que l’on veut, au propre ou au figuré, comme née du caractère ou de l’habitude, du plaisir ou de la douleur, du gâtisme ou du grief, de la crainte, de la douleur ou de la folie, dans sa partie ou dans son tout, comme vérité ou comme métaphore, c’est tout un. Le rire lui-même est une folie si l’on en croit Salomon, et comme le dit Saint Paul, les chagrins du monde engendrent la mort. Le cœur des fils d’homme est plein de malice et la folie est dans leur cœur durant leur vie (Eccl. IX, 3). Les sages eux-mêmes ne sont pas mieux lotis (Eccl. I, 18). Dans abondance de sagesse il y a abondance de chagrin et qui augmente sa sagesse augmente sa douleur (II, 17). Salomon détestait la vie même, rien ne lui agréait, il détestait son travail, et il conclut que tout est douleur, chagrin, vanité et poursuite de vent. Serait-il l’homme le plus sage du monde, sanctuarium sapientiæ4, et eût-il la sagesse en abondance, il ne veut pas se faire valoir ni justifier ses propres actions. Assurément, je suis plus insensé qu’aucun homme et je n’ai pas l’intelligence d’un homme (Prov. XXX, 2). Que ce soient les paroles de Salomon ou celles d’Agour fils de Jakeh, elles sont canoniques. David, un homme selon le cœur de Dieu, en dit autant de lui-même (Ps. XXXVIII, 21-22). J’étais à ce point insensé et ignorant que j’étais comme une bête devant toi — et il condamne tous les hommes comme insensés (Ps. XCIII, XXXII, 9 et XLIX, 20). Il les compare à des bêtes, des chevaux, des mulets qui n’ont pas d’intelligence. L’apôtre Paul s’accuse de la même manière (II, Cor. XI, 21) : Je voudrais que vous supportiez un peu ma folie ; c’est en fou que je parle. La tête entière est malade, dit Esaïe, et le cœur est dolent (I, 5) ; et il abaisse l’homme plus que les bœufs et les ânes. L’âne connaît la crèche de son maître, etc. Voyez Deut. XXXII, 6 ; Jér. IV ; Amos III, 1 ; Ephés. V, 6. Ne soyez pas insensés, ne vous laissez pas abuser. Pauvres fous de Galates, qui vous a ensorcelés ? Que de fois, cette épithète de fou et d’insensé est-elle appliquée ! Aucun mot qui soit plus fréquent chez les Pères de l’Église et les théologiens. Cela en dit long sur l’idée qu’ils se faisaient du monde et des actions humaines.

    Je sais que nous pensons bien différemment et que nous les considérons pour la plupart comme des hommes sages ayant autorité — princes, magistrats, hommes fortunés — et qu’ils sont nés sages. Tous les hommes politiques et les chefs d’état le sont forcément car qui ose s’élever contre eux ? Et d’autre part, notre jugement est si corrompu que nous prenons les hommes sages et honnêtes pour des sots. Ce que Démocrite a bien démontré dans une de ses lettres à Hippocrate ; les Abdéritains prennent pour folie la vertu. C’est d’ailleurs ce que font tous les hommes vivants. Vous en dirai-je la raison ? Fortune et Vertu (Sagesse et Folie, leurs compagnes) participèrent jadis aux Jeux Olympiques. Tout le monde pensait que Fortune et Folie auraient le dessous et les prenait en pitié. Mais il en fut tout autrement. Fortune était aveugle et frappait à tort et à travers n’importe qui, sans suivre aucune règle, andabatarum instar 5etc. Folie, dans son manque de prudence et de réflexion, se souciait aussi peu de ce qu’elle disait ou faisait. Vertu et Sagesse battirent en retraite, furent huées et mises en pièces par le peuple, tandis qu’on admirait Folie et Fortune. C’est ainsi que, depuis, font tous leurs imitateurs. Fripons et insensés ont régulièrement une place de choix dans l’esprit et aux yeux des gens du monde. Nombreux les gens de bien qui n’ont pas de sort plus enviable auprès de leurs contemporains. Akish (I, Samuel, XXI, 14) prenait David pour un fou. Elisée et les autres n’étaient pas mieux considérés. David était raillé par le peuple (Ps. IX, 7) Je suis devenu un monstre pour beaucoup. Et en général nous passons pour fous pour le Christ (I, Cor. XIV). Insensés que nous étions, nous tenions sa vie pour folie et sa mort pour misérable (Sag. V, 4). Le Christ et ses apôtres furent blâmés de la même façon (Jean, X ; Marc, III ; Actes, XXVI). Et de même tous les Chrétiens à l’époque de Pline : Fuerunt et alii similis dementiae etc.6 et traités peu après de vesaniae sectatores, eversores hominum, polluti novatores, fanatici, canes, malefici, venefici, Galilaei homunciones etc.7 Il est courant chez nous de considérer les hommes honnêtes, dévots, orthodoxes, religieux, sans détours comme des idiots ou des ânes, qui ne peuvent ou ne veulent pas mentir, dissimuler, biaiser, flatter, accommodare se ad eum locum ubi nati sunt 8, réaliser de bonnes affaires, prendre la place des autres, prospérer, patronis inservire, solennes ascendendi modos apprehendere, leges, mores, consuetudines recte observare, candide laudare, fortiter defendere, sententias amplecti, dubitare de nullis, credere omnia, accipere omnia, nihil reprehendere, caeteraque quae promotionem ferunt et securitatem, quæ sine ambage felicem reddunt hominem, et vere sapientem apud nos 9 ; qui ne savent pas temporiser comme les autres, donner et recevoir des pots de vin etc. mais craignent Dieu et agissent en conscience. Mais le Saint-Esprit, qui a un meilleur jugement, les traite d’insensés. L’insensé a dit en son cœur (Ps. LIII, 1). Et leurs voies expriment leur folie (Ps. XLIX, 14). Car quoi de plus insensé, pour un peu de plaisir en ce monde, que de s’attirer un châtiment éternel ? comme Grégoire et d’autres nous le répètent.

