• Armand Gatti, anarchiste de combat avec les mots pour armes et pour liberté

     Jean-Claude Leroy

     

    ««Au fond, ce qui sépare Gatti de ses contemporains, c’est quelque chose comme le bon usage du briquet Zippo. Il s’agit de ce petit boutefeu qui permet d’allumer une cigarette (ou un bidi, sans tabac) sur le pont, toujours éventé d’un porte-avions. On a le Zippo, mais comment se procurer le porte-avions ? La  tâche est rebutante pour les hommes simples et rustiques ; ils renonceront plutôt à fumer. Pas Gatti – lequel prend sa respiration et suscite sans tarder l’absent de toute terre : le porte-avions est convoqué, il se fait prier, certes, mais à la fin il consent, il arrive… C’est là l’écriture Zippo, celle qui se justifie face au vent et aux étoiles, par l’amplitude du geste.
    Pierre Joffroy, Le Monde, 5 juillet 1991

    Armand Gatti, anarchiste de combat avec les mots pour armes et pour libertéCeux qui n’ont pas lu l’extraordinaire Armand Gatti, c’est-à-dire, voyagé en conscience dans les milliers de pages ou d’instants de son théâtre, de sa poésie, de ses reportages ou de ses films, jusqu’à La Parole errante, un livre-somme de 1750 pages, croisement d’expériences, de connaissances et de combats exposés par un fou impeccable, plein d’humour, de génie (oui), à ceux–là il faut dire d’aller voir de ce côté de l’écriture-action et, dans une époque à la ramasse, réinvestir à la manière de Gatti et de sa tribu de Montreuil (et d’ailleurs) le champ des mots et de la création vitale.

    « … JE VOUDRAIS QUE LE THÉÂTRE SOIT CE CHANT QUI NAÎT DE LA LUTTE ET QUI DONNE À L'HOMME SA DIMENSION D'UNIVERS. » Armand Gatti

    C’est ici une œuvre à vivre bien souvent davantage qu’à lire, tant elle est engageante et peu propice à la simple lecture assise. Outre l’œuvre maîtresse, La Parole errante, lire par exemple De l’anarchie comme battements d’ailes (4volumes,éditions Syllepses, 2001-2002) c’est un en deçà biographique du poète, l’occasion de découvrir son père : Auguste, militant anarchiste aux abattoirs de Chicago (La Vie imaginaire de l’éboueur Auguste G, pièce de Gatti jouée en 1962 à Villeurbanne, dirigé Roger Planchon, lui était consacrée), puis massacré par la police à Monaco ; découvrir son grand-père qui transforma les docks du port de Marseille en jardin japonais, en passant par les questions des vagues sur la Méditerranée : “Faut-il faire de chaque homme qui bat des ailes un perdant de l’histoire ? L’histoire n’est elle qu’un tombeau ou entasser les rêves de l’homme et de ses mots ?” Un dialogue debout face à la mémoire hanté de ce toujours enfant (né en 1924) qui rejoignit le maquis Corrézien à 17 ans, s’engagea plus tard près des révolutionnaires au Guatemala, au Nicaragua, et anima pendant des décennies des expériences théâtrales avec des chômeurs, des prisonniers, réprouvés à qui Gatti fait vivre les mots, chargés de faire exploser la société.

    Armand Gatti, anarchiste de combat avec les mots pour armes et pour libertéGatti s’est identifié à sa façon aux héros défaits de l’histoire multivoque, il a réinvesti mentalement des pans entiers de la geste anarchiste et a rendu réels bien des rêves et des vérités incroyables. Gramsci, Makhno, Rosa Luxembourg, Gallois, Durruti, Cavaillès, Tchouang-Tseu, Michaux et bien d'autres, mais aussi bien les arbres et les animaux, sources innombrables dont il a fait son fleuve inlassable et impétueux. Le "lecteur" pèche les mots dans le flux, se fait poisson, sinon les attrape au vol et, bien souvent, il se prend à battre des ailes, à goûter un peu de liberté contagieuse, résistante. De cette démesure dont Gatti faisait preuve, pour ne pas dire de cette folie (si nécessaire), nous avons à apprendre toujours, et, même au cœur du tumulte des éléments et des oppressions humaines, rester indomptables en terre de poésie, la nôtre.

