• Avec Paol Keineg, poète d’ici et sans frontières

     Jean-Claude Leroy

     

    ]«… Il n’y pas de langues étrangères,
    dit-il en remontant les draps,
    toutes les langues sont étrangères. »1

    Depuis un premier livre retentissant, c’était en 1967, la voix de Paol Keineg n’a jamais failli. C’est une œuvre variée, aussi bien prose que vers ou drame, qu’a dispensé le poète, mais toujours exigeante, précise, généreuse. L’auteur du Poème du pays qui a faim et Hommes liges des talus en transe donne toujours à lire de fort belles et éclairantes surprises et l’on rêverait dès lors pour lui, en cette année bizarre, d’une reconnaissance à la hauteur la plus haute. Qu’importe ! Maître du temps, le grand art (ou l’esprit) de Keineg n’a rien à craindre.

    « Très tôt j’apprends que ce n’est pas bien d’être breton. Je le serai. »2

    Finistérien, il écrit aussi bien en langue bretonne qu’en français. En tout cas, il fait quand il le veut surgir un pays, apparaître une lande, un paysage, un univers sauvage où l’humain ne manque jamais sa place. Saisi dans sa jeunesse par le verbe riche et combatif d’Aimé Césaire, ce minoritaire des Antilles, il est devenu à sa manière un Césaire breton.

    « À chaque fois qu’un Français – un philosophe, disons – parle de l’universel, je l’écoute avec une attention particulière. D’un côté j’approuve, de l’autre je n’arrête pas d’entendre qu’il me dit que je dois disparaître, et moi je n’ai pas envie de disparaître. »3

    Il a écrit aussi des pièces de théâtre, dont Le printemps des bonnets rouges que Jean-Marie Serreau mit en scène au théâtre de la Tempête. Mais payant cher son engagement culturel et politique, il sera remercié de l’éducation nationale et devra partir gagner sa vie en Amérique. Ce recul (non pas ce détachement), même imposé, lui vaudra sans doute bonne part de son aventure.

    De recueil en recueil, la poésie de Paol Keineg reste pleine, quelque forme qu’elle emprunte. Elle est nourrie d’attention, de distance et d’amour. Exprimant toujours une vision large et familière, qui se déhanche volontiers dans un humour subtil, un second ou troisième degré de bon aloi. Cet homme, qui écrit ces livres-là, sait caresser comme il sait sourire des autres et de lui-même (ça n’est pas si courant). D’un lettré qui marche aussi bien pieds nus qu’en sabots, sa parole n’a rien d’éthéré ni ne se sert trop de métaphores, trop trempée dans la vie comme dans son pays.

    « La terre a l’âge de nos corps
    menacée de tiédeur et de scepticisme »
    4

    En 2005 une copieuse anthologie de ses œuvres est publiée chez Obsidiane/Le Temps qu’il fait sous le titre Les trucs sont démolis, extrait d’un vers de Tristan Corbière. On y retrouve des jalons essentiels d’un parcours exemplaire, une écriture sans fioritures dont l’acuité mordante fait mouche à chaque page. Chez Obsidiane encore, paraît Mauvaises langues en 2015, qui lui vaut le prix Max Jacob, et Des proses en manque d’élévation, en 2018. Remarquables, ces proses bercées d’ironie et certes d’une élévation certaine, comme survenues pourtant dans la soudaineté du quotidien.

          « Terre étrangère

    Je ne relis pas les lettres des morts. Elles me font peur. Comme quand au réveil on se souvient d’avoir dansé toute la nuit avec la bien-aimée – celle-là ou bien une autre –, de l’avoir pressée contre soi, et c’était tellement bon, sans nuage, sans heurt, et la douceur au réveil se change en stupeur. L’aimée dans le rêve a parlé, et je n’ai pas reconnu sa voix. Elle écrivait, je n’ai pas voulu déchiffrer son écriture. Quand le soleil revient, il y a des révoltes légitimes. »5

    Cette année 2019 a vu deux ouvrages paraître : Johnny Onion descend de son vélo 6 et Korriganiques 7.

    « […]
    Le monde est une chaîne de vélo
    qui saute
    quand on est à la peine dans la côte
    et que la pluie
    pénètre par la bouche grande ouverte »8