    Oui, même tous ces grands philosophes, que le monde a toujours admirés, dont nous estimons tant les œuvres, qui ont donné aux autres des règles de sagesse, inventé les arts et les sciences ; Socrate, l’homme le plus sage de son temps selon l’oracle d’Apollon, lui que ses deux disciples, Platon et Xénophon, placent si haut et célèbrent de ces titres honorifiques de meilleur et de plus sage de tous les mortels, de plus heureux, de plus juste, lui qu’Alcibiade porte aux nues : “Achille était un homme valeureux, mais Brasidas et d’autres l’étaient autant que lui ; Antenor et Nestor égalaient Péricles ; et ainsi de suite, mais aucun aujourd’hui, avant ou après Socrate, nemo veterum neque eorum qui nunc sunt, n’était semblable à lui, ne l’égalera ou n’en approchera” ; ces sept sages de la Grèce, ces Druides bretons, ces Brahmanes indiens, ces Gymnophysistes éthiopiens, ces Mages de Perse ; Apollonius dont Philostrate dit : Non doctus, sed natus sapiens, sage dès le berceau ; Épicure, si admiré par son disciple Lucrèce :

    Qui genus humanum ingenio superavit, et omnes
    Perstrinxit, stellas exortus ut aetherius Sol...

    Dont l’esprit surpassait l’esprit de tous les hommes
    Comme l’Astre levant obscurcit les étoiles...

    ou cet Empédocle tant renommé :

    Ut vix humana videatur stirpe creatus... 10

    tous ces hommes dont nous lisons des éloges si dithyrambiques, — tel Aristote dont on dit qu’il était la sagesse incarnée, un miracle de la nature — qui sont des bibliothèques vivantes et comme Eunapius chez Longin des lumières de la nature, des géants de l’esprit, une quintessence de l’esprit, des âmes divines, des aigles des nuées, tombés du ciel, des dieux, des esprits, des lampes éclairant le monde, des meneurs de peuples,
    (Nulla ferant talem secla futura virum)11
    des monarques, des miracles, de grands ordonnateurs de l’esprit et du savoir, Oceanus, phoenix, Atlas, monstrum, portentum hominis, orbis universi musaeum, utlimus humanae naturae conatus, naturae maritus.12
    ... merito cui doctior orbis
    Submissis defert fascibus imperium.13
    comme Ælien l’a écrit de Protagoras et de Gorgias. Nous pouvons dire de tous : Tantum a sapientibus abfuerunt, quantum a viris pueri, qu’ils étaient des enfants en comparaison, des bébés, non des aigles mais des milans, des débutants, des illettrés, eunuchi sapientiæ. Et bien qu’ils fussent les plus sages et les plus admirés de leur temps, comme lui-même a raillé Alexandre, je fais de même pour eux : il y avait dans son armée dix mille capitaines ausi valeureux (s’ils avaient été au poste de commandement), aussi vaillants que lui. Il y avait des milliers d’hommes plus sages en son temps, quoique bien au-dessous de ce qu’ils auraient dû être. Lactance, dans son Livre de la Sagesse, prouve qu’ils étaient des sots, des imbéciles, des ânes, des fous, si remplis de croyances absurdes et ridicules, d’opinions stupides, que, de son point de vue, aucune vieille, aucun malade n’a jamais radoté de la sorte. Démocrite a tout emprunté à Leucippe et a laissé, dit-il, l’héritage de sa folie à Épicure : Insanienti dum sapientiae etc.14 Il en pense autant de Platon, d’Aristippe et des autres, ne faisant aucune différence entre les bêtes et eux, sauf qu’ils étaient doués de la parole. Théodoret, dans son traité De Cur. Græc. Affect., fait apparemment la même constatation à propos de Socrate. Bien que l’oracle d’Apollon ait assuré qu’il était l’homme le plus sage de son époque et l’ait sauvé de la peste, bien qu’on l’ait admiré depuis deux mille ans et que certains se refuseraient à dire du mal de lui comme du Christ, pourtant, re vera, c’était un idiot inculte, comme le nomme Aristophane, irrisor et ambitiosus 15, selon la définition de son maître Aristote, scurra Atticus 16 comme Zénon, ennemi des arts et des sciences comme Athénée, un âne têtu pour les philosophes et les voyageurs, un chicaneur, une sorte de pédant. Quant à ses mœurs (comme le décrit Théod. Cyrensis) un sodomite, un athée, (au jugement d’Anytus) iracundus et ebrius, dicax etc.17, un pilier de taverne, de l’aveu même de Platon, un buveur invétéré, le plus sot de tous, un véritable fou en actes et en pensées...

