• Annick Cisaruk chante formidablement Léo Ferré

     Jean-Claude Leroy

     

    L’amour n’a pas d’âge/ Et la mer étale/ Là-bas sur la plage/ Non plus n’a pas d’âge (Léo Ferré)

    En 2016, Léo Ferré n’a pas plus cent ans qu’il n’avait l’âge de partir en juillet 1993, et sa folie profuse et blessée, qui fut salvatrice pour pas mal d’entre nous, n’a pas fini d’affluer. Société spectaculaire aidant, les ondes ont volontiers mauvaise mémoire, c’est leur guigne. L’essentiel se passe ailleurs, la poésie des rues comme la misère et les révolutions, et presque incidemment des voix bien d’aujourd’hui reprennent les chansons de Ferré.

    J’en veux pour preuve les deux albums que la comédienne et chanteuse Annick Cisaruk a consacré à Ferré. Après L’âge d’or en 2010, cette année, elle et son complice compositeur et instrumentiste inventif, l’accordéoniste David Venitucci, nous donne Où va cet univers. La chanson éponyme est inédite, issue d’un texte du recueil Poète vos papiers, sur une musique d'Yves Rousseau. Car Annick Cisaruk ne se contente pas de reprendre les airs connus, les Avec le temps ou C’est extra, elle ressort aussi bien des perles de la première période (La Lune, On s’aim’ra, etc.) que des chansons/litanies des années 70 (Tu penses à quoi, Je te donne), ou encore les poèmes des maîtres que Ferré mis inlassablement en musique, ici Apollinaire (Marizibill, dont le seul enregistrement par Ferré se trouve sur le mythique et insurrectionnel album-live Bobino 69) et Aragon (Tu n’en reviendras pas et Est-ce ainsi que les hommes vivent). 

    J’ai pu aussi entendre Annick Cisaruk chanter formidablement Les Assis du sieur Rimbaud ou Monsieur William, du camarade Jean-Roger Caussimon (chanson présente sur l’album L’Âge d’or). Car la chanson est un art vivant qu’il faut aller ouïr et recevoir en plein cœur dans les théâtres et les salles où elle se donne encore, et par la voix de Cisaruk avec quelle force !

    Le musicien (et chanteur) Yves Teicher a l’habitude de dire, à propos de la chanson française moderne, que, si Charles Trenet en est la source, Léo Ferré en est le fleuve. Nous savons que dans les deux cas le courant passe toujours, mais il est vrai que Ferré reste le moins consensuel, son sale caractère sans doute ; et sa troublante et taraudante profondeur fait encore peur. Pourtant ses indéfectibles n’en démordent pas, et son venin salubre bat encore dans les veines de quelques-uns, des anars embourgeoisés ou pas aux esthètes de tout poil et de tout bord. 

    À peine sortie de l’enfance et des radios yéyé, obéissant à l’injonction d’un frère aîné, Annick Cisaruk se rendit à un récital de Ferré qui à l’époque chantait au son des guitares pop du groupe Zoo. Mai 68 était passé par là, avec lui et en lui, Léo avait recouvré une liberté personnelle et il en profitait pour faire éclater le format chanson et s’ouvrir plus que jamais à la jeunesse et à la fougue de ces années-là. Il se lance alors dans des monologues torrentiels et produit ses plus belles outrances. La jeune fille dans le public est saisie par le culot du vieux lion et, d’emblée convertie, se jure de monter un jour sur scène « pour faire la même chose ». Parole tenue, et comment ! Merci Madame !

    Annick Cisaruk et David Venitucci ne se contentent pas de Ferré, ils publient cet automne La vie en vrac, écrit par Yanovski, mis en musique par Venitucci. À écouter d’urgence !

     

    Site Annick Cisaruk : ici

     


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