• AUTOUR de la Cosmogonie/Cosmologie d’Hildegarde von Bingen (II)

    Denis Schmite 

    Hildegarde von BingenChapitre : AUTOUR de la Cosmogonie et des Sciences médiévales, et par conséquence autour de la Complexité

     

    Et puis, le même jour…ou peut-être un autre ?...O-Bligatoirement un autre !...Enfin, je crois.

    Cette question de l’image dont nous traitons depuis un long moment emprunte de bien curieux chemins, constata avec une certaine jubilation le Maître en modernité, mais comme je viens de le dire il était dans un bon état d’esprit ce jour-là…ce jour-là ou peut-être un autre ?...Obligatoirement un autre !...En fait, je ne sais plus très bien ! Images passées, actuelles et probablement futures aussi, jaugées à l’aune artistique, scientifique, philosophique etc. etc. Eh oui ! Nous faisons bien des détours au risque de nous égarer souvent, continua-t-il, et puis finalement nous retrouvons la piste de l’essentialité, je veux dire de ce qui pourrait être ma Véronique à moi, cette obsession de la représentation du Monde, ou plutôt de celle de l’Univers, sorte de figure iconique, du reste, qui colle aux imaginaires de tous les Hommes de toutes les époques, qu’ils soient artistes, scientifiques, philosophes etc. etc. Il est vrai que ce sont deux artistes d’exception, Mondrian et Malevitch, que nous avons étudiés chacun de notre côté manifestement, qui par leur désir absolu d’abstraction, donc de rejet affirmé de la représentation, et par cet autre, irrépressible, de conquête d’un espace que l’on commençait à découvrir « véritablement », par contamination pour l’un et par envol pour l’autre, nous ont quelque peu servis de boussoles pour nous diriger parmi ce tas d’images qui ne sont pas du tout faciles à décrypter, pas du tout. Vous, vous avez abordé le sujet, je veux dire l’Image, à partir du Moyen Age Tardif, avec Jean Fouquet et ses enluminures, toute cette histoire de La Véronique/Véronique que vous avez ensuite pistée à travers les siècles, de Robert Campin à Jeff Wall en passant par Martin Schongauer et Allan Kaprow, et bien des autres encore, alors moi j’ai décidé de vous y ramener au Moyen Age, et bien avant Fouquet, avec d’autres enluminures, et tenez-vous bien, je vais vous parler d’une religieuse ! Mais pas de ce genre de nonnette toute confite qui égrène ou égraine, comme on voudra, des rosaires. Non ! Une visionnaire celle-ci, la « Sybille du Rhin » comme on la surnommait alors, la « Prophetessa teutonica », dotée du plus bel esprit de son siècle, le douzième de l’ère chrétienne, et peut-être des suivants, un individu singulier, bien que mystique évidemment, mais avec une conception évolutive de l’Univers, et aussi cette très belle idée, que nous partageons tous deux me semble-t-il, que tout est rattaché à tout dans le Grand Tout. On pourrait avancer, avec une grande prudence cependant, que cet exégète hors pair s’adonnait à l’holisme, au monisme, et à une foule d’autres choses encore, dont l’émergence, et ceci bien avant que les concepts afférents ne soient dûment forgés. On y reviendra. Hildegarde von Bingen était tout à la fois naturaliste, médecin, le plus important de son temps dit-on, femme de lettres, puisqu’elle a écrit un nombre significatif de livres et entretenu des correspondances de haut niveau, avec le Pape et l’Empereur ce qui n’est pas rien, peintre d’enluminures, compositrice de musique sacrée, prédicatrice ou prophétesse, on dirait aujourd’hui conférencière, ou Madame la Ministre puisque ministère il y a, fondatrice et animatrice de couvents, on dirait aujourd’hui entrepreneuse, ou créatrice de start-ups puisqu’elle innovait considérablement et constamment, et tout ceci, bien que femme dans un monde fabriqué par les hommes pour les hommes, lui valut et lui vaut encore un immense respect. Hildegarde était donc un individu exceptionnellement doué, une femme savante, un esprit universel en son temps, bien que mystique évidemment, mais, pour une femme de bonne extraction surtout, voire de très haute comme elle, à l’époque médiévale et durant pas mal de siècles après, point de salut en dehors du mariage « arrangé », comme on qualifierait ces épousailles aujourd’hui, ou bien, et c’est le cas ici, de l’institution ecclésiale et de l’adoption sans condition du dogme qui va avec. Allez ouste ma fille ! Au couvent ! Tout, la médecine, le naturalisme, la musique et le reste, repose et tourne autour des visions qu’elle aurait eues dès son plus jeune âge, non pas dans un état d’extase, affirmait-elle, mais en pleine conscience, à l’état d’éveil, jours et nuits précisait-elle, mais dans la souffrance tout de même, très grande cette souffrance. Certains évoquent de possibles migraines ophtalmiques car elle en avait plein les yeux des visions, Hildegarde. A voir ! Avec elle, rien des sublimes orgasmes vécus par de voluptueuses créatures qui enflammèrent une partie de la peinture et surtout de la sculpture dites sacrées des siècles à venir, la « Transverbération de sainte Thérèse » du Bernin constituant presque un sommet de transport sexuel prétendument mystique. Non ! Hildegarde était une femme gravement appliquée à l’étude…bien que non ignorante des choses du sexe, il faut le préciser. Toutes ses connaissances, ses savoir-faire, et les productions de son imagination, car imagination il y a puisque Hildegarde était également une artiste, sont reliés ensemble, s’enchaînent, s’organisent, forment un continuum, une unité, afin de communiquer aux Hommes la parole que son dieu lui a transmise au moyen des images qui ont peuplé ses « visions ». Les images sont une illustration de la parole divine et elle va en livrer certaines dans les enluminures qui ornent deux des trois livres où elle rapporte lesdites visions, à savoir le « Scito Vias Domini », ou « Liber Scivias », ou tout simplement LE « Scivias », c’est-à-dire une proposition/injonction « Connais les voies de Dieu », d’une part, et « De operatione Dei », ou bien encore le « Liber divinorum operum », si on préfère mais ce qui n’est pas plus simple, le « Livre des œuvres divines », d’autre part. Quand je citerai ces livres, je dirai le « Scivias » et le « Liber operum », comme tout le monde d’ailleurs. Pourquoi chercher des complications ? On omettra le « Liber vitae meritorum », le « Livre des mérites », parce que d’abord il ne propose pas d’images, et puis aussi parce que sa thématique, le combat des vices et des vertus, est à dix-mille lieues de nos centres d’intérêt et de notre propos à tous deux. Vous savez que ça me fait tout drôle de parler en latin comme un curé ! me signala dans une sorte de gloussement le Maître en modernité pour tenter de s’affermir probablement. Donc, dans le « Scivias » et le « Liber operum », il y a quatre enluminures qui exposent les conceptions cosmogoniques et cosmologiques d’Hildegarde von Bingen, poursuivit-il. Ces images sont évidemment plongées dans le potage froid d’un judéo-christianisme fortement épicé d’antiques pensées marmoréennes, Aristote, Hipparque, Ptolémée, et quelques autres, mais la subtilité et la poésie d’Hildegarde parviennent à faire bouillonner tout ce brouet. Bon ! C’est vrai ! Je me montre un peu léger à l’égard de ces penseurs anciens que je viens de citer, car ils incarnent quand même les plus beaux esprits de leurs temps respectifs, des esprits universels eux-aussi…dans leurs temps respectifs. Même, ce sont là tous gens à l’égard desquels j’éprouve une grande tendresse et une profonde admiration…patriotiques en partie puisque tous des Grecs (1). Dans le « Scivias » Hildegarde représente l’Univers en création sous la forme d’un incendie, un OEUF ARDENT, dont les longues flammes jaunes d’or dévorent le cadre au motif d’écume végétale qui tentait de le contenir. Il y a comme un embrasement de la page enluminée. En fait, cet univers est un œuf à double coquilles qui se détache sur un fond bleu constellé de minuscules étoiles toutes blanches, comme des flocons de neige, lui-même contenant un autre quadrangle de couleur verte, toile de fond de « viridité » toute hildegardienne, presque dissimulé par l’œuf enflammé. La seconde coquille, bien que plus mince, semble franchement plus inquiétante parce que