• Balades en canoë sur la Mayenne, l’Huisne et la Sarthe

     Jean-Claude Leroy

    à propos de Pagaie simple, de Victoria Horton

     

    « À voir la longueur du rayon tourisme alternatif dans une librairie commerciale, le “voyager autrement“ se porte bien ces temps-ci. » Ce sera donc un livre de plus, pourtant vraiment singulier celui-ci, par sa qualité littéraire en même temps que par sa précision descriptive. Et il concerne la Mayenne !

    C’est en effet sur trois rivières de l’ancienne province du Maine que Victoria Horton pratique le canoë, seule ou bien avec son compagnon, Roger. Son lecteur est convié à de bien belles balades champêtres à travers une heureuse et méticuleuse chronique d’une glissade annoncée, à coups de pagaie simple. Notamment de Mayenne à Segré, suivant sur l’eau le chemin des écluses, ô combien nombreuses, notant les détails des préparatifs aussi bien que la descente proprement dite, dans ses aspects gestuels ou contemplatifs. Au même titre que les bipèdes bavards, les végétaux et les animaux sont ici, bien sûr, une population à part entière, un peuple visité.

    Au fil de l’eau et des jours on croise un troupeau d’oies dont il est prudent de se méfier, un vieux chien sourd qui se métamorphose en un chien juvénile, des boules de poissons-chats errant près des racines immergées, ou encore une mystérieuse « Notre-Dame-des Géraniums ». On croise aussi de jeunes Manouches qui accepteront de garder quelques heures l’engin flottant des marins d’eau douce, et aussi Corbak, le corbeau tombé du nid qu’ils ont adopté peu auparavant. On croise des personnes comme tout le monde, autant de curieux personnages, pour peu qu’on s’y intéresse.

    Vu de la surface, sur laquelle pèsent les 253 kilos de l’embarcation (35 kg le canoë, 88 kg de nourriture, vêtements, tente, etc. et 130 kg pour les deux navigateurs), l’eau paraît opaque ; davantage le matin que le soir, note l’auteur, et « à l’instant où l’on croit qu’on va percer son mystère, que les vapeurs seront soulevées ou dissipées, l’eau se referme presque d’un coup et nous renvoie l’image inversée des peupliers d’en face. » Mais non contente de refléter des ciels et des colonnes d’arbres, l’eau renvoie aussi à des mirages : « La rivière est sinueuse et sale [il s’agit ici de la Sarthe !]. Roger qui n’a rien perdu de son enthousiasme me signale, devant nous à droite, là, là ! une ruine romaine, une merveille archéologique ! Nous avions déjà cru en dénicher une hier, de merveille archéologique, une meule de pierre ; ce n’était qu’un pied de parasol en ciment. La ruine de ce matin a l’air modeste, mais il faut aller y voir. C’est un assemblage hasardeux de quatre parpaings enrobés de vase comme d’une crème verdâtre. » Et plus loin, « ce poisson gris qui court au long de nous, ce n’était que l’ombre d’une hirondelle. » Comme quoi un voyage présenté comme anodin et sans risque nous emmène parfois plus loin qu’on ne l’aurait cru. Il est vrai surtout que le talent d’observation émerveillée de Victoria Horton rend la lecture de ce texte étonnamment respirante.

    Mais les rendez-vous se font à l’occasion plus prosaïques : à l’heure où les directives européennes invitent à en détruire un certain nombre au nom de la restitution des cours d’eau en leur état sauvage initial, Victoria Horton découvre bientôt la question des barrages. Elle ne sait trop quoi en penser, se rend à une réunion à l’Université du Maine, écoute contempteurs et défenseurs, en reste finalement à son scepticisme préalable, qui lui va bien.

    Un glossaire en fin de volume se révèle utile pour le novice. J’apprends que cravater signifie dans le jargon des descendeurs de rivières : « se retrouver plaqué par le courant sur un ou deux obstacles en travers du courant. » Un infran est « un obstacle qui ne peut être franchi. » Le très beau mot embâcle, lui, appartient au vocabulaire des lettrés, amateurs de Maurice Genevoix, par exemple, écrivain qu’apprécie particulièrement Victoria Horton, et on comprend pourquoi. Selon le Littré, on appelle embâcle « tout embarras dans les eaux, ruisseaux et rivières ».

    Pour conclure cette note, j’extrais de Pagaie simple un éloge avoué de la dérive, résumé d’une philosophie du non-vieillir : « J’ai compris qu’en matière de lutte contre le temps qui passe, une stratégie possible consiste à continuer de descendre avec lui, l’accompagner comme nous le faisons ; à considérer que suivre la rivière, ce n’est pas se déplacer, c’est être au contraire, de façon continue, hic et nunc. »

     

    Jean-Claude Leroy

     

    Victoria Horton

    Pagaie simple

    Ed. Les Contrebandiers

    12 €


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment



    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :