• Bach, c’est l’Aleph de Borges

    André Bernold

     
     « …24h environ que j’écoute – je me flatte de penser que j’étudie, mais je n’ai pas les partitions, qui les a ? – huit Préludes et fugues seulement, de Bach.

    Johann Sebastian Bach (à 61 ans), par Elias Gottlob HaussmannIls sont tous archi-connus, et pourtant, chacun est scellé sur son secret. La coque est très dure. Bach, c’est l’Aleph de Borges, je le répète, personne ne me croit, personne même n’est allé y voir. Et les organistes sont comme les grands médecins, ils se taisent. Les premiers se taisent sur la mort, les seconds sur la vie même. Je suis persuadé que s’il y eut quelqu’un de proche du fameux secret de la vie, de sa formule biologique, moléculaire ou cristalline, c’est Bach. Où donc aurait-il pu prendre ce perpétuel jaillissement de formes et de textures dont il n’y a aucun équivalent en art, pas même chez les plus grands peintres ? Mais pour comprendre Bach, il faut s’éloigner des grandes machines, les Oratorios, même les Cantates, où il y a pourtant bien des aveux, mais perdus dans une mécanique générale trop retentissante. Le cœur, c’est l’œuvre pour clavier. Mais là encore, ce qu’on place au sommet, c’est chef-d’œuvre d’artisan, le Clavier bien tempéré, didactique, comme l’Art de la fugue, absolument sublime quand il devient rêve ; les Variations Goldberg ; mais le cœur démiurgique de ce cœur, le Fiat divin, la fulguration de mondes en gestation, c’est les Préludes, etc. et Fugues pour orgue. Surtout les Préludes d’ailleurs, encore plus que les Fugues. C’est là qu’il atteint au démesuré en soi, à la liberté souveraine du créateur absolu. Où, là, il est le Dieu Bach, ou les mots n’ont aucun sens. On n’en revient jamais, c’est totalement inusable, après la cinq-centième écoute il y a toujours quelque chose qu’on n’avait pas entendu et qui nous place à l’origine de l’univers. Non, il n’y a rien d’équivalent dans aucune musique d’aucun lieu ni d’aucun temps avec aucun autre être humain. Bien sûr, de ces tonnerres sur le mont Sinaï il y a aussi beaucoup de versions très médiocres, routinières, brouillées, brouillamini quasi inaudible. C’est qu’il y a ici trop de paramètres à prendre en compte, la nature de l’orgue, d’abord, certains ne conviennent pas, sans qu’on le sache forcément d’avance. L’acoustique de l’église ensuite est décisive, et partout les problèmes très ardus, de prise de son, que cela doit poser. L’orgue est un instrument spatial énorme, totalement hétérogène, pas homogène plus ou moins comme un hautbois ou un violoncelle, et la capture-micros est certainement un casse-tête effrayant.

     
    Orgues Silbermann, église abbatiale Saint Maurice d'EbersmunsterIl y a d’ailleurs très peu de réussites, et il faut sans cesse utiliser une espèce de corrector auditif interne absolument impossible à décrire, mais indispensable, car toutes les versions sont fautives par quelque endroit. Il faut récrire le son dans sa tête sur des segments entiers. Pareil pour l’interprétation elle-même, certains sont bons dans tel trait, mais ratent tel autre. L’extrême difficulté est dans la netteté de la conduite des voix, dont la complexité est assurément la plus folle de toute l’histoire de la polyphonie (occidentale) ; là, certains registres baroques, bizarres ou puissants, à quelque égard que ce soit, peuvent beaucoup aider, encore faut-il que l’orgue en soit muni. Il y a donc une composition improbable à trouver, entre l’orgue, les bons registres d’icelui, l’interprète le plus délié, la bonne acoustique (paramètre inchangeable), le bon dispositif micros, les bons micros, le bon mathos, le silence (pas toujours acquis), et surtout l’ingénieur du son génial. Tout reste très imparfait, certaines versions très primées et quasi obligées sont de la bouillie de chat sur des plages entières. Celui qui, à mon sens, s’en tire le mieux, comme virtuose-athlète, avec les instruments qu’il a choisis, c’est feu le très grand André Isoir, qui, semble-t-il, est peut-être le seul à maîtriser vraiment, je ne dis pas tous, mais l’essentiel des paramètres de cette gigantesque équation à xn inconnues. Il y a aussi l'intégrale sur orgues Silbermann chez AEOLUS 19 CD, par quatre organistes, Ewald Kooiman, Ute Gremmel-Geuchen, Gerhard Gnann et Bernhard Klapprott. Je n'en ai entendu que des extraits : les Silbermann sont irrésistibles pour un Alsacien. Celle, classique, de Marie-Claire Alain, a aussi des parties irremplaçablement belles, définitives. On attend beaucoup enfin de l'intégrale de Marie-Ange Leurent et Éric Lebrun, dont le premier volume, le seul paru, sauf erreur, sur les orgues Silbermann de Soultz et d'Ebersmunster, est une absolue merveille. On dirait que le Seigneur protège bien les secrets de ses Élus, car, c’est curieux, mais c’est un fait par mes soins parfaitement établi, la totalité des organistes, petits et grands, hommes et femmes, ont avec une évidence irréfragable, des têtes… bizarres.*

     André Bernold (été 2017)

    * Écrit dans l'enthousiasme. C'est évidemment faux. Et la première exception massive qu'il me faut citer, c'est toi, l'organiste que je vois qui me lit. (n.d.a.)


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