• André Bernold, ami de Samuel Beckett, « à soi même contraire »

     Jean-Claude Leroy          André Bernold

    Sont-ce des fragments d’un carnet de vie intellectuelle, lettres non envoyées, non ouvertes par le destinataire, lettres détruites et réécrites à soi, à l’autre ? En tout cas des morceaux d’un livre en cours, gardant sa précieuse  teneur d'inachevé, comme le furent les Pensées de Pascal qui se voulaient l’échafaudage d’un éloge, alors ici un éloge d'une « conscience qui exigerait toujours ». À travers les amitiés considérées et méditées, celle qui le lia avec Samuel Beckett, par exemple, d’ailleurs objet d’un livre qui fit connaître Bernold il y a vingt-cinq ans de cela, au moment même où Gilles Deleuze publiait L’épuisé. Amitiés aussi de Deleuze, justement, de Cioran et de Derrida, notamment.

    Par ailleurs on trouve un simple récit d’une soirée américaine arrosée avec Jean Baudrillard, et Jean-Pierre Faye venu les rejoindre – rare moment peut-être anecdotique dans un ouvrage qui s’interdit de l’être. L’évocation de Kurt Gödel, génial mathématicien dont « les résultats sont tellement inattendus, tellement renversants que, bien qu’inattaquables, la conscience collective scientifique ne les admet toujours pas. »  Un dîner avec un autre mathématicien, René Thom dont il relève dans un texte cette assertion pour lui (et pour nous ?) stupéfiante : « Tout ce qui est rigoureux est insignifiant. » qui reste pour lui une énigme, dont Gödel, encore, pourrait être la clef (est-ce lui, en effet, qui est visé derrière cette phrase ?). Plutôt que trop l’importuner, Bernold se contentera de demander la permission de passer sa main dans la belle chevelure taillée en brosse du grand homme (médaille Fields 1958).

    De Beckett : « l’un des penseurs les plus courageux de tous les temps. Un héros. » « Beckett a confié à John Calder que sa seule ambition avait été, en appuyant son front contre le mur, d’essayer de le faire reculer d’une fraction de millimètre, ce même mur dont Léon Chestov parle sans cesse pour, lui, « vouloir s’y casser la tête ». Car Bernold aime Chestov, philosophe admirable et si peu lu, et c’est une autre raison de s’attarder à cet homme que je ne connaissais pas avant qu’un ami cher, l’autre matin à Laval, ne me le signale à travers ce dernier opus : J’écris à quelqu’un, et se rappelant L’amitié de Beckett. Qu’un ami me révèle un livre sur l’amitié, cela coulait de source.

    De Chestov, Bernold a recopié une sorte de hantise qu’il semble partager : « Mieux nous voyons plus nous sommes dans le mal, une vision parfaite aboutirait donc au triomphe définitif du mal dans le monde. »

    Tragique, le ressort d’un tel homme, inadapté probablement pour quelque réussite, qui se déprend sans cesse de toute facilité. Lesté de 50 kg de trop, André Bernold semble attaché à la seule trace de l’esprit, on ne le sent jamais dans le souci de l’œuvre mais au contraire dans celui de l’intelligence et du constat. Les lambeaux qu’il nous propose, recueillis et assemblés par Jean-Pierre Ferrini, sont pourtant bien au-delà du simple témoignage sur tel ou tel contemporain d’exception, ils sont reflets de doute et de sympathie, méditations en vrac, accompagnements intérieurs, journal de bord d'un veilleur las, se tenant à distance.

    Comme le souligne Ferrini dans sa préface, Bernold n’use pas de son agilité intellectuelle, ni de son érudition, pour effectuer une « performance [de] savoir ». Ami de Beckett, il était mieux placé qu’un autre, il est vrai, pour percevoir le « silence assourdissant où s’engouffre toute intelligence ».

    Il relit Stendhal, se rend compte que ça ne tient plus. C’est dépassé. Staline est passé par là. « Stendhal tombe avec l’homme, avec l’humain. » « C’est Chalamov, avec Beckett, qui dit calmement les choses justes. »

    « Pourquoi sommes-nous si malheureux, tous, tous ceux que je connais ? Parce que nous appartenons à une société en train de se suicider. », note Bernold, et de ne voir une issue possible, avec la panne électrique universelle, que dans l’inversion des pôles magnétiques de la terre.

    Réfléchissant après la mort stoïque de son amie Alice (la femme de Pierre Gascar, grand écrivain, trop méconnu lui aussi) il écrit : « Je me dis que la mort n’a vraiment rien à voir avec aucune des représentations qu’on en donne, la mort est plus sale que ce que vous pouvez imaginer de plus sale, même phrase avec les adjectifs : dérisoire, médiocre, minable, mis à la place de l’adjectif sale. C’est une convulsion hideuse, quel que soit ensuite l’aspect apaisé du visage mort. »

    Rendez-vous rare que cet ouvrage que publient les éditions Fage, mise en présence d’un homme mal fait pour l’industrie de ces temps. Témoin de son siècle et de ceux qui précèdent, à égale proximité, sa finesse d’esprit allié à un désintérêt grave a sans doute rendu sa vie douloureuse – il en fait part. Ne sachant lui rendre mieux justice,  je ne sais que citer ce fragment portant le titre qui devint celui du livre : J’écris à quelqu’un. Le voici :

    « Je ne suis un écrivain que très accessoirement. Plutôt un graphomane. Même pas un écrivain de l’empêchement. Mais la formule de Beckett est juste. Il suffit de remplacer un mot. Je suis un vivant de l’empêchement. Je vis ce qui empêche de vivre. Là, c’est juste. Ça veut simplement dire que je suis malade. Un malade comme un autre. Dans ce que j’écris au fil de la plume je ne sais pas ce qui est bien ou pas bien, parce que j’écris dans un moment d’oubli, pas de récollection. J’écris à quelqu’un dont je me souviens, à partir de l’oubli que je ne conjure qu’un instant pour cette personne. Sinon rien. »

    Et pour conclure, un autre extrait, sans doute une clef pour saisir un peu de ce troublant Bernold, qui remâche à plusieurs reprises un fragment d’Héraclite, dans la traduction de Battistini :

    « “Tout chose est le procès à soi-même contraire.“  Le big-bang est déjà en même temps le big-crunch. Et c’est à la naissance que l’organisme commence à mourir. Héraclite avait raison, et s’il a vraiment dit ça c’est une des plus profondes paroles jamais passées sur des lèvres humaines. Mon démon ne fut que d‘obéir à une loi cosmique. Je ne puis que m’incliner. Dans le détail, ma névrose d’échec s’explique très bien par un traumatisme repérable survenu à l’âge de six mois. Je plaide non-coupable. »

     

    *  *  *

     

    André Bernold, J'écris à quelqu'un, Fage éditions, 2017. 22 €
    Sur le site de l'éditeur : ici

     


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