    Oui mais (me rétorquerez-vous) tout ceci est bon pour des païens si on les compare à des Chrétiens (I, Cor. III, 19). La Sagesse de ce monde est folie devant Dieu, terrestre et diabolique, comme le dit Jacques (III, 15). Ils se sont égarés dans leurs vains raisonnements et l’obscurité s’est faite dans leur cœur insensé (Rom. I, 21-22). Se flattant d’être sages ils sont devenus fous. Leurs œuvres subtiles sont admirées sur la terre tandis que leurs âmes connaissent les tourments de l’enfer. En un sens, Christiani Crassiani, les Chrétiens sont des Crassiens et, comparés à ces philosophes, ne sont que des insensés. Quis est sapiens ? Solus Deus, répond Pythagore ; Dieu seul est sage (Rom. XVI). Paul le définit comme seul bon, ainsi que le soutient à juste titre Augustin, et aucun homme vivant n’est justifié à ses yeux. Dieu, du haut des cieux, se pencha sur les fils d’Adam pour voir s’il en était un de sensé (Ps. LIII, 2-3) mais tous sont corrompus et se fourvoient (Rom. III, 12) Il n’en est pas un qui fasse le bien, non, pas un. Job accentue cela (IV, 18). Voyez ! à ses serviteurs mêmes Dieu ne fait pas confiance et impute de la folie à ses anges (XIX). Combien plus aux habitants des maisons d’argile. À ce point de vue, nous sommes tous comme des insensés, et l’Écriture seule est arx Minervae 18 ; nous et nos écrits sommes inconsistants et imparfaits. Que dis-je ? même dans nos relations ordinaires nous ne valons pas plus que des insensés. Toutes nos actions, comme le dit Pline à Trajan prouvent notre folie. Toute notre vie ne mérite qu’un éclat de rire. Nous ne sommes pas sages avec modération, et le monde lui-même, qui en raison de son ancienneté devrait au moins l’être, selon le vœu de Hugo de Prato Florido, semper stultizat, devient chaque jour plus stupide que jamais, et plus on le fustige, plus il se gâte, et tel un enfant, voudrait toujours être couronné de roses et de fleurs... Pas de différence entre les enfants et nous, sauf que majora ludimus, et grandioribus pupis 19, ils jouent avec des poupées de chiffons et autres jouets de la sorte, et nous nous amusons avec des bébés plus grands. Nous ne saurions nous excuser ou nous condamner les uns les autres car nous sommes tous fautifs, deliramenta loqueris, tu parles dans le vide, ou comme Micio en fait le reproche à Demea : Insanis ? aufer 20 ; car nous sommes aussi fous nous-mêmes, et il est difficile de décider lequel est le pire. Que dis-je, c’est une folie universelle :

    Vitam regit fortuna, non sapientia.21

    Quand Socrate se fut mis en quatre pour découvrir un homme sage et, dans ce but, se fut entretenu avec des philosophes, des poètes, des artisans, il en conclut que tous les hommes étaient insensés, et bien que cela le rendît furieux et envieux, partout où il se trouvait, il le déclarait ouvertement. Lorsque Supputius, nous rapporte Pontanus, eut voyagé à travers toute l’Europe pour discuter avec un homme sage, il revint bredouille, n’ayant pu en trouver un seul. Cardan est d’accord avec lui : Rares sont ceux (d’après mon expérience) qui soient sains d’esprit. De même Cicéron : Je vois tout se faire de manière stupide et irréfléchie.

    Ille sinistrorsum, hic dextrorsum abit : unus utrique
    Error ; sed variis illudit partibus omnes.

    L’un va à gauche, l’autre à droite : erreur commune
    Aux deux mais qui les trompe tous de tous côtés.

    Ils radotent tous, mais pas de la même manière, Lamia c’ot parim óloia 22  .
    L’un est cupide, le second lascif, un troisième ambitieux, un quatrième envieux, etc. comme le stoïcien Damasippe l’illustre bien chez le poète :

    Desipiunt omnes aeque ac tu.23

    C’est une maladie de naissance : chez chacun d’entre nous il y a une seminarium stultitiae, une pépinière où pousse la folie. Si on en remue la terre ou si elle prend racine, elle grandira in infinitum et variera à l’infini selon le penchant que nous avons tous (dit Balthazar Castiglione) et on ne peut pas aisément l’arracher, tant elle tient à la racine, comme l’estime Cicéron, altae radices stultitiae.24 Comme on nous a élevés, ainsi nous persistons. Certains affirment qu’il y aurait deux défauts de l’esprit, erreur et ignorance, dont dépendent tous les autres. Par ignorance, nous ne savons pas ce qui nous est nécessaire, par erreur nous en avons une fausse appréhension. L’ignorance est un manque, l’erreur un acte réel. De l’ignorance provient le vice, de l’erreur l’hérésie, etc. Mais classez-les dans toutes les catégories que vous voudrez, divisez et subdivisez, vous verrez que peu d’hommes sont libres, qu’il y en a peu qui ne débordent sur l’une ou l’autre catégorie. Sic plerumque agitat stultos inscitia 25, comme le découvrira celui qui examine ses actions et celles d’autrui.