noire et peuplée de sortes d’amas globulaires blancs crachant vers l’extérieur de fines flammes rouges qui paraissent être de nature à alimenter la coquille ardente, des incendiaires, bien davantage que des braises puisque « feu ténébreux », donc inquiétant, selon Hildegarde. L’intérieur de l’œuf est occupé par un ciel d’un bleu profond, « l’éther pur », moucheté de grosses étoiles jaunes et de plus petites toutes blanches, espace apaisé comme l’œil d’un typhon. Enfin, en plein centre de l’image et de l’œuf, une grosse boule agitée tel un liquide en ébullition, ou bien encore une mer intérieure tourmentée de tempêtes sauvages, une terre en formation couverte d’océans tumultueux, tout un monde grouillant de créatures imprécises, un cercle de crustacés ou de méduses vaguement orangés, une espèce de baleine tricéphale soufflant de tous ses évents vers la lune, et en son cœur un anneau aqueux fortement ondulé renfermant un nouvel amas globulaire, gros cette fois comme une grappe d’œufs de très gros poisson, tout un bestiaire en cours de fabrication, léché par une énorme langue blanche, un sexe dilaté offert à toutes les copulations cosmiques. Alors, la Grande Fécondation universelle et fondamentale ? Evidemment ! Mais il y a plein d’autres choses encore, et pas des moindres puisqu’il s’agirait d’éléments potentiellement régulateurs, et puis aussi d’un très haut personnage, le dieu des chrétiens. Dans la première coquille de feu, sur la droite de l’enluminure, il y a une créature écarlate et tricéphale qui souffle/crache de ses trois bouches vers les flammes d’or et le cadre écumeux. Il y en a une autre de même nature et de même occupation mais dirigée uniquement vers les flammes dont sont faites les deux coquilles, de couleur gris-vert au sein de la coquille obscure, et puis une autre encore dans le ciel bleu qui éructe par l’une de ses bouches à destination des étoiles. Ce sont des vents, mais ces vents alimentent-ils les brasiers ou, à l’inverse, tentent-ils de les éteindre comme des bougies ? Le feu et l’eau, les éléments contraires, dans un même œuf cosmique, tout ou partie de la cosmogonie médiévale amplifiée et transcendée par l’imaginaire poétique d’Hildegarde, ses prétendues « visions » ? Evidemment ! Mais il ne faut pas oublier Dieu et ses « assistants », les sept astres répertoriés à l’époque. Il faut considérer avec attention ces sept « planètes » car ce sont elles qui dirigent les opérations, qui régulent la création. Tout d’abord, juste au-dessus du noyau universel, la Terre, dans l’éther pur, il y a la lune, « mater omnium temporum »,  la mère de tous les temps, qui est présentée à la fois pleine et en quartier, puis, la surmontant, deux grosses étoiles rouges, et puis encore un énorme soleil christique au sommet de la coquille de flammes, astre au cœur d’or et aux rayons rougeoyants, enfin, parfaitement alignées au dessus de lui trois étoiles rouges faites à son image. Donc, ce qui nous est livré ici c’est une représentation compliquée de la création, de la naissance de l’Univers, mais d’une naissance qui se fait avec violence et dans les convulsions, image faite d’ors et de rouge sang, d’humeurs aqueuses et de crachats de cétacés venteux, mais où s’installe déjà un embryon d’équilibre malgré le débordement apparent, l’ordre chrétien avec son cortège de professions de foi et de sacrements. C’est à la mise en place de l’Univers à laquelle on assiste, à la construction d’un incommensurable puzzle, quelque chose comme la forge suractive du dieu des chrétiens, un univers effroyablement énergétique, davantage que dynamique, parcouru par la parole d’un dieu bâtisseur d’une église lunaire et ordonnateur des grands vents préventivement chasseurs de démons. La seconde vision exposée dans le « Liber operum » s’accompagne de l’image beaucoup moins troublée d’un univers circulaire se détachant sur un fond d’or. L’œuf cosmique initial qui renvoyait à la Création et à la génération, a fait place à une sorte de plateau parfaitement rond tenu à pleins bras par un être écarlate et totalement inexpressif, le Christ dit-on. Le plateau est cerclé de flammes rouges parfaitement ordonnées et orientées qui suggèrent déjà la mécanique cosmique, un élément d’engrenage formidable, la grande roue dentée de l’énorme machinerie, premier cercle qui enserre un autre cercle de flammes noires, toujours le « feu obscur », puis une large couche d’un bleu profond, à nouveau le « pur éther », constellée de minuscules points noirs et glissants comme une pluie de météores qui font ondoyer dans leur chute une couche d’apparence aqueuse, déjà des ondes gravitationnelles, et puis une très fine couche blanche perforée par les points noirs qui vont se dissoudre dans un ciel immense et vaporeux parcouru de nuages alternativement clairs et sombres qui déversent des déluges sur une grosse boule marron tout au centre de l’image, la terre enfin solidifiée par accrétion de toute la matière des étoiles puisque celles-ci ont disparu de l’image alors qu’elles occupaient tout le cosmos des premiers temps dans l’image du « Scivias ». Un homme, tout à fait serein et d’anatomie fine, masque en partie la terre puisque, en étendant les bras et en se tenant bien droit devant elle, il donne l’exacte proportion de la sphère céleste, jusqu’aux confins du cercle blanc représentant « l’air dense ». Il est comme pris dans une cage géométrique faite de fils d’or, des lignes qui traversent l’espace jusqu’à la roue de flammes rouges, et qui confirment, elles, les dimensions parfaites de l’Univers. Cette cage c’est un peu l’échafaudage du grand chantier que le Créateur n’aurait pas achevé de démonter, ou bien encore les tracés spatiaux du Grand Géomètre que celui-ci n’aurait pas souhaité effacer. Ainsi Hildegarde von Bingen aurait donné naissance à l’Homme de Vitruve au siècle douze de l’ère des chrétiens, et Léonard de Vinci n’aurait fait que le ressusciter trois siècles et demi plus tard, tout du moins c’est ce qu’il me plait de croire. Toujours est-il, l’esprit universel a représenté l’Homme universel, à la fois synthèse de toutes les créatures et perfection de la création, afin de glorifier l’œuvre de son dieu. Les vents sont éparpillés dans les roues de flammes rouges et noires, et quelques uns tout en bas dans l’éther aqueux et ondulé. Ce ne sont plus ces êtres tricéphales qui soufflaient/crachotaient dans toutes les directions, comme affolés par la cadence des évènements, ne sachant plus laquelle privilégier, ne sachant plus où donner de leurs têtes multiples, mais tout un bestiaire domestiqué, des animaux inidentifiables pourtant, des créatures hybrides tenant à la fois du rongeur et du poisson, certains plus poissons que rongeurs, d’autres plus rongeurs que poissons, et d’autres encore présentant des semblants de visages, comme des masques théâtraux, qui dirigent résolument leurs jets vers le centre de l’image, vers l’Homme universel et vers la Terre. Ce sont des vents qui tempèrent, et l’Homme universel paraît les bien ressentir ces vents, et qui forcent à la tempérance qui est l’une des vertus cardinales depuis Platon. Ils colportent, aussi et déjà, la parole de Dieu le Père, comme les chrétiens l’appellent, dont la tête semble posée telle une couronne sur celle du supposé Christ. Le père supervise la fin des travaux avec sévérité et distance, comme un patron qui s’ennuierait un peu de la lenteur prise par les choses de la Création. C’est de « la belle ouvrage » mais on se sent un peu à l’étroit tout de même dans le quadrangle d’or. Les bras du « fils » qui enveloppent le plateau-cosmique mordent sur le sage liseré à palmettes qui délimite le champ d’or, et la couronne-tête de son « père » se trouve carrément hors cadre. Tout en bas de l’image, en sus des deux pieds rouges du Christ, sur la gauche, dans une espèce de guérite à couverture de tuiles et légèrement crénelée, sa cellule, étroite elle aussi, une petite religieuse assise devant un lutrin lève les yeux vers l’Homme universel et tout ce qui l’entoure et tout ce qui le dépasse, la divinité, en prenant consciencieusement des notes sur un parchemin ou une tablette d’argile. C’est Hildegarde bien sûr qui transcrit sa « vision ».

