• Années 70 en Bretagne: la voix d'Annkrist à travers Névénoé, coopérative utopique

     Jean-Claude Leroy      Annkrist

     

    Annkrist« Au fond de ma rue il y a un manège installé sur ma mémoire
    des gars qui pleuvent, gars qui neigent, que je m’attends à revoir

    Quand deviendrons-nous grands, dis ?
    Quand deviendrons-nous grands, dis ? »1

    Au terme d’une longue période d’atonie économique et d’écrasement culturel, alors que des soubresauts autonomistes à odeur de poudre occupent les esprits et les pages des journaux, le besoin d’expression prend en Bretagne des allures de renaissance. Le vent de mai 68 a dynamisé partout la jeunesse et les idées, réinsufflé les révolte et les combats. Ici plus qu’ailleurs encore.

    En 1973, sous l’impulsion de Gérard Delahaye et Patrick Ewen, chanteurs et musiciens, est créée à Morlaix une coopérative d’expression populaire, Névénoé, où quelques artistes se retrouvent et travaillent collectivement. Ainsi, outre les deux déjà cités, le poète et diseur Yvon Le Men, le musicien-chanteur Mélaine Favennec, la harpiste et compositrice Kristen Noguès et Annkrist, auteure-compositrice-interprète.

    « Ce n’était pas la Bretagne du drapeau qui nous intéressait, dit aujourd’hui Mélaine Favennec, c’était le battement de cœur de la Bretagne. »2

    À cette époque Xavier Grall est une figure de proue lyrique ; Georges Perros, incognito sur sa motoctosyllabe, buissonne en Finistère3 ; ayant publié en amont Le poème du pays qui a faim, Paol Keineg navigue entre l’Europe et les États-Unis.

    « […]
    depuis le jour de ma naissance
    spolié de tous mes biens spolié de mes yeux de
    mes pores de mes os et de mes mains
    on a volé mon pain
    on a arraché la langue maternelle de mon palais
    d’enfant
    et ravi tous les noms familiers
    le nom merveilleux du chat celui du chien les mots
    taupinière gouvernail et cerisier en fleurs
    le nom palpitant de mes pères disparus
    depuis le jour de ma naissance
    à la porte de moi-même
    à la recherche des grandes cheminées des barques
    pourries à la remise et du tison sur l’enclume
    aimant traverser les ponts penchés sur les moulins
    depuis le jour de ma naissance
    vidé de ma propre substance
    dépossédé de mes veines et de mon sang
    doublé par un étranger
    moi-même
    […]  » 4,

    Glenmor, sa silhouette et sa voix de barde de contrée en contrée, et Alan Stivell donnant à la musique celtique, longtemps écartée, une aura beaucoup plus large.

    Névénoé, coopérative utopiqueLes jeunes gens de Névénoé sont déjà des artistes accomplis et ils mutualisent leurs talents comme leurs moyens, c’est-à-dire qu’« aucun créateur ne touche pratiquement d’argent sur la vente de ses disques, puisque celui-ci est largement réinvesti au profit de l’œuvre commune et des disques à venir. Cet idéal conduit souvent les artistes à vivre sans confort aucun dans des maisons basses menaçant ruine en Haute Cornouaille, dans les Monts d’Arrée ou le Trégor. »5 Ils sont nourris aussi bien de Bob Dylan que des musiques populaires locales. En sept années ils publient sous le label Névénoé treize disques 33 tours et autant de 45 tours.

    Harpiste remarquable, peu à peu tournée vers le jazz, Kristen Noguès est morte en 2007, à 55 ans. Annkrist est toujours parmi nous, mais n’apparaît plus. Comme l’écrit Gérard Delahaye dans sa préface du livre : « Comme par hasard, c’est la minorité extrême qui a d’abord disparu : les femmes. »

    Les trois autres principaux énergumènes musiciens de Névénoé, Patrick Ewen, Gérard Delahaye et Mélaine Favennec sont toujours présents et ils ont même formé le trio EDF. Yvon Le Men, le jeune rebelle aux cheveux longs, s’est, pour sa part, institutionnalisé, et même notabilisé. Sa posture, plus que ses écrits, semble toujours séduire ceux qui sont faits pour l’être, sans d'ailleurs convaincre pour autant.

    Reste le mystère Annkrist, l’objet de ce billet. Artiste jusqu’au bout des ongles, elle est née en Tunisie, a vécu en Afrique noire, se laisse aimanter par la Bretagne où elle « revient tout le temps », elle a étudié l’art, pratique la peinture. Mais surtout elle écrit des chansons comme on parle, d’instinct et de goût. Son écriture est exceptionnelle, sa voix unique, elle est assurément dans son domaine une des plus grandes, ceux qui l’écoutent le devinent, ceux qui l’entendent le savent. Accompagnée par Kristen Noguès, elle chante dans les petits lieux de Bretagne ou d’Hexagone. En 1975, les artistes de Névénoé sont rassemblés pour l’enregistrement de son premier disque : Prison 101. Entre blues et folk, sa voix comme les arrangements sont chauds et directs. Les mots d’Annkrist ne chantent pas que la joie, ils sont aussi d’angoisse et de rage, ils frappent par leur précision émergeant d’un déroulé onirique.

    Annkrist  : Prison 101« Parce que tu sais prison 101
    Elles sont montées dans mon cerveau
    Ouvrir ma voix comme on fend l'huître
    Elles sont montées dans mon cerveau
    Pour faire des trous dans mon pupitre

    Qu'est-ce qu'on foutait prison 101 ?... »6

    La chanson titre de l’album, Prison 101, est éclairée par l’harmonica de Patrick Ewen. Elle scande une sorte de témoignage relatif à une nuit ou davantage en cellule, prison de femmes s’évadant par le rêve. Ce morceau traîne encore dans la tête de tous ceux qui l’ont entendu à l’époque. Sur La rue mauve, texte désespérément beau et salutaire, d’un salut purement angoissé – « Nous ne nous guérirons qu'en nous faisant des cités closes »7–, seule la guitare soutient la voix, avec parfois la basse ou la harpe.