    Lucien nous raconte que Charon (comme il l’imagine astucieusement) fut conduit par Mercure en un lieu d’où il pouvait embrasser le monde entier d’un seul regard. Après qu’il eut regardé alentour et tout examiné à loisir, Mercure voulut savoir ce qu’il avait observé. Charon lui répondit qu’il voyait une multitude vaste et compacte dont les habitations ressemblaient à des taupinières et les hommes à des fourmis : il apercevait des cités comme autant de ruches, où chaque abeille avait un dard, et les habitants ne faisaient que se piquer les uns les autres, certains dominateurs comme des frelons, plus gros que les autres, certains comme des guêpes prédatrices, d’autres encore pareils à de faux-bourdons. Au-dessus d’eux planait un ensemble confus et tumultueux où se mêlaient espoir, crainte, colère, avarice, ignorance, etc. et une multitude de maladies menaçantes qu’ils ne cessaient d’attirer sur leurs têtes. Certains se prenaient de querelle, d’autres se battaient, chevauchaient, couraient, solicite ambientes, callide litigantes26, à la poursuite de jouets, babioles et autres choses éphémères. Leurs villes et provinces n’étaient que des factions, riches contre pauvres, pauvres contre riches, nobles contre artisans et vice-versa, et ainsi de suite. En conclusion, il les condamnait tous comme fous, insensés, idiots, ânes bâtés : O stulti ! quaenam haec est amentia ? 27 ô insensés, ô fous, s’exclame-t-il, insana studia, insani labores28 etc. Folles entreprises ! folles actions ! Fous, fous, fous ! O seclum insipiens et inficetum ! 29 Siècle d’écervelés ! Le philosophe Héraclite, après avoir sérieusement médité sur la vie des hommes, éclata en sanglots et, versant des larmes continuelles, se lamentait sur leur malheur, leur folie, leur démence. Démocrite, en revanche, éclata de rire : leur vie entière lui semblait si ridicule ! Et il se laissait à ce point emporter par ses accès de moquerie que les citoyens d’Abdère le crurent fou et dépêchèrent des ambassadeurs au médecin Hippocrate pour qu’il exerçât sur lui ses talents. Mais l’histoire est racontée en long et en large par Hippocrate dans son Epître à Damagète et, comme elle n’est pas étrangère à mon discours, je vais la reproduire presque verbatim, telle qu’Hippocrate en personne nous l’a laissée, avec tous les détails qui s’y rapportent.

    Lorsque Hippocrate fut arrivé à Abdère, les habitants se précipitèrent en foule à sa rencontre, les uns se lamentant, les autres le suppliant de faire tout ce qu’il pouvait. Après une légère collation, il alla voir Démocrite, suivi par le peuple, et le trouva (selon son habitude) dans son jardin des faubourgs, assis sur une pierre, sous un platane, sans chausses ni chaussures, un livre sur les genoux, occupé à disséquer plusieurs animaux et absorbé par sa tâche. La foule s’était rassemblée tout autour pour assister à l’entrevue. Après un court silence, Hippocrate le salua par son nom et Démocrite lui rendit son salut, s’excusant presque de ne pouvoir faire de même, ou d’avoir oublié son nom. Hippocrate lui demanda ce qu’il faisait. Le philosophe lui dit qu’il était occupé à disséquer quelques animaux pour découvrir la cause de la folie et de la mélancolie. Hippocrate le félicita de se livrer à une telle occupation, l’admirant d’être si heureux et si paisible. Et pourquoi, lui rétorqua Démocrite, ne jouis-tu pas d’un semblable loisir ? Parce que, répondit Hippocrate, nous en sommes empêchés par les affaires domestiques qu’il faut accomplir — pour soi-même, ses voisins, ses amis : dépenses, maladies, santé fragile, mortalité nous accablent ; femme, enfants, esclaves et autres affaires nous prennent notre temps. À ce discours, Démocrite se mit à rire aux éclats (tandis que ses amis et la foule qui était là pleuraient dans le même temps, se lamentant de sa folie). Hippocrate lui demanda la raison de son accès de fou rire. Démocrite : “Je ris des vanités et des frivolités de notre époque, de voir des hommes, si incapables d’actions vertueuses, se déplacer si loin pour trouver de l’or, n’imposer aucune limite à leur ambition, se donner tant de mal pour acquérir un peu de gloire, pour s’attirer les faveurs d’autrui, creuser des mines si profondes en quête d’or pour, très souvent, n’en pas trouver, y engloutissant leur vie et leur fortune ; de voir certains s’attacher aux chiens, d’autres aux chevaux, pour les uns de désirer être obéis en de nombreuses provinces et être eux-mêmes incapables d’obéir ; de voir certains aimer d’abord passionnément leur femme pour ensuite l’abandonner et la détester ; d’engendrer des enfants et dépenser tant de soin et d’argent pour leur éducation et quand ceux-ci atteignent l’âge d’homme, les mépriser, les négliger et les exposer nus à la merci du monde. Ces comportements ne prouvent-ils pas leur intolérable folie ? Quand les hommes vivent en paix, ils aspirent à la guerre, détestant la tranquillité, déposant les rois pour les remplacer par d’autres, assassinant des hommes pour engrosser leurs femmes. Que d’étranges humeurs chez les hommes ! Quand ils sont pauvres et dans le besoin, ils cherchent la richesse, et quand ils l’ont obtenue ils n’en profitent pas mais l’enfouissent sous terre ou bien la dilapident. Ô sage Hippocrate ! je ris quand je vois tant de choses se faire, mais je ris plus encore quand nul bien n’en découle, quand elles se font dans un but si condamnable. Nulle vraie justice chez eux, car ils plaident tous les jours les uns contre les autres, le fils contre le père et la mère, le frère contre le frère, les parents et les amis de même condition. Et tout cela pour l’appât du gain dont, une fois morts, ils ne jouiront plus. Et néanmoins — en dépit du fait qu’ils se calomnient et s’entre-tuent, commettent toutes sortes d’actions illégales, méprisent Dieu et les hommes, leurs amis et leur patrie — ils font grand cas de maints objets sans vie qu’ils affectionnent comme un trésor inestimable, statues, tableaux et autres biens meubles, chèrement payés et si bien façonnés qu’il ne leur manque que la parole, alors qu’ils ont horreur que les vivants leurs parlent. D’autres s’attachent à des choses difficiles : s’ils habitent la terre ferme, ils déménagent sur une île pour ensuite revenir sur le continent, n’étant jamais constants dans leurs désirs. Ils louent le courage et la force au combat et se laissent envahir par la luxure et l’avarice. Bref, ils sont aussi contrefaits en esprit que Thersite l’était dans son corps. Il me semble donc, ô très digne Hippocrate, que tu ne devrais pas me reprocher de rire en voyant tant de stupidité en l’homme, car nul homme ne se moque de sa propre folie mais de celle qu’il aperçoit chez l’autre ; ainsi se moquent-ils à juste titre l’un de l’autre. L’ivrogne traite de glouton celui dont il connaît la tempérance. Nombreux sont ceux qui aiment la mer tandis que d’autres préfèrent l’agriculture. Bref, ne s’accordant pas sur leurs métiers et professions, comment se mettraient-ils d’accord sur leur vie et leurs actions ?”