    Troisième vision du « Liber operum » et troisième image de l’Univers ! annonça fièrement le Maître en modernité. Unité de lieu, et quel lieu puisqu’il s’agit de l’Univers en son entier ! Unité d’action, en gros la formation de l’Univers et sa stabilisation. Unité de temps, celui de la Genèse. Mais c’est un peu plus compliqué que cela quand même. Tous les cercles sont bien en place mais il y a du mouvement. Le bestiaire venteux, dont une large proportion de bêtes à bois et à cornes maintenant, souffle vers l’extérieur pour faire tourner la roue aux dents de flammes rouges dans un sens, celui des aiguilles d’une montre, et cela donne une « sacrée » vitesse aux quelques étoiles rouges qui se sont réfugiées dans le « feu obscur ». Certaines de ces étoiles en sont éjectées et elles laissent une longue trainée derrière elles. La grande centrifugeuse cosmique ! L’homme universel demeure dans la même position de crucifié devant la terre comme pour la protéger, mais sa cage géométrique s’est dissoute dans l’éther. L’échafaudage servant à la construction de l’Univers a été démonté et les tracés d’or du Géomètre ont été effacés, tous sauf un seul. Cette libération de l’Homme pourrait s’apparenter à une ouverture sur le libre-arbitre, à son instauration, ce qui ne constituerait pas la moindre des paradoxes pour un système idéologique aussi déterminé et déterministe que le Christianisme. Toujours est-il, l’homme universel ne bouge pas. Sa mission est de souligner les proportions parfaites de la Création et il la remplit vaille que vaille. L’eau bienfaitrice continue de tomber des nuages pour rafraichir la terre et tout ce qui est supposé y vivre. Les vents refroidissent les rouages de l’Univers auquel ils donnent mouvement et ils ne troublent plus la couche aqueuse de l’éther qui ondoie paisiblement. Le divin, que ce soit sous la forme du père ou celle du fils, s’est « physiquement » retiré mais il est toujours présent dans le logos qui est diffusé partout puisqu’il a été porté par les vents, le Saint-Esprit disent les chrétiens, le Paraclet de Jean. Au même titre que l’eau, source de vie et de purification baptismale, le logos baigne le corps et l’esprit de l’Homme, et c’est lui qui lui fait prendre la juste mesure du Tout. En bas, au sud du cosmos, et « sud du cosmos » peut avoir un sens dans la mesure où une ligne horizontale et dorée le divise en deux hémisphères, une main sort de la roue de flammes rouges pour déployer un long phylactère lumineux porteur de la parole du dieu des chrétiens jusqu’à la cellule/guérite d’Hildegarde qui persiste cependant à lever les yeux vers l’Homme universel alors qu’elle pourrait se contenter de recopier ce qui est écrit sur le phylactère. Dans cette « vision », Hildegarde nous donne à voir l’Univers comme un suprême organisme dynamique dans un merveilleux équilibre homéostatique. C’est là une image « médicale » de l’harmonie universelle. A partir de ceci et avant de pousser plus avant, il nous faut prendre un peu de distance par rapport à la stricte matérialité des images et, à certains moments, débarquer sur des rivages quelque peu scientifiques et philosophiques, mon plein ou plain domaine à moi, pour nous jeter dans l’exploration de ce pur esprit qu’est Hildegarde von Bingen, proposa un peu solennellement et tout à fait doctement le Maître en modernité. L’image « médicale » pour commencer, annonça-t-il. Hildegarde a écrit deux livres qui sont en fait les deux seuls ouvrages médicaux du siècle douze de la chrétienté, tout du moins à ma connaissance faut-il préciser car je ne suis qu’un piètre médiéviste. D’une part, le « Liber simplicis medicinae », appelé encore « Liber subtilatum diversarum naturum creaturum », ou bien encore « Physica » ce qui a le mérite d’une beaucoup plus grande simplicité. D’autre part, le « Liber compositae medicinae » ou, plus explicitement , « Causae et curae », c’est-à-dire « Des causes et des remèdes ». Ouf ! Pour des raisons qui se comprennent aisément, on dira « Physica » et « Causae et curae » lorsqu’on citera ces livres. Finalement, on s’aperçoit qu’apprendre un peu de latin au collège, eh bien ça peut toujours servir contrairement à ce que beaucoup pensent, dit en rigolant le Maître en modernité. Soyons clair ! La médecine au Moyen Age ça n’existait tout simplement pas. L’espérance de vie y était des plus réduites, même si certains, tels Hildegarde, pouvaient atteindre des âges canoniques, et personne ne pouvait grand chose contre cet état de fait. Tout était affaire de rebouteux, de « vieilles » paysannes herboristes et guérisseuses, de pratiques empiriques concentrées dans certains couvents plus ou moins hospitaliers, de gens plus ou moins « sorciers » qui se livraient à tout un tas d’expériences inconfessables. En fait, je considère qu’il faudra attendre la seconde moitié du siècle vingt, et l’arrivée de la pénicilline et des premiers antibiotiques, pour commencer à parler honnêtement de médecine, même s’il y eût avant quelques vaccinateurs réellement inspirés, des bidouilleurs du vivant, des visionnaires eux aussi. Mais, aller gratter le pis d’une vache pour éradiquer la variole, ou bien injecter un broyat de moelle de lapin rabique pour combattre la rage, demeurent des pratiques proches de la sorcellerie, puisqu’on expérimente des choses sans être à même de les convenablement expliquer ces choses. Pendant des millénaires les hommes ont regardé mourir leurs femmes en couches et leurs enfants encore au sein de leurs nourrices, tandis qu’eux-mêmes étaient décimés par les épidémies, les séquelles des guerres que l’avidité des princes et seigneurs de la chrétienté leur imposaient, les conditions de vie épouvantablement insalubres, la dénutrition, voire la franche mais sale famine, et par bien d’autres choses encore. En fait, je considère pour ma part qu’aujourd’hui même la médecine n’en est qu’au stade de l’adolescence, voire de la préadolescence, en dépit de sauts technologiques absolument considérables, telle que l’imagerie par résonnance magnétique, l’une des magnifiques applications de certains principes quantiques, et du démontage pièce par pièce de machineries archi-complexes, tels que le système immunitaire ou bien encore la spirale génomique. Ce sont là des systèmes qui fonctionnent en réseau, et ce sont donc les interactions entre leurs unités, ou plutôt les groupes d’unités, les modules, qui sont primordiaux, pas les unités elles-mêmes. Et puis ce qui est fondamental aussi, c’est l’enchaînement action-rétroaction-action, le principe qui est à la base du fonctionnement de tous les systèmes complexes. On en a déjà beaucoup parlé de la complexité, à propos des Vanités quand je vous rapportais les réflexions sur ce thème de cet ami qui est à la fois un ingénieur de très haut niveau et un microbiologiste de premier plan, un académicien quand même (2), vous vous souvenez, et puis aussi lorsque j’évoquais l’entreprise en réseau, dont celle que je considère être la toute première, l’armée grecque sur le rivage d’Ilion, et que vous vous obstiniez avec cette pauvre unité, ce misérable tas de particules, comment s’appelle-t-il déjà ?... Ah oui ! Philoctète (3). Ah ! La COMPLEXITE, quoi de plus enchanteur ? On ne cesse d’en repousser les limites mais on sait parfaitement qu’on n’en viendra jamais à bout. Quel miracle et quel bonheur ! La complexité est le principe même de l’Univers, de l’humain et de ses civilisations…et le moteur unique du PROGRES. Mais, je m’égare une fois de plus. Plutôt que médecin, puisque la discipline « médecine » n’a pas grande signification au siècle douze de la chrétienté, Hildegarde von Bingen était une guérisseuse, sur d’autres continents on parlerait de chamane, c’est-à-dire qu’aux alentours de son couvent elle s’appliquait à soulager les gens de quelques uns de leurs maux, ce qui n’était déjà pas si mal. Et puis, et puis elle a rédigé les deux ouvrages que je viens de citer, « Physica » et « Causae et curae ». « Physica » est un inventaire poético-naturaliste assez développé puisqu’on y recense quelques centaines de plantes, de pierres et de métaux, d’animaux de toutes espèces, de celles qui volent, qui nagent ou qui rampent, et puis des éléments ou des unités constitutifs de l’environnement, l’air, l’eau, la mer, les lacs et les fleuves, les différentes catégories de terres. Tout ceci est décrit précisément, mais avec des jolis mots et images, puis analysé en fonction de ses qualités thérapeutiques propres et/ou de quelque autre usage que l’on puisse en faire, ou non. La matricaire, l’aristoloche, le fenugrec, l’épeautre, le vulnéraire, la consoude, la sanicle, la bourrache, la mandragore, la morille noire, l’arum tacheté, l’euphorbe, la chélidoine, la molène, l’inule année, la bardane, l’armoise, le millefeuille, la potentille, le pouliot, la sauge sclarée, et puis des noms plus ou moins, ou tout à fait, communs même si certains d’entre eux sont parfaitement exotiques, le cerfeuil, le gingembre, le curcuma, l’encens, le clou de girofle, le melon, le fenouil, le persil, la gentiane, l’ail, la lavande, la ciguë, la colchique, l’arnica, la pivoine, le muguet, l’absinthe, le pavot, et que sais-je encore. Certaines de ses plantes sont toxiques et ne peuvent faire l’objet que d’application cutanée, d’autres sont des drogues végétales, des épices, ou bien des plantes communes que l’on trouve sur les marchés ou dans les jardins des couvents et qui peuvent être ingérées sous forme de feuilles fraiches ou de sucs, mais toutes ont des vertus bien particulières pour soigner des affections spécifiques, et beaucoup doivent être administrées en suivant des rituels précis. Au-delà de ce qu’elle pouvait trouver chez elle ou à proximité de chez elle, Hildegarde est allée puiser son inspiration pharmaco-botanique dans la Bible, évidemment, mais surtout chez les poètes et auteurs médicaux anciens, tels Hippocrate de Cos ou Galien de Pergame pour ne citer que les plus fameux. Toujours est-il, Hildegarde von Bingen jette les bases d’une phytothérapie véritable. Pour les bestiaires et les lapidaires, elle a fait une sorte de synthèse de ce qui existait déjà chez les Grecs, les premiers chrétiens et les Arabes et surtout elle a puisé dans son imaginaire. Les gemmes et les métaux sont le produit d’une chimie ou d’une alchimie naturelle mêlant le feu, l’eau, la terre, la force des vents, et parfois même les sécrétions animales. Le cas bien connu est celui de la rubellite, une pierre semi-précieuse née, selon la légende, de l’urine d’un lynx qui se serait soulagé sous des conditions climatiques particulièrement favorables, vent doux et température clémente, et que la bestiole aurait finalement enfouie dans la terre. Au même titre que l’Homme qui comme chacun sait est fait de terre, c’est du moins ce que raconte la Genèse, et les plantes bien entendu, les pierres et les métaux sont à considérer comme des créatures vivantes avec leurs vices et leurs vertus, et sous certaines conditions d’administration elles/ils peuvent guérir tout autant le corps que l’âme. Car c’est bien de ceci dont il s’agit toujours, purifier. Guérir et purifier, c’est la même chose pour Hildegarde. C’est l’enjeu tant médical qu’idéologique, l’esprit saint dans un corps sain, et inversement. « L’homme garde un corps sain et sa connaissance du bien et du mal prospère », dit Hildegarde, ou lui fait-on dire car elle n’a pas toujours la clarté que notre époque exigeante réclamerait, Vuarnet dit