• AÑORANZA

    Gwenn Audic

     

    Elle s’appelle J. Mystique ratée, condamnée pour un crime qu’elle ignore. Elle ne cherche plus à se remettre. A laissé grande partie de son sang dans des trous. A poussé la porte qui menait à sa galerie de têtes coupées.

    Tente juste de s’extraire d’un ombrageux gouffre, appelé communément vie. Depuis ce noir, observe, coincée entre des parois abruptes, les séquelles d’un tremblement de terre intérieur, il y a 25 siècles. N’a trouvé nulle part où se réfugier.

    Se souvient très peu d’avant. Quelques titres de livres, des mélodies sans paroles, peu d’odeurs, pas de peau.

    Parcourt des territoires sans nom. Terres brûlées et jachères dans les yeux, noirs de suie sur ses paupières chaque nuit et cette odeur de chair brûlée qui ne disparaît pas.

    Elle pend au bout d’une cordée, pieds gourds, mains transies, a du mal à tenir. Proche d’une amputation des jambes, gangrenée de ses langues, le ventre en boule, couches de peau accumulées sur les reliquats osseux d’une vie affamée.

    Aurait aimé vivre autre chose pour pouvoir rendre compte d’épisodes plus colorés. Pas d’autre matière première.

    Honte à dévoiler les coulisses de sa vie : elles ne sont pas propres, plus proches du cloaque que de la Jérusalem céleste. Cela ressemble à un combat des corps, un champ de corporéités éparses et stériles, résistants à toute vie.

    Que la honte se trouve une place raisonnable dans le corps !

    N’a pas choisi ce qui s’est passé en 1991. N’avait d’autre possible. Point de rupture en plein milieu de la voie imposé dans sa rudesse sans réaction du vivant.

    N’a pas plus l’impression de choisir librement aujourd’hui.

    Invite la pudeur à tracer sa propre limite.

     Rennes, Mai 2017

     

     

    I

     

     

    Elle descend les escaliers en béton froid et rugueux, pénètre dans l’antichambre de son avenir : un lieu froid et obscur, sans ligne de chute autre que la sienne. Ne répond plus, trop attendu.

    Part. Le manque sera son monde.

    Si personne ne lui adresse la parole, ne pourra pas se dire. L’absence elle-même s’absentera.

    Pas de définition d’ensemble. Une substance famélique qui ne peut plus dire je.

    Ne se rappelle rien. Une présence, des sons qui s’évanouissent dans les blancs du temps. Plus de consistance.

     Ça monte dans la voiture, arrive là-bas.

    Ça sent le plastique lustré, les pas claquent contre le sol artificiel. On l’emmène dans un dédale de couloirs, au fond de l’unité. D’autres dans la chambre.

    N’ira pas plus loin. Ne quitterai plus ce nouveau chez soi dont elle n’apprendra pas la langue.

    Vit aujourd’hui encore dans la nébuleuse éclatée de mille mondes. A beau tendre la main, ne cueille rien. Le silence recouvre la partie délaissée de son monde, inconnu et froid, lieu de rencontre de toutes les sphères de violence.

     

    ---

    II

     

     

    Mange seule face à un mur, installée sur une table roulante. Entourée de plastique. Les architectes de la faim se sont fendus.

    Fenêtres et porte des toilettes scellées. Un montauban au beau milieu de la pièce. On la prend pour une courtisane !

    Le cou tendu, veau qu’on engraisse. Le mauvais sort l’a transformée en vache maigre.

    C’est fête : sur son plateau un crémeux gâteau industriel dont elle se gave, des petits œufs en sucre, piège monté de toute pièce contre le corps.

    C’est elle la sorcière qu’on immole. Elle refuse d’être un animal dé-naturé.

    « Tu as intérêt à manger », dit un homme posté à la porte, ses yeux globuleux injectés de sang. Pas besoin de menaces, aucune idée de rébellion, seule l’Obsession. Il n’entend pas.

    Femme-phoque, sans peau, oie blanche, sans plumes, volées à la sortie du ventre. Celle qu’on égorgera. Ci-gît elle, tuée à bouts portants : à bouts de bras, à bout de souffle…

    Mieux vaut une âme morte, qu’un corps mort. Ici, un entonnoir invisible troue la contrée, défie les gorges.

    A avalé ses langues avec leur affreux gâteau. En avait quatre ou cinq.