    Lorsque Hippocrate l’entendit prononcer ces paroles directes et non préméditées qui proclamaient la vanité du monde fait de contrastes si ridicules, il répondit que la nécessité forçait les hommes à entreprendre de telles actions, ainsi que divers désirs permis par la divinité, car nous ne devons pas rester oisifs, rien ne nous étant plus odieux que la paresse et l’inaction. En outre, les hommes ne sauraient prévoir les événements futurs, les affaires humaines étant si incertaines. Ainsi ne se marieraient-ils pas s’ils pouvaient prévoir les causes de leur mésentente et séparation ; et si les parents connaissaient l’heure où leurs enfants mourront, ils ne pourvoiraient pas si tendrement à leur avenir. Un paysan sèmerait-il s’il pensait ne pas avoir de récolte, ou un marchand s’aventurerait-il en mer s’il prévoyait le naufrage ? Serait-on magistrat si l’on savait être bientôt révoqué ? “Hélas, noble Démocrite, tout homme espère réussir et il œuvre dans ce but. Il n’y a donc là nulle raison ou occasion de ridicule et de rire.”

    Entendant cette dernière excuse, Démocrite s’esclaffa de plus belle, sentant bien qu’Hippocrate s’était totalement fourvoyé et n’avait pas compris grand-chose à ce qu’il avait dit concernant l’agitation et la tranquillité d’esprit. À tel point que si les hommes acceptaient de se laisser guider dans leurs actions par la raison et la providence, ils ne se montreraient pas insensés comme c’était le cas aujourd’hui, et quant à lui, il n’aurait aucun motif de moquerie. “Mais”, dit-il, “ils s’enflent d’orgueil en cette vie comme s’ils étaient des immortels, des demi-dieux ; tout cela par manque de discernement. Pour les rendre sages, il suffirait qu’ils veuillent bien considérer la mutabilité de ce monde, comment il roule dans l’espace, rien en lui n’étant ferme ni assuré. Celui qui se trouve au-dessus sera dessous demain ; celui qui aujourd’hui siège d’un côté sera demain précipité de l’autre. Faute de prendre cela en considération, les hommes s’attirent nombre d’embarras et de tracas, convoitant des choses sans valeur, aspirant après elles, se précipitant la tête la première dans de nombreuses catastrophes, si bien que, s’ils voulaient n’entreprendre que ce qu’ils peuvent supporter, ils mèneraient une vie tranquille et, apprenant à se connaître, ils limiteraient leur ambition et comprendraient que la nature leur suffit, sans avoir besoin de rechercher des biens superflus et sans profit qui ne leur apportent que chagrins et tracasseries... En tout cela, ils sont comme des enfants qui n’ont ni jugement ni raison et ressemblent aux animaux sauf que les animaux leur sont supérieurs car ils suivent la nature. Quand verrez-vous un lion enterrer de l’or ou un taureau se battre pour un meilleur pâturage ? Lorsqu’un sanglier a soif, il boit pour se rassasier, sans plus, et lorsqu’il a le ventre plein, il cesse de manger ; mais les hommes boivent et mangent sans modération, comme ils se livrent à la luxure ; les bêtes sont en rut à des périodes déterminées, mais les hommes s’y adonnent constamment, au détriment de la santé de leur corps. Et n’est-ce pas un spectacle risible de voir un amoureux stupide se tourmenter pour une fille, pleurer, brailler pour une souillon difforme, parfois une ribaude, alors qu’il n’aurait que le choix parmi les plus grandes beautés ? Y a-t-il en médecine un remède à cela ? Je découpe et dissèque ces pauvres bêtes pour découvrir ces maladies, ces vanités, cette folie. Je devrais bien pourtant faire ces expériences sur le corps de l’homme (si ma nature sensible le supportait), lui qui, dès l’heure de sa naissance est faible, malheureux, maladif à l’extrême. Lorsqu’il tète, il est guidé par d’autres ; devenu grand, il courtise le malheur malgré sa robustesse et lorsqu’il est vieux retombe en enfance et regrette sa vie passée... À voir les hommes si inconstants, si sots, si intempérants, pourquoi ne rirais-je pas d’eux qui prennent la folie pour de la sagesse, refusent d’être soignés et ne s’en rendent pas compte ?”