bellement d’elle qu’elle est « lumineusement obscure » (4), et tout concourt à la chose, je veux dire à la santé et à la sainteté, mais avant d’expliquer ça continuons un peu sur la « médecine ». Dans « Causae et curae » on commence par la cosmogonie, c’est l’histoire du Grand Début évidemment mais pas obligatoirement celui de la médecine, puis on glisse vers les sentiments humains, rires, larmes, plaisir sexuel, Hildegarde n’ignore pas le sexe et même elle ne l’omet jamais, je l’ai déjà dit, soupirs et ivresse, de l’extase ou non, puis on passe à l’agriculture, les moments propices aux récoltes et aux moissons, enfin on rentre dans le vif du sujet, les maladies, leurs causes et leurs remèdes, la sémiologie médicale, les signes qui témoignent de la vie ou de la mort, et on termine avec un horoscope qui dessine par exemple le « profil » de l’enfant à naître en fonction de l’état de la lune au moment de sa conception. Hildegarde en profite pour donner des conseils d’hygiène élémentaire, elle profite non pas de l’horoscope mais du chapitre médecine stricte évidemment, par exemple elle recommande de se laver les dents tous les jours, ou plus exactement la bouche en conservant de l’eau dans celle-ci pendant une heure de temps. On imagine le paysan labourant son champ avec la joue gonflée d’eau. Pas très pratique c’est sûr, mais c’est un conseil judicieux quand même. Il faudrait rentrer un peu plus dans le détail évidemment car à première vue c’est assez brouillon, mais ce qu’on peut retirer de tout ce fouillis apparent c’est le rôle majeur tenu par les astres sur les tréteaux du grand théâtre cosmique. Tout ce qui se passe dans la nature est dirigé par les astres, on l’a déjà vu avec l’œuf cosmique du « Scivias » et ses sept « planètes ». Le ciel tourne dans un sens et les sept « planètes » tournent dans l’autre, par conséquent elles le ralentissent et évitent sa surchauffe et celle de la terre, centre de l’Univers. Un frein cosmique ! Avec nos mots à nous on pourrait parler d’un « module planétaire » et aussi d’un « module céleste » et d’interaction entre ces deux modules qui appartiennent au système complexe, et quel !, l’univers géocentrique hildegardien. Il est vrai qu’au siècle douze de la chrétienté on n’a pas une vraie vision, si je peux m’exprimer ainsi, de la différence entre une planète et une étoile, mais ce n’est pas grave en soi, enfin pas grave pour ce qui occupe Hildegarde et qui pour l’heure nous préoccupe nous autres. On utilisera le mot « astres » pour désigner tout ce qui se présente avec cinq branches dans l’imagerie d’Hildegarde, et on dira que leurs états influencent les actions des Hommes, et inversement que les actions des Hommes influencent l’état des astres, autrement dit qu’il y a un lien étroit et indéfectible entre les Hommes et le cosmos. Lorsque les Hommes s’adonnent au mal, non seulement les astres reflètent la noirceur de leurs actes mais ils déchainent aussi les éléments contre eux, tempêtes, pluies diluviennes, sècheresses etc. etc. Face au module « astrale », ex-module « planétaire », il existe un module « humanité », et même un module « créatures » parce que l’Homme de par sa constitution les représente toutes. Ces deux modules interagissent constamment selon le suprême et superbe principe action-rétroaction-action. Parmi les « astres », la lune fait exception dans la forme. Elle demeure ronde parce que proche de la terre on la voit ronde, ou bien en quartier, aussi Hildegarde peut-elle superposer rondeur et croissant. Du fait de cette proximité, c’est aussi elle qui exerce le plus d’effet sur les hommes car elle agit sur tous les fluides et les humeurs. « Vicissitudo lunae, vicissitudo hominis ». La lune entretient un rapport privilégié avec le sang, donc elle détermine des cycles internes et des dysfonctionnements, et en régulant la quantité de sang dans le corps, par des saignées bien sûr, on peut prévenir et même guérir certaines maladies. Et puis, cette autre chose encore, du fait de sa proximité des Hommes, la lune c’est aussi l’Eglise bâtie par le Dieu des chrétiens, je pense vous l’avoir déjà signalé et on ne va pas s’étendre là-dessus. Un autre module pertinent est celui des vents, le module « venteux » l’appellerons-nous. Les vents, avec leurs trognes d’épouvante, moi j’aurais plutôt tendance à les considérer comme des pompiers pyromanes, ou bien encore comme ces soudards vomisseurs d’insultes et de crachats en pleine face de la Sainte Face tels que les désigneront à notre vindicte Hieronymus Bosch et quelques autres, bien plus tard. Eh bien non ! Les vents sont énergétiques, régulateurs, protecteurs et logophores. Ils sont davantage que les simples employés de la divinité parce qu’ils sont eux-mêmes la divinité. Ils sont le principe de vie, l’énergie vitale, et ils véhiculent la parole de Dieu. Logophores. Plus encore, ils sont la parole vivante dans laquelle baigne l’univers en son entier. Autrement dit, les vents représentent la troisième personne de la trinité que les chrétiens nomment Saint-Esprit. Les vents « maintiennent l’énergie de l’univers et de l’homme qui recèle la totalité des créatures. Ils les protègent de la destruction… » dit Hildegarde dans le « Liber operum ». La parole de Dieu est l’énergie de l’univers des chrétiens, et rien, absolument rien, ne peut lui faire obstacle car elle est partout et tout lui est soumis. Ainsi, les roues dentées de flammes rouges ou noires, les futures couleurs d’Allemagne si on rajoute l’or de la page, les engrenages de l’Univers, se meuvent par les seules force et volonté des vents, comme tourneraient les ailes d’un moulin sur les collines de sa Rhénanie natale, là encore, et dans le même temps la parole de Dieu est diffusée partout comme par des haut-parleurs. Il y a des échanges d’énergies et de forces merveilleusement proportionnés qui font que l’univers est parfait. Nous ne sommes plus tout à fait dans le ciel à peu près figé d’Aristote avec ses sphères de cristal tournant gentiment autour de la terre et ses astres fixes, ni dans celui ultra géométrisé et déjà très astronomisé d’Hipparque, ciel empli de cercles de révolution, épicycles et déférent, beaucoup moins cependant que celui décrit par Ptolémée dans son « Almageste », avec des « astres » se déplaçant librement autour de la terre dans une bulle de vide, ou d’éther, car chez Hildegarde von Bingen si tout est en mouvement, roues de feu, vents, astres, tout sauf la terre, chaque rouage et engrenage de la grande machine interagit avec les autres pour le plus grand profit de l’Homme et de son dieu. L’Univers harmonieux est tout INTERACTION et AUTOORGANISATION. Enfin, il est auto-organisé en apparence puisque c’est la divinité qui en est l’ordonnateur-ordinateur…et même plus. Et puis, il y a les éléments, la matière ou la non matière de cette construction, mais on verra ça plus tard parce que Gaston il aura quelques petites choses à nous dire là-dessus. En fait, davantage qu’une représentation pure, davantage que l’Image, ce qu’a produit Hildegarde von Bingen c’est un modèle de l’Univers au sens scientifique du terme « modèle ». Après l’avoir décomposé cet univers en modules qu’elle estimait pertinents, à partir de l’expérience, ce qu’on pouvait connaître du ciel quand on habitait la terre, du réel savoir et du pseudo-savoir accumulés par les grands anciens, et les a priori de son époque, le métarécit judéo-chrétien, elle a procédé à une analyse systémique, comme on la pratique dans la recherche, en immunologie et en génétique par exemple, car l’Univers, même pour son époque et dans l’environnement chrétien, était un système complexe. Je l’ai déjà laissé entendre mais on ne le répètera jamais assez. Rappelons-nous de ce que disait mon ami, l’ingénieur-microbiologiste, à propos des systèmes complexes. Un système complexe est composé d’éléments matériels, les unités et groupes d’unités, de protocoles, les règles d’interaction entre les éléments matériels, et de nœuds directeurs, c’est-à-dire les fondamentaux sur lesquels est bâti le système, ses points névralgiques. Il avait pris l’exemple du fil de laine de la vieille chaussette pour expliquer le nœud directeur. Le fil dépasse, vous tirez dessus parce que ça vous agace qu’il dépasse, et toute la chaussette se défait. Donc, il est fondamental, si je puis dire, de cerner les fondamentaux. Hors dans ce système complexe qu’est l’univers de la chrétienté, celui qu’a modélisé ou tenté de modéliser Hildegarde, les nœuds directeurs ne sont connus que de la seule déité, évidemment, déité qui maîtrise en sus les boucles d’interaction et les boucles d’amplification qui caractérisent tout système complexe, comme chacun sait. Tous les composants et phénomènes de l’Univers sont présents dans les visions, ou l’imagination, d’Hildegarde et, présents au même moment, ils sont tous liés entre eux. C’est le paradigme systémique. Mieux ! Le tout est beaucoup plus que le simple agrégat des parties, et c’est là une belle intuition chez Hildegarde. Aujourd’hui, on parlerait de conception « émergentiste » des choses. L’Univers est bien plus que la somme des différents modules que je viens d’énumérer, et ce sont les principes de création et de fonctionnement de l’Univers qui sont causes de l’existence des modules. Ou encore, il faut partir de l’Univers pour comprendre la fonction précise de chaque module. L’univers n’est en aucun cas l’effet de causes modulaires indépendantes. L’Univers est une totalité, l’Unité, et ce qui le définit ne saurait être confondu avec les simples propriétés et fonctions de ses modules. Où bien encore, l’Homme ne se réduit pas à un simple assemblage d’organes, ce n’est pas à partir de l’activité de ses organes que l’Homme se définit. On peut dire que le Tout oriente les parties en fonction de « ses besoins », et on parlera d’une émergence forte par opposition à une émergence faible si c’était l’inverse, si les parties influençaient le tout. Mieux ! Il y a unité indivisible du Tout, unité indivisible de l’Univers, unité indivisible de l’Homme. Il y a unité indivisible de la matière et du logos, unité indivisible du corps et de l’esprit, unité indivisible du Savoir, et donc aussi unité indivisible de la Science et de la Philosophie, donc unité de ce qui est mon domaine à moi. Enfin, l’Unicité, Dieu, se confond avec l’unité du Tout, l’Univers. En d’autres termes, Dieu et l’Univers c’est la même chose. La théologie n’est pas trop mon champ de compétence, vous vous en doutez bien, mais tout de même que serait Dieu sans l’Univers, sans sa création, sans ce qui le justifie ? Serait-il encore Dieu ? Un dieu pour qui et pour quoi ? Un dieu gérant le vide ou, pis encore, le néant ? Dieu ne serait plus dieu, un point c’est tout ! Les différents modules sont installés pour diffuser, amplifier et imposer, ou recevoir la parole de Dieu, le logos. Dieu, le logos, est l’Univers, et l’Homme universel, celui qui étend les bras jusqu’à ses confins et leur donne en quelque sorte la forme d’une coupe, est « le réceptacle de l’Univers », selon la très chrétienne Hildegarde…avec sa « luminosité obscure » comme dit si bien Vuarnet. Finalement, à partir de l’analyse systémique des images d’Hildegarde von Bingen, nous avons opéré une glissade de l’émergence à l’holisme, puis de l’holisme au monisme, accompagnant ainsi Hildegarde dans sa propre glissade, des « visions », ou de sa poésie mystique, au naturalisme et à la médecine, et de ces derniers à la cosmologie.

