• Avec Joël Vernet, mot à mot, «que chaque instant soit loué!»

     Jean-Claude Leroy

     

    Carnets du lent chemin« Écoute, explore, contemple, ce sont là des chemins fertiles qu’empruntent
    les héros du peu, les vrais tragédiens, les oiseaux, les animaux sauvages. »1

    Son écriture a cours depuis plusieurs décennies sans que jamais elle n’ait cédé à la moindre vulgarité, sans non plus qu’elle n’ait rencontré un lectorat trop nombreux ni trop frivole. C’est un fait autant qu’une anomalie peu surprenante dans le paysage littéraire tel qu’il est orchestré, où l’éclairage se porte sur ceux qui le réclament à grands cris et font ce qu’il faut pour l’obtenir, servilité incluse. Durant ce temps les espaces sensibles s’ouvrent par ailleurs, indifférents aux bruits des écrans, aux buzz en tous genres. Parmi ces espaces, les livres d’un voyageur poète.

    « J’écris depuis plus de quarante ans et je ne sais pas écrire. Je suis en mesure de faire des fautes, des fautes d’orthographe, des fautes de conjugaison, de grammaire, de syntaxe. Cela m’accable et me réjouit. Je suis heureux de ne pas avoir une pleine maîtrise de ma langue, de ne pas en être le spécialiste. Le statut d’apprenti me convient. La langue est vivante, elle résiste. »2

    En ce moment je lis ses carnets, qui sont admirables, les carnets de Joël Vernet. Une leçon de vie pleine. Et pas de vie pleine sans profonde humilité, c’est à vérifier dans ces pages. Confinés dans l’existence, nous souffrons pour la plupart de mille maux que nous avons créés, tandis que le phénomène de la vie – souffle qui nous porte – nous échappe. Joël Vernet, parce qu’il a la sagesse de ne céder ni aux miroirs ni aux idées, observe sans juger et rapporte des visions vitales autant que banales quand nous autres ne savons plus très bien les saisir. Pas d’effets stylistique dans cette écriture, pas de vocabulaire secret ni de constructions savantes, rien qui éloigne ; seulement le fil des jours, le fil des minutes, la caresse du ciel et du sang, le suc de la sève qui anime cette nature dont nous sommes.

    « C’est une conviction profonde. Tous, le plus souvent, allons à côté de notre vie. Nous la laissons filer comme de la pluie sur les vitres, comme la lumière dans les feuillages de l’arbre veillant sur notre propre vie. De plus en plus, j’ignore ce que veulent les humains, quelles sont leurs espérances. Ils marchent à tâtons dans la brume. Déroutés, ils vont en aveugles par les rues de villes immenses où la nature se raréfie. La plupart ont perdu leur chemin. »3

    Copeaux ramassés dans la scierie où le père avait travaillé, qui mourut accidentellement alors que Joël Vernet avait dix ans. Copeaux sur la neige, surpris ailleurs, qui rejoignent l’âtre et dont le feu se jouera comme de friandises. « À l’image de la vie qui est la vôtre, le réel éclate sous la lame. »4 Copeaux, c’est le sous-titre de ce livre fleuve composé linéairement de centaines de miettes d’écriture, souvent une seule phrase, souvent brève, réflexion qui ne craint l’habituel et colle au plus près, mots retenus d’une journée que rien ne saurait résumer autrement ; on le sait : une note claire suffit parfois à distinguer un long et bruyant silence.

    « J’ai écrit autrefois un livre sur la peur, La Peur et son éclat, J’aurais voulu écrire aussi un livre sur la honte. »5

    De ces années qui ne laissent pas une trace dans ce journal, on peut penser qu’elles furent celles où tout fut déversé dans des proses que nous avons pu lire ensuite et par ailleurs. Le temps a été absorbé par le remplissage d’une forme, d’un livre en train de s’écrire, Joel Vernet en a signé une soixantaine, tous parus chez les meilleurs éditeurs (Lettres vives, Fata morgana, Cadex, Le temps qu’il fait, L’Escampette, etc.) Contemplateur avant tout, il insiste sur ce qu’il perçoit, sur ce qu’il reçoit. Le jet de lumière du soleil sur l’assiette qui vient d’être lavée, par exemple. Le remerciement au soleil revient souvent, comme ce dieu qu’il ne nomme que pour nier son existence, c’est le merci qui compte, le merci à la vie.