    Il se faisait tard. Hippocrate le quitta, et à peine se fut-il éloigné que tous les citoyens se pressèrent en foule pour lui demander ce qu’il en pensait. Hippocrate leur dit, en résumé, que, malgré ces quelques négligences dans sa tenue, son aspect physique et sa nourriture, il n’était pas au monde un homme plus sage, plus savant, plus honnête. Et ils se trompaient grandement en prétendant qu’il était fou...

    Si Démocrite revivait aujourd’hui et voyait la superstition de notre siècle, notre folie religieuse, comme l’appelle Météran, religiosam insaniam ! Tant de gens qui se disent chrétiens, et si peu d’imitateurs du Christ, tant de discours sur la religion, tant de science et si peu de conscience, tant de savoir, tant de prédicateurs, si peu de pratique ! Une telle variété de sectes qui pullulent de tous côtés :

    ... Obvia signis signa etc.30

    des traditions et des cérémonies si absurdes et ridicules ! S’il rencontrait un capucin, un franciscain, un jésuite hypocrite, un serpent en forme d’homme, un moine tonsuré en robe, un frère prêcheur, ou s’il voyait leur suzerain à la triple tiare, le pape, successeur du pauvre Pierre, servus servorum Dei, déposer les rois d’un coup de pied, marcher sur la nuque des empereurs, les forcer à attendre, pieds et jambes nus devant ses grilles, pour lui servir d’écuyers etc. (ô Pierre et Paul, que n’êtes-vous encore en vie pour le voir !). S’il pouvait voir un prince se traîner dévotement à ses pieds pour les lui baiser, et ces cardinaux en barrette rouge, autrefois pauvres prêtres de paroisse, aujourd’hui compagnons de princes, que dirait-il ? Caelum ipsum petitur stultitia.31 S’il avait rencontré quelques-uns de nos dévots pélerins se rendant à pied à Jérusalem, à Notre-Dame de Lorette, à Compostelle ou à la châsse de Saint-Thomas, pour se traîner jusqu’à ces fausses reliques mangées des vers ; s’il avait assisté à une messe et vu tous ces baisers de paix, ces crucifix, ces génuflexions, ces courbettes, les apparats de leurs diverses cérémonies, ces images de saints, ces indulgences, ces pardons, ces jeûnes, ces fêtes, ces gens qui se signent, se frappent la poitrine, s’agenouillent aux Ave Maria et au son des cloches et tant de
    ... jucunda rudi spectacula plebi32
    marmonnant des prières incompréhensibles en égrenant leur chapelet. s’il avait entendu une vieille réciter ses prières en latin, vu leurs aspersions d’eau bénite, leurs processions

    (... monachorum incedunt agmina mille ;
    Quid memorem vexilla, cruces, idolaque culta etc.) 33

    leurs bréviaires, bulles, chapelets bénits, exorcismes, images, croix bizarres, fables et fariboles. S’il avait lu la Légende dorée, le Coran des Turcs ou le Talmud des Juifs, les Commentaires des rabbins, qu’en aurait-il pensé ? Comment crois-tu qu’il aurait réagi ?...

    Qu’aurait-il dit s’il avait vu, entendu parler, ou lu les récits de tant de batailles sanglantes, où des milliers de gens furent tués à la fois, où coulèrent tant de ruisseaux de sang capables de faire tourner les moulins, unius ob noxam furiasque, 34 ou objets de divertissement pour les princes, sans aucune cause pour les justifier, sinon pour de vains titres (dit Augustin), pour des querelles de préséance, pour une fille ou quelque autre jouet de la sorte ou bien par désir de domination, vaine gloire, méchanceté, vengeance, stupidité, folie (toutes causes excellentes, ob quas universus orbis bellis et caedibus misceatur 35) tandis que les chefs d’état restent tranquillement chez eux plongés dans les délices et les plaisirs, se prélassent et se livrent à la débauche, sans s’inquiéter des souffrances intolérables qu’endurent les pauvres soldats, de leurs fréquentes blessures, de la faim et de la soif qui les tenaillent, etc. Les soucis, les tourments, les calamités, les misères à fendre l’âme qui accompagnent de tels agissements, ils n’en ressentent rien, ils n’en ont cure. Ainsi se déclarent les guerres fomentées par des capitaines débauchés, sans cervelle, pauvres, dissolus, avides, par de serviles flagorneurs, casse-cou et fanatiques de la nouveauté incapables de rester en place, des béjaunes, dans le but de satisfaire l’humeur noire, la volupté, l’ambition, l’avarice etc. d’un seul homme, tales rapiunt scelerata inprœlia caussae. 36 Flos hominum 37, des hommes de valeur, bien bâtis, élevés avec soin, vigoureux de corps et d’esprit, en bonne santé, conduits comme autant d’animaux à la boucherie, dans la fleur de leur âge, dans l’orgueil et la plénitude de leur force sans aucun remords ni pitié, en sacrifice à Pluton, massacrés comme autant de moutons pour servir de pâture au démon, quarante mille d’un seul coup. Que dis-je, d’un seul coup ? Ce serait supportable, mais les guerres sont interminables et depuis des siècles, rien ne nous est plus familier que de voir tailler en pièces, massacrer, assassiner, ne laisser que ruines

    (... ignoto caelum clangore remugit 38).