    Le Maître en modernité reprit amplement et longuement son souffle. Il en avait grand besoin et moi aussi du reste, car j’avoue humblement que je peinais à le suivre dans tous les méandres de son raisonnement. Je ressentais comme une sorte d’échauffement neuronal, une singulière inflammation et en même temps une rigidité du côté du cervelet, grosse boule de neurones comme chacun sait. J’étais très faible à ce moment là et lui passablement fort. Ah l’Université !...

    Il y a une quatrième image cosmologique donnée par Hildegarde von Bingen correspondant à la quatrième vision du « Liber operum », reprit-il assez vivement, mais nous la verrons un peu plus tard car il nous faut évoquer maintenant les éléments utilisés par le démiurge. C’est Empédocle, un esprit universel, en son temps lui aussi, le siècle cinq d’avant la chrétienté, philosophe, médecin, encore une fois dans le sens qu’on peut accorder à ce terme, ingénieur et quelque peu littérateur, « l’Homme universel » au dire de Rolland, un sujet de complexe analysé par Gaston, poète désabusé après trop d’orgueil usé, on devrait dire neurasthénique sans doute, qui n’aurait plus donné ni un cheval ni un balai pour un royaume (5), selon Hölderlin, ou l’inverse, qui bâtit la théorie des quatre éléments, ignis, feu, aer, air, terra, terre, aqua, eau, éléments correspondant à quelques-uns des dieux du panthéon gréco-latin, et qui sont soumis aux deux forces antagonistes que sont l’amour, ou l’amitié, et la haine. L’amour lie les éléments entre eux, assure l’équilibre du Monde et maintient celui du corps humain, mais la haine vient toujours tout désunir, ce que déplore Empédocle à son époque, mais qu’on eût pu déplorer à toute époque en fait, puis l’amour revient bouclant ainsi un cycle et marquant le démarrage d’un autre. Déjà chez Empédocle, au siècle cinq d’avant la chrétienté, il y a ce besoin d’unité de la matière, du macrocosme, l’Univers ou le Monde, la distinction entre les deux ne sera pas vraiment établie durant pas mal de siècles encore, du microcosme, l’Homme, et puis aussi la nécessité de réguler chez ce dernier le sang dont dépend la pensée et qui dépend lui-même d’un certain état des éléments. Aristote insistera pour compléter ce que l’on nomme « la quaternité de la nature » par un cinquième élément, la « quinte essence » ou « quintessence », c’est-à-dire l’éther, sorte d’air parfait, extrêmement pur, le vide peut-être, air « plus noble » que les corps qui nous entourent, c’est-à-dire les éléments, comme il dit dans son traité « Du ciel ». En fait, Empédocle évoquait déjà l’éther mais de façon moins « subtile » si l’on peut dire, comme quelque chose qui simplement diffère substantifiquement des autres corps. C’est important l’éther, on en a déjà parlé et on y reviendra. Dans l’Antiquité, ça discute beaucoup sur la hiérarchie des éléments car il est toujours dans la nature de l’Homme de vouloir hiérarchiser les choses. Ce travers pose problème et n’est absolument pas scientifique mais plutôt économico-politique. Bon ! Chaque élément est positionné sur une sphère, la terre c’est la sphère Terre bien sûr, mais il y a aussi la sphère eau pour l’eau, la sphère air pour l’air, et puis évidemment la sphère feu pour le feu. L’éther est situé entre l’air et le feu. Il y a donc une sphère éther. La terre occupe la position centrale, géocentrisme oblige, et le feu est la dernière sphère où sont accrochées les planètes, Lune, Mercure, Vénus, Soleil, Mars, Jupiter, Saturne, entre les deux, la sphère eau, la sphère air, puis la sphère éther. Ça a beaucoup discuté autour de la prééminence de tel ou tel élément sur les autres, mais ça n’est pas très grave. C’est toujours le même travers humain. Les « astres » autres que les sept planètes séjournent dans l’éther pour certains, tel Aristote, pour d’autres dans le feu, ce qui n’est pas très important non plus. Ce qui l’est par contre, ce sont les qualités « élémentales » qui sont au nombre de quatre et qui sont regroupés en deux dualités, humide/sec et froid/chaud. L’humide permet la synthèse, le sec l’analyse, le chaud représente l’énergie, évidemment, et le froid la résistance. Ces qualités peuvent se combiner deux à deux mais certaines combinaisons sont impossibles puisque éléments d’une dualité elles se neutralisent l’une l’autre, s’annihilent, comme la matière et l’antimatière. Ainsi, la terre est froide et sèche, le feu est sec et chaud, l’air est chaud et humide, l’eau est froide et humide. Les qualités « élémentales » peuvent interagir ce qui aurait pour conséquence la transformation des éléments. Par exemple le feu et l’eau peuvent se transformer chacun en terre ou en air, puisque ces éléments partagent une qualité « élémentale ». Hippocrate complètera la théorie des quatre éléments d’Empédocle par sa théorie des humeurs, et il rapprochera, sur la base de leurs qualités « élémentales » la bile jaune du feu, la bile noire de la terre, le flegme de l’eau, et le sang de l’air. Il insistera lui aussi sur la nécessité d’un équilibre des éléments au niveau de l’Univers pour éviter le chaos, ainsi que des humeurs au niveau de l’Homme pour échapper à la maladie. Le remède doit rétablir l’équilibre des humeurs en agissant « dialectiquement » sur les caractères « élémentaux » de la maladie. Par exemple pour une maladie froide et humide on prescrira un remède chaud et sec. Dans l’ensemble de la cosmologie et de la praxis « médicale » antiques il y a donc tout un jeu sur les rapports entre les éléments, entre leurs qualités « élémentales », et entre les forces qui favorisent ou nuisent à leur équilibre, à l’unité de tout et du Tout, du microcosme et du macrocosme. Mais la grosse affaire c’est l’éther parce que comme je vous l’ai déjà dit ça va durer, au moins jusqu’à la relativité restreinte, je dis au moins parce que la position d’Einstein par rapport à l’éther est restée pour le moins ambiguë…et puis on est très loin d’en avoir fini avec. Support des astres pour certains, dont Ptolémée qui les y fait circuler librement, matière de l’âme pour d’autres, Ô « regarder dans son éther et m’élever vers lui en jubilant, jusqu’à ce qu’au plus haut de son ciel mon sens s’égare », aspiration de Panthéa à propos d’Empédocle (6), un « esprit subtil » qui favorise l’attraction des particules entre elles pour Newton, donc l’acteur majeur de la gravitation, le milieu traversée par les ondes lumineuses en provenance des étoiles selon Hooke et Huygens, les pères de la théorie ondulatoire de la lumière, ou bien la lumière issue d’une vibration de l’éther, hypothèse de Young, celui de la « subtile » machine à deux fentes, tout y passe et l’éther est partout. Et puis, aujourd’hui même, la quinte essence, ou quintessence, ou éther, retrouve une place merveilleuse en astrophysique, avec l’énergie noire ou l’énergie sombre, comme on veut, cette force antigravitationnelle, ou plutôt cette force gravitationnelle répulsive, à peu près celle postulée par Einstein, la fameuse constante cosmologique, mais en plus souple et donc moins constante, qui représenterait près des trois quarts de la matière/énergie de l’Univers et qui serait à l’origine de l’expansion de ce dernier, voire de son inflation galopante, plus rapide que la vitesse de la lumière, celle qui fait dériver les galaxies dans l’espace-temps, qui les « décale vers le rouge » comme on dit. Redshift ! L’éther exerce une présence plus discrète dans les images de Hildegarde von Bingen, milieu apaisé dans lequel nagent la majorité des vents logophores, mais tout le reste, tout ce que je viens de raconter y est aussi, les sphères, les sept planètes, la « quaternité de la nature », l’unité et l’unicité, tout le savoir et le pseudo-savoir des grands antiques. Tout est uni dans le Grand Tout. Il n’y a que le Diable, autre nom de la haine, qui cherche à tout désunir. Pour Hildegarde, les quatre éléments sont tout à fait indissociables tant dans le macrocosme que dans le microcosme mais le feu est le plus important d’entre eux, bien que par nature il soit plus faible que l’eau puisque l’eau peut éteindre le feu. Dieu est fait de feu, ce qui pourrait constituer une contradiction puisqu’il est tout, toutes les matières en tant qu’univers et tout hors matière en tant que logos, mais elle entend sans doute par là qu’il est l’Energie, et il a mis le feu dans l’âme de l’Homme. Le corps de l’Homme est fait de terre, je l’ai déjà dit, mais son âme est « ignée » proclame Hildegarde. Son dieu, celui qui lui a envoyé ses « visions », sa parole imagée pour qu’elle la transmette aux Hommes, était un grand helléniste vu la quantité de ses références, Aristote, Hipparque, Ptolémée, Hippocrate, et même Empédocle, ce transmetteur de choses essentielles, puisque la Sicile de son temps à lui, Empédocle, était grecque. La Grande-Grèce ! Or, bien que son univers soit très beau, tout y est faux, absolument tout, on le sait bien aujourd’hui, c’est-à-dire au siècle cinq après Copernic et au siècle un après Einstein, ce qui nous force à nous questionner sur ce qu’est véritablement ce dieu. Que penser, ou plutôt que croire, d’un dieu qui transmettrait des images erronées de sa création, qui inculquerait à ceux qui ont foi en lui une fausse vision de l’Univers, c’est-à-dire de lui-même puisqu’il y a unicité, qu’il se confond totalement à sa création ? J’oserai avancer, et ce ne peut être là qu’un blasphème pour les tenants de la chrétienté, évidemment, que les « visions » d’Hildegarde constituent peut-être la première preuve de l’inexistence de Dieu, ce qui ne retire rien à leur poésie et à l’érudition dont elles témoignent. Les « visions » sont le produit de l’imagination et de la grande culture d’Hildegarde, culture que semble-t-il elle niait en bloc.