    Son nom commence par un A : Anomie – Anomalie – Aboulie – Anorexie – Anarchie.

    Les repas rythment des journées sans étincelle. La guerre du feu n’aura pas lieu. Ni danse rituelle, ni tambours, il est trop tôt.

    La nourriture entre et sort librement sur un chariot libre de droits. Pas elle.

    Elle entre par les trous, la porte, la bouche. Ne ressort pas, juste par en bas. Elle la sent pourrir dans son fond de prostituée…

    Ils pensent qu’elle se laisse mourir, lui font la guerre pour qu’elle vive. Ne veulent pas savoir qu’elle ne souhaite pas sa mort.

     

     

    Gardez donc la Pâque pour ceux qui en ont besoin !

      

    III

     

     

    Petit pain blanc industriel du matin, chagrin ! Étron de la grosse industrie pâtissière, ciment alimentaire tartiné de confiture et de beurre ! Et elle tète ce sein ordurier. Il est sept heures du matin. 

    Arrive un ordinateur à roulettes aux allures de femme. Une bouche s’enquiert de ses appétits, mais rien pour elle au menu. Le végétarisme n’existe pas encore. Les légumes sont nuisibles pour son économie.

    Elle vient tous les matins parler de son menu. Ni pourparlers, ni discussion, elle est l’ennemie à abattre.

    Elle attend.

    Alors, jetez-la en pâture à vos cochons, engraissez-les de ses chairs malades ! Faites-en de la confiture humaine !

    Qu’attendez-vous ?

    Ennui et désarroi la rendent dévorante. Elle se donne, se détruit dans un immense mouvement de digestion. Ne mourra pas vide, mourra d’une overdose de souverain RIEN. Ni bénédiction, ni pardon : elle revendique sa salissure.

    Comme si elle pouvait faire quoi que ce soit à la légère…

    Elle eût aimé être une personne de poids. C’est impossible.

    L’infamie de sa prison l’affame. Tout est sec et blanc, poussières d’excréments de vie.

     

     

    *

     

     

    Aujourd’hui, que deviendrait cette détention volontaire?

    Elle a vécu sa Passion à votre Âge de pierre. En a avalé silex, flèches et épines. Quel lamentable échec de la mémoire !

    Aujourd’hui laisse pousser sa fourrure et ses crocs.

     

     

    IV

      

    Sourire narquois, monsieur Loufoque se tient bien dans l’encadrement de la porte.

    « Tu n’as gardé que ton joli minois. Sinon, plus rien. »

    Elle sourit. Rien de quoi ? Est-elle de la chair à reconstituer ? Les reconstitutions sont toujours fausses. Ignorez-vous qu’elle habite chaque recoin de son visage ?

    « Que fais-tu ? »

    Elle lèche ses plaies, essuie ses plâtres suintant de ce sang épais qui peine à s’écouler.

    Elle se pose la même question à votre égard.

     

    ---

     

    Elle les aime bien les aides-soignantes. Elles sont vivantes, elles lui parlent. Portent leurs blouses vertes entr’ouvertes sur seins et formes plantureuse. Comme des mères, viennent au contact de son corps. L’emmènent à la douche, ramènent madame X au lit, passent la serpillière quand elle s’oublie dans sa chambre.

     

    Elles sont à demeure. Lui tiennent lieu, lui tiennent vie, lui tiennent chaud.

      

     

    Un jour peut-être… porter plainte.

     

     

     

    V

      

    Docteur Haine,

     

    Que vous dire ? L’élève modèle s’ennuie, pleure, attend la vie. Dieu parti, elle représente 33 kg d’os, de poils et de dents. Elle doit ressembler au chat d’Alice au Pays des merveilles, sourire à l’envers. Et le froid, un froid très intense.

     

    Votre rôle ? Celui de l’imprimeur, celui qui appuie sur les lettres de pauvreté avec ses dents cassées.

    Elle espère que les suivants ont été moins infirmes qu’elle et qu’ils n’ont pas fermé leur gueule devant tant de grossièreté. Quelqu’un vous a-t-il craché son chewing-gum à la figure ?

     

    *

     

    Ce matin-là, nue en pyjama sous ses draps. Vous étiez incongru, assis en contre-bas. Un inconnu, elle n’était pas prête. Vous parler de quoi ?