    Peu leur importe les maux qu’ils provoquent pourvu que, pour l’instant, ils s’enrichisssent ; ils ne cesseront d’attiser les haines jusqu’à ce que le monde entier soit consumé par le feu. Le siège de Troie dura dix ans et huit mois. Il y périt huit cent soixante dix mille Grecs et six cent soixante dix mille Troyens. Lors de la prise de la ville et par la suite on tua deux cent soixante seize mille hommes, femmes et enfants de toutes conditions. César tua un million de personnes, Mahomet II trois cent mille. Sicinius Dentatus participa à cent batailles ; il fut vainqueur à huit reprises en combat singulier, reçut quarante blessures sur le devant du corps, en fut récompensé par cent quarante couronnes et connut le triomphe neuf fois pour ses bons et loyaux services. M. Sergius fut trente-deux fois blessé, le centurion Scæva je ne sais plus combien. Chaque nation a eu son Hector, son Scipion, son César, son Alexandre. Notre Edouard IV a combattu à pied dans vingt-six batailles, et comme tous les autres il en tire gloire, on le relate à son honneur. Au siège de Jérusalem, un million cent mille personnes moururent au fil de l’épée ou de famine. À la bataille de Cannes, soixante dix mille hommes furent tués, comme le rapporte Polybe, et autant chez nous à la bataille de Hastings ; et il n’est pas rare de combattre du lever au coucher du soleil comme le firent Constantin, Licinius, etc. Quis malus genius, quae Furia, quae pestis etc. 39: quel fléau, quelle Furie a introduit chose aussi diabolique et bestiale que la guerre dans l’esprit des hommes ? Qui a permis qu’une créature si douce et si paisible, née pour l’amour, la pitié, la mansuétude, délire et se déchaîne comme une bête, se précipitant au devant de sa propre destruction ? Combien la nature a motif de se plaindre de l’humanité ! Ego te divinum animal finxi 40, etc. : J’ai fait de toi un être inoffensif, paisible, divin ! Combien Dieu a motif de se plaindre, ainsi que tous les hommes de bien ! Et pourtant, horum facta (comme le déplore quelqu’un) tantum admirantur et heroum numero habent.41 Voilà les esprits remarquables, les héros de ce monde, seuls à être admirés, à triompher, à avoir des statues, des couronnes, des pyramides, des obélisques érigés à leur gloire éternelle, génie immortel qui veille sur eux ; hac itur ad astra 42... À leur seul profit, les lois divines et humaines sont foulées aux pieds, l’épée seule décide de tout ; pour satisfaire leur volupté et leur humeur chagrine, peu leur importe ce qu’ils entreprennent, ce qu’ils disent, ce qu’ils font :

    ... Rara fides, probitasque, viris qui castra sequuntur. 43

    Rien de plus commun que de voir combattre père contre fils, frère contre frère, parent contre parent, royaume contre royaume, province contre province, Chrétiens contre Chrétiens, a quibus nec unquam cogitatione fuerunt laesi,44 dont ils n’ont jamais reçu la moindre insulte en pensée, en paroles ou en actes. Trésors inestimables détruits, villes incendiées, cités florissantes mises à sac et ruinées — quodque animus meminisse horret 45 —, belles régions dépeuplées et abandonnées, vieillards expulsés, commerce et affaires en déclin, vierges déflorées.

    Virgines nondum thalamis jugatæ,
    Et comis nondum positis ephebi ;46

    Chastes épouses qui s’écrient avec Andromaque : Concubitum mox cogar pati ejus, qui interemit Hectorem, elles seront peut-être forcées de coucher avec ceux qui ont tué leurs maris. Voir riches, pauvres, malades, bien-portants, seigneurs et domestiques, eodem omnes incommodo mactati,47 tous exécutés ou mutilés etc. et quidquid gaudens scelere animus audet, et perversa mens 48, déclare Cyprien, et tous les tourments, les malheurs, les dégâts que l’enfer lui-même, le diable, la fureur et la rage peuvent bien inventer pour servir à leur propre ruine et destruction : telle est cette abomination qu’est la guerre, comme l’écrit Gerbelius pour conclure : adeo fœda et abominanda res est bellum, ex quo hominum caedes, vastationes etc. 49 Le fléau de Dieu, la cause, l’effet, le fruit et le châtiment du péché, non pas tonsura humani generis 50, comme la nomme Tertullien, mais ruina... Quis furor, O cives ? 51 Pourquoi les païens se déchaînent-ils ainsi ? dit le prophète David (Ps II, 1). Mais demandons-nous plutôt : pourquoi les Chrétiens se déchaînent-ils ainsi ?

    Arma volunt, quare, poscunt, rapiuntque juventus ?52

    Il est indigne des païens, encore plus de nous, d’agir ainsi en tyrans comme le firent les Espagnols dans les Indes occidentales, eux qui exterminèrent en quarante deux ans (si nous devons en croire leur propre évêque Bartolomé de Las Casas) douze millions d’hommes, dans des tortures épouvantables et raffinées. “Et je ne mentirais même pas”, dit-il, “si je disais cinquante millions”. Sans parler des massacres de France, des vêpres siciliennes, des exécutions du Duc d’Albe, de nos complots des poudres et de cette quatrième Furie (comme on l’a appelée) l’Inquisition espagnole, qui relègue dans l’ombre ces dix persécutions :

    ... saevit toto Mars impius orbe. 53

    Ce mundus furiosus 54, ce monde dément, comme il le nomme, n’est-il pas insanum bellum55 ? Ces hommes ne sont-ils pas fous, selon la conclusion de Scaligar, qui in prœlio, acerba morte, insaniae suae memoriam pro perpetuo teste relinquant posteritati56, qui laissent aux siècles à venir tant de batailles comme souvenirs perpétuels de leur folie ?...