     

    *

     

     

     

    Le Foyle                                                        
                          et le Pô                                   
                                 
    et la Kolyma   

                                                        et l’Èbre
                                                                 et le Hoango

                                                                                     Les fleuves qui                       
                                                                                                 écrivent                      
                                                                                             
        l’histoire des terres

     

    et les fleuves, qui n’ont pas trouvé de terre pour en écrire l’Histoire saluent tes milliers de points cardinaux.

     Occitanie

    À la confluence de toutes les Garonne dont tu inventes

     et réinventes le cours venu

    des écritures dites et non dites

    Voici sept poètes déclamés ensemble par le même assassinat,

    avec leur démesure, et parfois leur anonymat d’étoile.

    Astronautes à leur façon

     en mal de traces de pas et de graphies

    (non sur la lune, mais sur les lunaisons

    qui vous ont ourdi le même destin)

    avec leurs émissions forcément pirates par lesquelles la Parole Errante s’est toujours dite

      le cri aujourd’hui de tes pierres hérétiques

    Toi émigrée dans ta propre langue émigrée dans tes propres murs

     qui continuent à te nommer à travers les siècles

    Toulouse-langage Sept poètes qui ont éclaboussé avec leur sang l’idée qu’on se fait des mouvements d’astre Sont dans tes murs

      comme sept terrains vagues

    où marteler

    les mots de leurs fleuves d’origine

     (comme toi

    tu martèles le temps avec tes heures de bronze). Sept poètes avec encore

     la corde au cou

      et le trou à la tempe

    à l’image de tes architectures en brique qui lancent à la conquête du ciel de chaque jour, le Réel et l’imaginaire

     (sans savoir qui est le fils de l’autre)

    te sacreront Capitale
    Albi à travers combien de regards légués de père à fils

     irréductible :

    voici sept poètes brûlés par le même soleil

     que celui de ton Histoire

    avec le dialogue jamais éteint de bûcher

     qu’ils portent en eux

    pour faire lever de tes murs

      des murs encore (ou toujours) insoumis

    La parole errant dans tes rues telle cette caméra (plantée vingt-quatre heures sans discontinuer devant l’Empire State Building) pour prouver

     que les constructions de l’homme respirent

     avec la même diastole que le cœur animal

     et la même systole que l’océan.

    Foix

      pétition des sept soleils de la Parole Errante                                     

    pour mettre chacun de tes visages en accord avec les astres

     (et l’essaim de spectres toujours contradictoires

     qu’avec elles portent les comètes)

    Que les Pentecôtes dont l’histoire a fait de toi l’asile servent à détruire l’Industrie du signe

     les poètes ont l’expérience des langues de fer

    avec leurs mots saltimbanques

     leurs cohortes de rois-images

    et leurs cris d’oiseaux

     dont on a retranché

     le Jour dont ils étaient porteurs.

    au Guatemala   (nom d’aigle

     figé par une flèche

     sur un livre d’histoire)

    en Espagne, en Irlande, et en Haïti Ils sont paroles de nulle part et de partout celles que parlent les cours d’eau aux villes qui les habitent. Sept poètes comme sept couleurs squatterisant l’arc-en-ciel au-dessus de toi

    Occitanie *


    Armand Gatti

     

    * Ce poème d’Armand Gatti est extrait d’une affiche publiée par l’Atelier de création populaire, Archéoptérix, à Toulouse en 1983. Repris dans Portrait de l'éditeur en montreur d'ours, Patrice Thierry, Les Amis de l'Éther Vague, 1999.

     

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