    Elle parlera son vide pour passer votre temps, mettre des mots entre vous et la nudité sous son pyjama.

     

    C’est une suicidante, une accidentée du parcours de soi. On lui donne des intentions qu’elle n’a pas. C’est ici que s’installe cette distance entre soi et soi, ce lieu où ça s’étouffe. Elle devient l’ombre de son prénom. Explose en mille morceaux, personne ne voit.

     

    *

     

    Avant, les HP leur donnait un nom, une étiquette, un code barre.

    Aujourd’hui, parmi les diabétiques qui se piquent, goutte de sang au bout du pouce. Taux de glucose, statistiques. Le sens ?

     

    Valérie Valère mourut à 21 ans.

    Elle vit encore à 42 ans. Sa lâcheté l’a-t-elle préservée?

     

     

     

    VI

     

    Anorexique, une vie, un métier.

    Prendre les gens au mot : une maladie chronique collée à ses parois, ne repart pas.

    Maigre, faible, ne dort pas, ne parle pas, attend. Peau sucée de l’intérieur, tel l’insecte liquéfié par l’araignée.

    En mal de mélodie. Construit des murs avec les barres de son lit.

     

    *

     

    « Vous a-t-on bien diagnostiquée ? Connaissez-vous le nom complet de cette maladie ? »

    Envie de vous écharper.

     

    *

     

    1991, la première guerre en Irak. La radio. Les gens se font la guerre pour gagner des territoires, les richesses des sous-sols, du pouvoir.

    Et elle, quelle est sa guerre ? Quel pouvoir cherche-t-elle ?

    En se livrant, attendait des soins, a reçu la violence, mangé les conflits.

    Mène sa propre guerre sainte, pèche contre elle-même.

     

    *

     

    Une femme interprète les rêves à la radio avec métier. C’est misérable. Rêves de boîte aux lettres avec une fente, subtilité féminine déguisée, volatilisée.

     

    Rien à mettre sous votre dent de harpie, elle ne rêve pas. La nuit ne brode pas de dentelles que vous pourriez mettre en charpie.

     

    *

     

    Ich weiss nicht, was soll es bedeuten, dass ich so traurig bin…1

     

    Elle ignore ce que peut bien signifier cette tristesse vieille comme son monde.

     

    Lorelei, elle t’imagine sur ta falaise sur les bords du Rhin. Toi non plus, tu ne la sauveras pas. Tu aurais pu la séduire, mais ton chant n’est que mensonges.

    Des années après, tu es pourtant une des seules constantes de sa langue.

    Tu ne l’as pas dévorée alors qu’elle se débattait dans les eaux de ton fleuve. Tu riais à gorge déployée en la montrant du doigt. La tête fracassée contre les rochers, gorge tranchée, jambes mutilées, elle avait perdu son nom.

      

    *

     

     

    Une chanson du groupe Scorpions a le vent en poupe, exprime à merveille son désarroi. Aime à l’entendre, effacée du monde. Un vent s’élève qui ne retombe nulle part

     

    Fenêtres et portes scotchées au sparadrap, elle vit sur les lieux du crime.

    Barricadée de l’extérieur : ne pas faire sortir ce qui rentre.

    Mise au ban.

    Quelqu’un se trompe.

    Tous se taisent !

     

    Besoin d’un regard pour prendre visage.

     

    En prend pour plus de 25 ans de tôle dure, froide et coupante.

    Le monde la laisse mourir intérieurement, elle n’a pas 16 ans. Glisse dans une tortureuse inconsistance, personne ne s’en saisit.

     

    Elle ignore de quoi elle a faim, insatiable dans cet espace clos, ce cube aux murs blancs, aquarium humain qui donne sur les poubelles de l’hôpital.

     

    Fait ses besoins sur un montauban, comme une fausse reine, retroussant des jupes trop grandes, laissant des selles qui ne regardent qu’elle. Dépossédée, désertée !

     

    Minuscule dans sa boîte, en face d’un mur qui ne parle pas.

    Devient de plus en plus petite, s’éloigne, on ne la voit presque plus à l’horizon.

    Courez-vite…

     

    Elle a filé !

     

    ---

     

     

    Amers regrets !

     

    1) Extrait de Die Lorelei, poème écrit par le poète allemand Heinrich Heine : Je ne sais pas pourquoi je suis si triste….


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