• Armand Gatti, anarchiste de combat avec les mots pour armes et pour liberté

     Jean-Claude Leroy

     

    ««Au fond, ce qui sépare Gatti de ses contemporains, c’est quelque chose comme le bon usage du briquet Zippo. Il s’agit de ce petit boutefeu qui permet d’allumer une cigarette (ou un bidi, sans tabac) sur le pont, toujours éventé d’un porte-avions. On a le Zippo, mais comment se procurer le porte-avions ? La  tâche est rebutante pour les hommes simples et rustiques ; ils renonceront plutôt à fumer. Pas Gatti – lequel prend sa respiration et suscite sans tarder l’absent de toute terre : le porte-avions est convoqué, il se fait prier, certes, mais à la fin il consent, il arrive… C’est là l’écriture Zippo, celle qui se justifie face au vent et aux étoiles, par l’amplitude du geste. Pierre Joffroy, Le Monde, 5 juillet

    ceux qui n’ont pas lu l’extraordinaire Armand Gatti, c’est-à-dire, voyagé en conscience dans les milliers de pages ou d’instants de son théâtre, de sa poésie, de ses reportages ou de ses films, jusqu’à La Parole errante, un livre-somme de 1750 pages, croisement d’expériences, de connaissances et de combats exposés par un fou impeccable, plein d’humour, de génie (oui), à ceux–là il faut dire d’aller voir de ce côté de l’écriture-action et, dans une époque à la ramasse, réinvestir à la manière de Gatti et de sa tribu de Montreuil (et d’ailleurs) le champ des mots et de la création vitale.

    « … JE VOUDRAIS QUE LE THÉÂTRE SOIT CE CHANT QUI NAÎT DE LA LUTTE ET QUI DONNE À L'HOMME SA DIMENSION D'UNIVERS. » Armand Gatti

    C’est ici une œuvre à vivre bien souvent davantage qu’à lire, tant elle est engageante et peu propice à la simple lecture assise. Outre l’œuvre maîtresse, La Parole errante, lire par exemple De l’anarchie comme battements d’ailes (4volumes,éditions Syllepses, 2001-2002) c’est un en deçà biographique du poète, l’occasion de découvrir son père : Auguste, militant anarchiste aux abattoirs de Chicago (La Vie imaginaire de l’éboueur Auguste

    ]G, pièce de Gatti jouée en 1962 à Villeurbanne, dirigé Roger Planchon, lui était consacrée), puis massacré par la police à Monaco ; découvrir son grand-père qui transforma les docks du port de Marseille en jardin japonais, en passant par les questions des vagues sur la Méditerranée : “Faut-il faire de chaque homme qui bat des ailes un perdant de l’histoire ? L’histoire n’est elle qu’un tombeau ou entasser les rêves de l’homme et de ses mots ?” Un dialogue debout face à la mémoire hanté de ce toujours enfant (né en 1924) qui rejoignit le maquis Corrézien à 17 ans, s’engagea plus tard près des révolutionnaires au Guatemala, au Nicaragua, et anima pendant des décennies des expériences théâtrales avec des chômeurs, des prisonniers, réprouvés à qui Gatti fait vivre les mots, chargés de faire exploser la société.

    Gatti s’est identifié à sa façon aux héros défaits de l’histoire multivoque, il a réinvesti mentalement des pans entiers de la geste anarchiste et a rendu réels bien des rêves et des vérités incroyables. Gramsci, Makhno, Rosa Luxembourg, Gallois, Durruti, Cavaillès, Tchouang-Tseu, Michaux et bien d'autres, mais aussi bien les arbres et les animaux, sources innombrables dont il a fait son fleuve inlassable et impétueux. Le "lecteur" pèche les mots dans le flux, se fait poisson, sinon les attrape au vol et, bien souvent, il se prend à battre des ailes, à goûter un peu de liberté contagieuse, résistante. De cette démesure dont Gatti faisait preuve, pour ne pas dire de cette folie (si nécessaire), nous avons à apprendre toujours, et, même au cœur du tumulte des éléments et des oppressions humaines, rester indomptables en terre de poésie, la nôtre.

     

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