    « Mais c'est bien ma misère le monde est comme une prison
    Où inventer l'amour sert de liberté sous caution »8

    La nuit de l’arsenal nous balade à Brest, ambiance rêvée ou trop réelle, on ne sait.

    « Demain il y aura des dessins de sang dans les flaques
    On reconnaîtra les chiens des loups d’après leur plaque…
    Demain… on les ramassera demain… si on y pense
    Le sexe des chiens et des loups n’offrira plus de différence... »9

    Les morceaux oscillent entre folk et blues, ça balance ou ça crie à petits cris, toujours avec l’expression mordante et une adresse qui touche son monde. Le parti pris chez Annkrist de faire la part belle au rêve n’ôte rien pourtant au réalisme des paysages qu’elle expose dans ses chansons. L’auditeur est embarqué, quelqu’un lui parle sans ambages, les mots grincent ou caressent, s’envolent ou se crachent, magie des images et des arcanes respirantes.

    « Et toujours ce sont des notes sourdes, étranglées – lumineuses cependant – comme du noir qui se déplacerait à pas de loup, à pas de tombe. Beauté incendiée de ces textes venus de plus loin que ce que les mots veulent couramment dire, longs vers tranchants qui disent le monde incliné, les choses et les êtres penchés, perdus, le bonheur qui chavire ou brutalement s’absente. Et tandis qu’Annkrist chante, ses longues boucles rouges tombant en flammèches sur la caisse de sa guitare, c’est un grand vertige sourd qui traverse la salle qu’elle illumine de sa présence, chacun alors confronté à soi-même, ramené enfin à son noyau intime, irréductible, cet autre lui-même – le vrai – que la vie chaque jour écrase. »10 Ces lignes d’Alain-Gabriel Monot n’ont rien de gratuit, elles disent dans un bel effort de justesse ce qui se passe quand une parole vraie se présente et se risque.

    Annkrist En 1976, Annkrist est grièvement blessé dans un accident de voitures. Elle se remet difficilement. Un concert est organisé pour lui venir en aide, payer les soins (elle n’a pas gagné assez pour être affiliée à la sécurité sociale ;combien la vie d’artiste est enviable, n’est-ce pas !). Elle quitte la coopérative utopique, préfère travailler avec deux musiciens brestois, Michel Runarvot et Jacky Bouillol. Ils seront les piliers arrangeurs de ses futurs albums. Notamment les deux édités chez Spalax, fameux label parisien, qui lui vaudront les éloges du célèbre critique de Libération, Bayon11. Plus tard elle devra produire elle-même les deux derniers albums qu’elle publiera, qui lui vaudront un grand prix spécial et mérité de l’Académie Charles Cros. Imaginez un prix Goncourt qui ne serait dans aucune librairie, ce fut bien ce qui arriva en cette année 1987.

    Annkrist ne chante plus. Elle a continué d’écrire des chansons, sans doute en écrit-elle encore. Personne ne les connaîtra. Dans un monde indifférent, comment en serait-il autrement ? Quand elle est trop criante, l’authenticité se fait insupportable. Son prix paraît trop élevé à ceux pour qui tout s’achète. Il faut l’interdire ou l’oublier. Quoi de plus facile.

    Allumez votre radio, vous voyez bien !

    « Demeurent des images floues dans les méandres des mémoires, quelques disques dans le secret des chansons anciennes, des vidéos tremblées sur internet. Et la société secrète des admirateurs, fidèles, sans l’ombre jamais d’une lassitude. Et comme rêvant toujours. »12

    ***



    Site des éditions de Juillet : ici

     

    1 Annkrist, La pluie dans la tête, album Ange de nuit, 1986.

    2 Alain-Gabriel Monot, introduction de Névénoé, coopérative utopique (1973-1980), éditions de juillet, 2016.

    3 « Ma motocyclette avait de ces ruades
    Comme parfois en ont les choses
    Elles éclairent violemment, crûment
    Notre piste nerveuse […] »
    Georges Perros, Poème bleus, Gallimard, 1962.

    4 Paol Keineg, Le poème du pays qui a faim, in Les trucs sont démolis, Obsidiane & Le Temps qu'il fait, 2008.

    5 Alain-Gabriel Monot, in Névénoé, coopérative utopique (1973-1980), éditions de juillet, 2016.

    6 Annkrist, Prison 101, album Prison 101, Névénoé, 1975.

    7 Annkrist, la rue mauve, album Prison 101, Névénoé, 1975.

    8 Annkrist, la rue mauve, album Prison 101, Névénoé, 1975.

    9 Annkrist, la nuit de l'arsenal, album Prison 101, Névénoé, 1975.

    10 Alain-Gabriel Monot, in Névénoé, coopérative utopique (1973-1980), éditions de juillet, 2016.

    11 «  […] cette étrange fille de Bretagne perdue entre la rue de Siam et la 42ème est une des personnalités les plus attachantes de cette nouvelle chanson française au féminin qui a choisi de se faire entendre sans fatalement avoir à tortiller du cul ni nécessairement entrer dans les ordres. C’est quelqu’un. » Bayon (Libération, 1979)

    12 Alain-Gabriel Monot, in Névénoé, coopérative utopique (1973-1980), éditions de juillet, 2016.

     


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