    Donc ! Le feu prévaut sur tous les autres éléments, tout le monde semble peu ou prou s’accorder là-dessus, et pour ce qui est du feu, la pensée de Gaston est incontournable. Vous savez, vous, combien je l’aime Gaston, lui que je considère comme LE père de l’épistémologie, tout du moins en France, mon père spirituel à moi, bien davantage encore que Paul et Albert que j’aime pourtant beaucoup eux aussi, me confessa tout empreint d’émotion le Maître en modernité (7). A l’inverse, vous connaissez mon aversion pour tout ce qui touche de près ou de loin au freudisme et plus généralement à la psychanalyse. Charlatanisme ! se mit-il à rugir comme à chaque fois qu’il évoquait la thématique. Eh bien, Gaston, il fait la psychanalyse du feu (8) mais sa psychanalyse à lui je la trouve rigolote, pardon, distrayante, parce qu’à à la fois érudite, poétique et humoristique. Tout d’abord, il faut rappeler que faire de la poésie un complément de la science c’est le rôle qu’assigne Gaston à la philosophie. Quant à l’humour c’est dans la nature de Gaston, un humour nourri par son érudition. Pour ce qui est de la psychanalyse, il ne s’agit pas d’allonger les gens sur un divan et de leur faire raconter leurs rêves. Pas du tout ! Du reste, le rêve n’intéresse pas Gaston, parce que trop centré sur un objet, trop linéaire, et puis aussi trop cafouilleux. Lui, il privilégie la rêverie parce que, à l’instar des planètes d’Hildegarde, elle se développe en étoile. La rêverie part dans une direction puis revient en son centre pour repartir dans une autre direction et ainsi de suite. La rêverie rayonne et en cela elle « empêche l’ankylose de la logique ». C’est elle qui « prépare le mieux à la pensée rationnelle ». Car Gaston est aussi un scientifique, ne l’oublions pas, et ce qu’il veut faire c’est la « psychanalyse de la connaissance objective ». Gaston croit en un « inconscient de l’esprit scientifique » et, selon ses propres termes, il veut « montrer dans l’expérience scientifique les traces de l’expérience enfantine »…ou les résidus primitivistes. Autrement dit, pour arriver à la connaissance objective il faut débroussailler, et il n’y va pas de main morte dans le débroussaillage Gaston. Il s’agit de rejeter toutes les images primitives, les affirmations qui ne reposent pas sur des expériences systématiques, les impressions nées des qualités supposées du seul objet, les « intuitions substantialistes », les représentations animistes, les lamentables tautologies, les « fausses évidences ». La psychanalyse de la connaissance objective sépare les faits, je dirai « phénoménologiques », des valeurs strictement subjectives. Il y a plein de sexualité là-dedans, psychanalyse oblige, et une foule de complexes issus de la riche rêverie de Gaston. A ce sujet, si nous reprenons notre débat sans fin à propos de la complexité, nous pouvons affirmer que le complexe, au sens psychanalytique du terme, n’a rien de complexe. Dans le Laplanche, l’une de vos bibles à vous il me semble, on définit le complexe comme, je cite, un « ensemble organisé de représentations et de souvenirs à forte valeur affective, partiellement ou totalement inconscients » (9), ce qui ne veut pas dire grand chose, vous en conviendrez, du point de vue de la complexité. Si je vais voir du côté de l’immunologie, par exemple, LÁ j’en trouve un vrai de complexe, le complexe majeur d’histocompatibilité. Pour faire simple c’est comme une sorte de minuscule plateau moléculaire qui se trouverait à la surface de chaque cellule et qui présenterait des peptides, c’est-à-dire des fragments cellulaires du soi ou du non-soi, c’est-à-dire encore d’infimes enchaînements d’acides aminés issus des cellules de l’organisme ou bien d’agents infectieux, ce qui déclencherait ou non une réponse immunitaire, ou l’apoptose…ou rien du tout. Ça mettrait en scène une demi-douzaine de gènes et quantité de protéines, et ça activerait la communication intercellulaire afin de recruter, ou non, des Natural killers, des macrophages ou des lymphocytes…en fonction du besoin. Voilà ce qu’est un véritable système complexe ! La mise en réseau d’innombrables unités toutes orientées vers l’action, ici action combinée en vue d’assurer l’intégrité de l’organisme. Un autre exemple (et quel !) puisé cette fois ci dans l’épigénétique, cet enfant né de l’union de l’épigenèse, c’est-à-dire de la genèse graduelle, c’est-à-dire encore du développement de l’embryon, et de la génétique, mais peut-être plus sensible au Monde que ces deux dernières puisqu’elle accuse les stress multiples que lui impose ce monde et tente d’expliquer de quelle manière ils impactent le génome, méthylation de l’ADN, modification des histones et de la chromatine. Les complexes Polycomb et Trithorax sont des associations de protéines qui favorisent l’expression d’un certain nombre de gènes afin de maintenir un état cellulaire correct au fil des divisions multiples. Polycomb et Trithorax sont recrutés par d’autres protéines, les facteurs de transcription, pour intervenir au niveau de la chromatine, vous savez cette gaine protéinique qui compactifie et protège l’ADN, soit en l’ouvrant pour faciliter la transcription en séquence ARN, soit en la refermant afin d’en assurer la stabilité. Les Polycomb, ils sont deux complexes en fait, interdisent l’expression de certains gènes, ce sont donc des répresseurs, tandis que Trithorax favorise l’activation d’autres gènes, c’est donc en toute logique un activateur. Polycomb et Trithorax sont tout à fait complémentaires. Ils jouent un rôle très important dans la différenciation cellulaire et ils sont même fondamentaux pour la mise en place du programme développemental ainsi que pour la mémorisation des états chromatiniens, la mémoire cellulaire en quelque sorte. Je ne développerai pas davantage bien que l’on puisse en dire encore beaucoup à ce sujet. Si ce n’est encore que l’Immunologie et la Génétique ont déchiré les vieux feuillets de la Médecine traditionnelle et qu’elles ont brisé avec leurs complexes et leurs systèmes qui le sont encore plus l’arbitraire des vieilles boîtes disciplinaires. En fait, pour la science, LA VRAIE, les complexes sont des modules ou des sous-systèmes…complexes de systèmes complexes. La psychanalyse ne fait pas partie de la vraie science, je vous l’ai dit et répété, mais nombreux sont les psychanalystes qui se sont gavés de ce qu’eux appellent des complexes. Freud lui-même se déclarait plutôt hostile à ce concept, il faut bien l’admettre, parce qu’à ses yeux sans valeur théorique réelle et surtout parce que grand effaceur de singularités cliniques. Tout au plus reconnaissait-il le complexe d’Œdipe, dont il était le révélateur incontestable et dont il avait brillamment défendu l’universalité, je dois l’admettre, face à Malinowski à partir du cas trobriandais, comme vous le savez parfaitement, et puis aussi le complexe de castration mais qui est, lui, une partie intégrante de l’Œdipe, en tant que porte de sortie ou porte d’entrée de celui-ci, selon que l’on soit garçon ou fille. Tout ceci est FACILE. Maman la première femelle possédée plus qu’elle ne nous a possédé, qui nous a nourri et tenu bien au chaud en son giron, et qui nous a refilé plein de cadeaux sous forme d’anticorps lors de notre passage dans son vagin, on ne peux que l’adorer…ou la détester si on est une fille et qu’on constate qu’elle nous a privée de zizi. Pauvre Electre ! commenta guilleret le Maître en modernité. Bref ! S’il ne peut prétendre à l’universalité comme l’Œdipe, le complexe ne saurait être davantage qu’une étiquette littéraire, une image poétique, plus ou moins jolie, à ambition catégorisante. Donc, tout imprégné de poésie qu’il est, Gaston ne lésine pas sur les complexes et le premier qu’il invoque c’est…le « complexe d’Empédocle ». La légende veut, et en ceci elle fut amplement relayée par Friedrich Hölderlin, qu’Empédocle se jetât délibérément dans le feu liquide de l’Etna. Pourquoi ? Empédocle était un obsédé de la pureté et croyait fermement en la transmigration des âmes. Le feu permet de se débarrasser du corps impur et de repartir tout neuf vers un au-delà nécessairement meilleur. Le sacrifice par le feu est un acte de foi et de sagesse. «… tu seras puissante, tu luiras, flamme juvénile, tu transformeras ce qui est mortel en flamme et âme pour