     « Se sentir si libre dans le pays de l’étranger. Pourtant privé de langue. Sans langue, éprouvé la liberté comme jamais. »6

    Les années prennent de l’épaisseur à mesure de l’avancée en âge, cela se vérifie souvent par la lecture des journaux d’écrivain, et aussi chez Joël Vernet. Les notes sont plus nourries, moins fugaces, on passe plus de temps ailleurs, le séjour lointain trouve sa place dans ces pages, comme il a pu trouver place dans les nombreuses proses qu’il a données à lire, traversant avec son lecteur les contrées d’Afrique, d’Asie, de partout ; ce peut être Palmyre comme ce peut être un point du Kirghizistan. Peu d’écrivains véritables ont parcouru autant le monde que Vernet, le sait-il lui-même ?

    « Tout vrai livre devrait être comme un point d’eau dans le désert, absolument nécessaire, et qu’importe la margelle. »7 L’écriture, je l’ai dit, ne cherche ici l’effet ni la surprise, se donne sans poids, coulée pure. Les mots sont de tous les jours, la phrase posée sagement sur la ligne. Rien qui accroche l’œil de force, mais chaque ligne rapporte quelque chose de ce qui environne. Comme l’encre se laisse boire par le papier, le texte de Vernet, tout imprégné qu’il est, ne sert pas à raconter des histoires, bien plutôt à montrer comme à observer ; le silence lui-même, dit-on, s’observe…

    « Jamais je n’ai décidé d’écrire ou de ne pas écrire. Jamais, si peu que ce fut, il ne m’a été donné de choisir. Je n’ai fait qu’obéir. Pourtant il n’y avait aucun maître. »8

    Une écriture d’eau où l’on se baigne sans d’abord la voir, elle est diaphane, jusqu’à ce que sa fraîcheur nous entoure et réconforte. La nudité paraît l’évidence du sentir, si tu n’y viens pas, elle ne viendra pas te chercher, sa douceur ne saurait être corrosive.

    Mais cet homme simple, et qui se sait simple, n’en est pas moins un lecteur avisé, il n’oublie pas de mettre en valeur ces « modèles » en ce domaine poétique, ils ont pour noms : Maria Tsvetaeva, Christian Guez Ricord, Armel Guerne, Vincent de la Soudière, Antonio Porchia, et en premier lieu Arthur Rimbaud. Abreuvé aux fortes écritures comme aux forts paysages, il est un homme calé trop au fond de lui-même pour se laisser distraire par la pacotille. À ce point de calme solitude, c’est une rareté, et les carnets de Vernet, c’est un peu le silence prenant la parole, non pour l’imposer, juste pour glisser son mot, qui vient comme une déflagration, tellement l’habitude s’est perdue, d’une voix d’avant le bavardage, d’une voix humaine.

    « Écoute, explore, contemple, ce sont là des chemins fertiles qu’empruntent les héros du peu, les vrais tragédiens, les oiseaux, les animaux sauvages. » 9

    En ce moment je lis les Carnets, mais aussi, dans la pagaille de ma chambre, d’autres livres de Joël Vernet, puisque c’est lui qui, ces temps-ci, m’accompagne. Par exemple : La vie buissonnière10 ou Le silence du soleil11, dont voici, pour conclure, quelques lignes :

    « Partir, c’est comme franchir un ruisseau, passer un pont, pousser une porte, basculer dans l’inconnu. C’est un départ sans retour, même si la mémoire nous ramène toujours vers les premiers lieux, les fondations, ces paysages secrets, seulement vivant pour nous-mêmes. La beauté est dans cet élan, ce passage dans l’inconnu, l’étourdissement que cela nous cause. On s’offre entièrement à l’aventure, sans toujours en mesurer les risques, les périls. Le Tout-près nous aimante, le Très-lointain nous arrache. Déjà, dans l’escalier de la maison natale résonnait l’Ailleurs, l’inconnu vers lesquels je tendais mes tout petits bras. Un soleil me trouait la poitrine. L’air, l’espace m’appelaient et c’est à une vitesse folle que je m’embarquais dans les premiers trains, roulais sur les premières routes… »

    ***

    Sur le site des éditions La Rumeur libre
    Sur le site des éditions Le Réalgar

    1) in Joël Vernet, Lettre ouverte à un marcheur déraisonnable, éditions Le Réalgar, 2016.
    2) in Joël Vernet, Carnets du lent chemin - Copeaux (1978-2016), La rumeur libre, 2019.
    3) in Joël Vernet, La nuit errante, Lettres Vives, 2003.
    4) in Joël Vernet, Les jours sont une ombre sur la terre, Lettres Vives, 1999.
    5) in Joël Vernet, Carnets du lent chemin - Copeaux (1978-2016), La Rumeur libre, 2019.
    6) idem.
    7) idem.
    8) idem.
    9) in Joël Vernet, Lettre ouverte à un marcheur déraisonnable, éditions Le Réalgar, 2016.
    10) Joël Vernet, La vie buissonière, Fata Morgana, 2017.
    11) Joël Vernet, Le silence du soleil, éditions Le Réalgar, 2018


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