    Pour ma part, je suis de l’avis de Démocrite : ils méritent qu’on leur éclate de rire au nez. Ce n’est qu’une bande de butors sans cervelle, aussi fous qu’Oreste et Athamas, dignes d’aller à dos d’âne et de faire le voyage aux Anticyres 57 dans la nef des fous où ils se retrouveront en bonne compagnie.



    Traduction de Claude Dandréa
    (Citations latines aimablement traduites par
    Arlette DEBOST, agrégée de l’Université.)




    NOTES :
     
    1 : L’un réclame le secours de l’autre (Horace).
    2 : Je ne suis pas médecin et je ne suis pas tout à fait dépourvu de la science de la médecine (Lib. de pestil.).
    3 : Il s’agit de Fernandez de Queiros, navigateur portugais, découvreur des Iles Marquises et des
        Nouvelles-Hébrides (N.d.T.)
    4 : Sanctuaire de la sagesse.
    5 : A l’exemple des gladiateurs combattant les yeux ouverts.
    6 : Ils furent, ainsi que d’autres, d’une semblable folie (Pline, Lib. 10, ep. 97).
    7 : disciples de la déraison, destructeurs d’hommes, novateurs impurs, extravagants, chiens,
         criminels, empoisonneurs, pauvres petits hommes de Galilée (Aug. ep 178).
    8 : S’adapter au lieu où ils sont nés
    9 : être au service des patrons, saisir les manières habituelles de se promouvoir, bien se conformer aux
         lois, aux coutumes, aux usages, louer de bonne foi, défendre avec courage, développer ses pensées, ne  
         douter de rien, croire tout, accepter tout, ne rien blâmer, tout ce qui apporte  avancement et sécurité,
         ce qui rend un homme manifestement heureux et véritablement sage à nos yeux.
    10 : Qui semblerait comme issu de souche à peine humaine (Lucrèce).
    11 : (Nul siècle à venir ne produirait un tel homme)
    12 : Océan, phénix, Atlas, monstre et prodige d’homme, bibliothèque de la terre entière, sublime
          effort de la naure humaine, époux de la nature.
    13 :         ... à qui avec raison la terre plus savante
            Remet l’empire en abaissant les faisceaux devant lui.
    14 : au fou en même temps qu’à la sagesse (Hor. carm lib. 1 od. 34).
    15 : railleur et intrigant (Arist. Neb et Ranis).
    16 : bouffon de l’Attique
    17 : plein de colère et de vin, mauvais plaisant
    18 : la citadelle de Minerve
    19 : c’est à des jeux plus importants que nous jouons, et avec des poupées plus grandes
    20 : Es-tu fou ? arrête ! (Adelph. act. 5 scen. 8).
    21 : La fortune gouverne la vie, non la sagesse (Cic. Tusc 5).
    22 : Tous n’ont pas la même folie (Erasm. chil. 3 cent 10).
    23 : Ils délirent tous autant que toi (Hor. 1, 2 sat. 3).
    24 : les profondes racines de la déraison
    25 : Ainsi le plus souvent l’igorance pousse-t-elle les insensés (Tibulle)
    26 : faisant leur cour avec soin, disputant avec habileté
    27 : O insensés ! quelle est donc cette folie ?
    28 : extravagantes passions, extravagants efforts
    29 : ô siècle déraisonnable et inepte ! (Catulle)
    30 : enseignes allant au devant des enseignes (Lucain).
    31 : Le ciel lui-même est atteint par la déraison
    32 : spectacles agréables au peuple grossier
    33 :         mille armées en marche de moines s’avancent;
            Pourquoi rappeler drapeaux croix, statues du culte... (Th. Nauger.)
    34 : à cause de la faute et des égarements d’un seul
    35 : à cause desquelles la terre tout entière est bouleversée par les guerres et les massacres
    36 : de telles causes précipitent en des combats criminels
    37 : la fleur des hommes
    38 : le ciel retentit d’une clameur inconnue
    39 : quel mauvais génie, quelles furies, quel fléau... (Erasme)
    40 : Moi, je t’ai créé un être divin
    41 : ils admirent seulement les actions de ces hommes et les comptent au nombre des héros (Rich.
          Dioth, præfat. Belli civilis Gal.)
    42 : c’est par là que l’on va jusqu’au ciel
    43 : Rares sont la loyauté, l’honnêteté chez les soldats qui font leur service. (Lucain)
    44 : par lesquels ils ont été offensés, et jamais avec réflexion
    45 : et ce que l’esprit redoute de se rappeler
    46 :         Vierges qui n’ont encor connu le lien conjugal
            Et jeunes gens qui n’ont encor coupé leur chevelure
    47 : tous punis par le même préjudice
    48 : et tout ce qu’un esprit exultant dans le crime et une pensée vicieuse osent
    49 : ainsi la guerre est une chose honteuse et abominable d’où viennent les crimes, les destructions  
           des hommes
    50 : élagage du genre humain
    51 : Quelle est cette folie, ô cityens ? (Lucain).
    52 : Pourquoi la jeunesse veut-elle, réclame-t-elle, vole-t-elle des armes ? (Virgile)
    53 : Mars l’impie exerce sa cruauté sur toute la terre (Virg. Géorg.)
    54 : Jansenius Gallobelgicus, 1596.
    55 : une guerre insensée
    56 : Exercitat. 250, serm. 4
    57 : Nom de trois villes de la Grèce antique, renommées pour leur ellébore, plante qui passait
         pour guérir la folie (N.d.T.)



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