que cela monte avec toi jusqu’à l’éther sacré…», fait déclamer Hölderlin à Empédocle en gravissant l’Etna (6). Le feu est une incitation à la rêverie, particulièrement quand on est assis au coin du feu. La rêverie au coin du feu, dit Gaston, « amplifie le destin humain ; elle relie le petit au grand, le foyer au volcan ». Le complexe d’Empédocle c’est cette fascination de l’homme devant et pour le feu. Hypnose d’incendie miniaturisé ! Le feu trouve son origine dans la sexualité, tout est une question de frottement, et c’est ici que Gaston est vraiment drôle quand il affirme que l’homme primitif a découvert le feu en prenant plaisir à frotter deux bouts de bois ou deux silex ensemble. «…on aime pas autrement les pierres que les femmes », dit-il, et d’en conclure, « un état psychologique exceptionnel, fortement teinté d’affectivité, [est toujours] à l’origine d’une découverte objective ». L’affectivité certes, mais doit-on la confondre pour autant avec le plaisir sexuel ? L’univers d’Hildegarde avec ses roues de feu pourrait-il se réduire à la représentation d’un dieu, celui des chrétiens, sous la forme d’un sexe, féminin en l’occurrence ? L’univers-Yoni ? Et c’est ainsi que l’on glisse au « complexe de Novalis ». Ah Novalis ! Un autre esprit universel ! Poète, philosophe, mathématicien, juriste, minéralogiste, ingénieur des mines, l’Homme universel d’Hildegarde qui ouvrirait alors ses bras pour embrasser toute la connaissance. « Der ist der herr der Erde », c’est lui le maître de la terre «… qui comprend l’architecture secrète de ses bras de pierre et descend avec vaillance jusqu’en son atelier…Il est tout enflammée d’elle comme d’une fiancée…» (10). L’obsession de Novalis est celle de la pénétration des choses et des êtres, et parmi toutes ces choses la terre, pour éprouver sa chaleur de son feu intérieur. Cette quête aurait-elle motivé les multiples descentes aux Enfers des héros grecs et plus tard celle de Dante Alighieri ? « Novalis a rêvé la chaude intimité terrestre comme d’autres la froide et splendide expansion du ciel », nous dit Gaston. Ainsi, Novalis le polytechnicien « minard » serait une sorte de Malevitch à l’envers. « Les brises de l’aube des temps soufflent saintes à son visage, et dans la nuit des gouffres il voit rayonner une lueur éternelle » (10). C’est étonnant ! s’esclaffa le Maître en modernité, moi qui me défie d’Allemagne, souvenez-vous « der Tod ist ein Meister aus Deutschland », La mort est un maître d’Allemagne (11), ah Celan ! Moi qui n’apprécie guère le romantisme, d’Allemagne ou d’ailleurs, d’ailleurs, eh bien j’adore réciter Hölderlin et Novalis. Je suis un complexe à moi tout seul, conclut-il en riant très fort. Donc, pour Gaston, reprit-il au bout d’un moment, le complexe de Novalis découle de ce qu’il appelle le « calorisme novalisien », c’est-à-dire ce besoin de chaleur pénétrante et partagée, à partir de ce sentiment d’un feu intérieur à toutes choses, surtout de celles des profondeurs. Le feu est sexualisé, ne cesse-t-il de répéter, Gaston, pas Novalis, et pour l’homme la conquête du feu c’est une « conquête sexuelle ». Pourtant, le feu est le principe mâle, celui qui avec l’air pour beaucoup, avec la terre pour Hildegarde, forme les hommes, par opposition à l’eau, avec la terre pour beaucoup d’autres, qui est le principe femelle. Les hommes sont chauds et secs. Les femmes sont froides et humides. Si l’on désire des enfants mâles, eh bien il faut se nourrir d’aliments chauds et secs, ce n’est pas plus compliqué que cela. Mais, pour Gaston, ce ne sont là que « métaphores insignifiantes » et sottises. Le feu est à l’origine d’une production considérable d’images poétiques, ce qui le réjouit, c’est certain, « le feu est parmi les facteurs d’images le plus dialectisé », constate-t-il, mais ça ne l’empêche pas de dénoncer les affirmations à son propos, extrêmement nombreuses au fil des siècles, qui ne reposent pas sur une « expérience objective » tout en se revendiquant souvent d’un scientisme plutôt approximatif, à voir les allégations nombreuses des chimistes classiques. Les alchimistes, que Gaston respecte énormément, vont beaucoup plus loin dans la sexualisation du feu. Ils parlent de « la verge du feu » qui ouvre la matière et qui possède les corps de l’intérieur. « Toute l’alchimie, dit-il, est traversée par une immense rêverie sexuelle ». Les vases alchimiques ne sont que rotondités suggestives et orifices multiples, ou bien phallus de verre, dans lesquels se formera le concentré merveilleux, le précipité magnifique, l’or issu de l’union de la matière vile, ou subtile, et du feu. Le feu est générateur, « une puissance qui engendre », et les étincelles sont sa semence. Le feu est tout à la fois principe de mort et principe de vie, flammes régénératrices du phénix, pure renaissance d’Empédocle…peut-être. Il y a aussi cet émerveillement devant le feu liquide, l’eau qui brûle et anéantit la matière, l’eau-forte des graveurs qui mord le cuivre, jusqu’à le perforer parfois, jusqu’à magnifier le blanc, source de vie et de ravissement pour Pierre Soulages, ce métaphysicien de la lumière, vous vous souvenez on en a parlé, ou bien encore l’eau de vie mais aussi eau de feu qui ravagea le cerveau des natifs de l’Amérique, entre autres, cause douteuse de moult combustions spontanées selon certains témoignages troubles des siècles passés, comme le relate Gaston, rêverie de Ernst Hoffmann devant un bol de punch enflammé, embrasement d’alcool qui nourrira nombre de ses contes. « Complexe d’Hoffmann » pouvant se résumer en la subjugation causée par les vapeurs incandescentes du liquide brûlant, les démons du feu. Même si beaucoup de ce qui est formulé à son propos peut être qualifié de beau et poétique, globalement toutes les appréciations relatives au feu relèvent du « préscientifique », et à ce titre, Gaston retient encore deux complexes reposant sur ce qu’il baptise des « intuitions substantialistes » et qui ornementent, plutôt qu’ils approfondissent, les complexes précédents. Le « complexe de Pantagruel », d’une part, totalement animiste celui-ci en ce qu’il repose sur la croyance d’un feu qui se nourrit de tout ou que l’on nourrit de tout. On « l’alimente » et il dévore. Le « complexe d’Harpagon », d’autre part, qui repose sur une espèce de thésaurisation de ce qui est précieux dans ce que nous absorbons, par exemple le feu de l’alcool qui réchauffe sans doute mais qui tout de même finira par consumer celui qui le boit. Mais, le complexe, au sens psychanalytique du terme, est essentiel, selon Gaston, car c’est lui qui donne « son unité » à toute œuvre poétique, c’est ce qu’il croit Gaston tout du moins, tout comme la métaphore est également essentielle parce que, image réduite et fortement affective, elle conduit à la rêverie qui donne elle-même naissance à l’esprit scientifique puisqu’elle « empêche l’ankylose de la logique », on l’a déjà dit. Cependant, il ne faut pas en rester là, bien au contraire. Il faut, toujours selon lui, psychanalyser l’esprit scientifique pour précisément mettre un terme à cette rêverie et passer enfin à la « pensée discursive », à l’examen de la réalité objective. La psychanalyse de la connaissance objective purifie, ou mieux purge l’inconscient de l’esprit scientifique de tout ce qui pourrait ressortir peu ou prou du préscientifique en opérant un glissement brutal de l’image archétypale, jungienne, et même poétique, à un degré vraiment élevé d’abstraction, « l’abstraction scientifique ». Il s’agit à un moment d’interdire, et même de « désagréger » la rêverie en imposant la pensée discursive. On pourrait croire que Gaston se contredit. On se tromperait ! Il y a un temps pour tout, temps préparatoire et fécond de la rêverie, temps de la pensée réfléchie sur la base d’expériences objectives. Gaston a écrit sur chaque élément de la quaternité à partir des mêmes bases, psychanalytiques, sur l’eau, « L’eau et les rêves », sur l’air, « L’air et les songes », sur la terre, «La terre ou les rêveries de la volonté » ou bien encore « La terre et les rêveries du repos », mais nous, nous en resterons au feu parce que c’est le feu qui est vraiment central dans l’imagerie d’Hildegarde. Probablement eût-il fallu procéder à l’analyse de Hildegarde von Bingen, analyse dans le sens de psychanalyse bien sûr ?