    [Pendant un siècle et demi, jusqu’aux années 1970, des vendeurs d’oignons du Finistère nord se rendaient par nombre au Pays de Galles pour y proposer de porte à porte leur marchandise. C’est à eux que Paol Keineg rend hommage à sa façon, leur redonnant vie à travers deux aventuriers parfois déconcertants, Johnny Onion en premier lieu, et Lakez Du, son interlocuteur privilégié. Il y a quelque chose de Nasr Eddine9 chez ce Johnny, une sorte d’innocence volontiers mêlée d’esprit, un à-propos souvent décalé qui, issu de la raison aussi bien que de la dérision, sème le trouble et aussi l’émotion. On y croise Marilyn aux « seins si lourds sous l’étoffe », mais aussi Homère, Gaston Chaissac, Jésus, Ovide, Ezra Pound, Benjamin, Beckett, Artaud, Shakespeare ou Chaplin. À toute ligne, avec ses pairs ou avec chien ou chat, Paol Keineg respire le bonheur de vivre et d’aimer, et il fait preuve d’une décontraction digne des vieux sages. Ce qui au demeurant ne gêne en rien sa conscience politique : « Si tous les culs-terreux obligeaient / les puissants de la terre / à se laver le cul,/  un monde plus propre sortirait de l’eau. »10

            « Drôles et drôlesses

    Les pauvres sont épuisés
    On peut être pauvre et suivre jusqu’au bout
    la résistance aux mots.
    Sa main en disparaissant dans le chemisier
    est la main de Dieu,
    le sein dans la main de Dieu est le sein de Dieu,
    si Dieu existe.
    Ainsi, des années durant,
    les langues se cherchent, les langues se touchent,
    les mots en accédant à la braguette ou au chemisier
    disent que le monde est beau. » 11

     

    *

    « … S’il ne perd jamais le nord
    c’est parce que détaché du monde
    il reste attaché
    à un minuscule point du monde
    plutôt laid, juste ce qu’il faut
    entre culture et inculture.
    […] »12

    Korriganiques est paru aux éditions Folle avoine (un catalogue d’une richesse incroyable 13). Livre cosigné avec le peintre Nicolas Fedorenko dont une exposition se tenait l’an passé au Domaine de Kerguéhennec, sis en Morbihan et bien connu des amateurs d’art. C’est un savoureux exercice que partage ici Paol Keineg, qui s’amuse avec talent et embarque son lecteur dans des fantaisies de 13 vers chacune – le plus souvent des alexandrins ou décasyllabes – telles celles qu’on se raconte les soirs de veillées dans les chaumières, quand il fait bon répandre autant de sourire que de sagesse. Jugeons en par cette entame :

    « Dieu le père n’est le père de personne
    Dieu la mère joue du biniou pour les bossus
    Loin de dire bonjour par un matin d’été
    les coupables poussent devant eux leur enfance
    […] »14

    ou ce poème-ci :

    « Le hibou au grenier vit sur un dossier de chaise
    La charpente n’a besoin d’aucun dieu pour craquer
    À table tout le monde voudrait chanter
    c’est à qui parlera la langue parfaite
    résolument je me prépare à l’arbitraire
    Les derniers de la classe seront les premiers
    Ils ne veulent plus mourir sans se battre
    Ils ont dressé leur tente dans le champ de la critique
    et finiront tristement dans la critique de la critique
    mais ceci est l’histoire des dernières années
    où ce qui entre par l’oreille gauche sort par la droite
    où la main droite ignore ce que fait la gauche
    et parfois la mort survient dans les cabinets. »15

    À lire à voix haute entre amis, une poésie spontanée, communicative, qui ne se mouche pas du coude. Elle est d’un homme inscrit comme personne, s’adressant aux citoyens mélancoliques ou égarés, obligeant à trouver la bonne mesure, entre dérision et fidélité, amour et déséquilibre.

    * * *

    1) in Paol Keineg, Johnny Onion descend de son vélo, éditions des Hauts-fonds, 2019.
    2) Paol Keineg, préface de Les trucs sont démolis, éditions Obsidiane/Le Temps qu’il fait, 2005.
    3) Ibid.
    4) in Paol Keineg, Lieux communs, Gallimard, 1974.
    5) in Paol Keineg, Des proses en manque d’élévation, Obsidiane, 2018.
    6) Johnny Onion descend de son vélo, dessins de Sébastien Danguy des Déserts, Les Hauts-fonds, 2019.
    7) Paol Keineg, Korriganiques, (avec des peintures de Nicolas Fedorenko), éditions Folle avoine, 2019.
    8) in Paol Keineg, Johnny Onion descend de son vélo, éditions des Hauts-fonds, 2019.
    9) Personnage mythique de la culture musulmane d’origine turque, ingénu et faux-naïf prodiguant des enseignements tantôt absurdes tantôt ingénieux. [d’après Wikipédia]
    10) in Paol Keineg, Johnny Onion descend de son vélo, éditions des Hauts-fonds, 2019.
    11) Ibid.
    12) Ibid.
    13) Voir le site des éditions Folle avoine.
    14) in Paol Keineg, Korriganiques, (avec des peintures de Nicolas Fedorenko), éditions Folle avoine, 2019.
    15) Ibid.

     

    Site des éditions des Hauts-Fonds : ici
    Site des éditions Folle avoine : ici


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