    Arrivé en ce point, à cette étrange question qui l’amusa beaucoup, le Maître en modernité fit une assez longue pause…bien méritée…et pour moi bien venue cette pause !...

     

    1) Ne l’oublions pas ! Le Maître en modernité est originaire de Grèce et plus précisément de Thessalonique.

    2) Philippe Kourilsky, ancien directeur de l’Institut Pasteur et directeur de recherche au CNRS…entre autres.

    3) Voir mon texte à propos de l’Entreprise et des Hommes qui y travaillent, et déjà de la complexité, « Philoctète ».

    4) Jean-Noël Vuarnet - Extases féminines (Arthaud - 1980).

    5) Allusion à Richard III, bien sûr, mais aussi à la pièce de Kado Kostzer « God Save The Queen - Mon balai pour un royaume » (Actes Sud-Papiers - 1989).

    6) Friedrich Hölderlin - La mort d’Empédocle (D. Huillet et J.M. Straub - 1986, Ombres - 1987).

    7) Ne l’oublions pas ! Le Maître en modernité se revendique de trois pères spirituels auxquels il fait continuellement référence : « Gaston », Gaston Bachelard, « Paul », Paul Valéry, ainsi que bizarrement « Albert », Albert Camus.

    8) Gaston Bachelard - La psychanalyse du feu (Gallimard - 1949 - Collection Folio/Essai - 1992).

    9) J. Laplanche et J.-B. Pontalis - Vocabulaire de la Psychanalyse (Presses Universitaires de France - 1967).

    10) Novalis - Der Herr der Erde (Le maître de la terre) in Anthologie bilingue de la poésie allemande (La Pléiade - Gallimard - 1995).

    11) Paul Celan - Todesfuge (Fugue de la mort) in Anthologie bilingue de la poésie allemande (La Pléiade - Gallimard - 1995).

     

     

     


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