• C Koi C Konri

    André Bernold

    Jacques LacanLa bêtise est difficile à définir. Ni Flaubert, ni Sartre, ne sont parvenus à des résultats satisfaisants. Lacan s'est fendu d'un « la connerie, moi je m'incline » qui, certes, a de l'allure. Le problème, c'est qu'elle (la connerie) le lui a bien rendu (elle s'est pliée en quatre devant l'oracle). De tous les – non pas grands esprits, Lacan n'est pas un grand esprit, mais de tous les hommes supérieurement intelligents du siècle dernier, ou de la fin de ce siècle, Lacan, assurément, aura été le surgénérateur du plus puissant courant d'imbécilité qui se soit jamais vu depuis la scolastique dégénérée du moyen-âge tardif au dernier degré de sa décomposition. Et cette nouvelle scolastique règne, souveraine, et nourrit très bien son homme. Et me voici avec sur les bras trois millions d'amis, trois millions de Lacaniens, avec plaque. Nos amis les bêtes.

    C'est encore Deleuze, vers la fin de Différence et répétition, qui propose les meilleures esquisses brèves, saisissantes, de ce qu'est la bêtise, hélas trop allusives. Ce n'était pas son problème. Sa noblesse native ne pouvait pas être vraiment requise par ce thème. Dans le privé, je l'ai souvent dit, Deleuze était un satirique des plus féroces, un Juvénal de Lutèce. Pourtant, même lui n'a pas pu empêcher l'abâtartissement de son apport propre, qu'il avait largement prévu, Richard Pinhas en est avec moi le témoin. Deux témoins qui crèvent de solitude et de misère, soit dit en passant. Il est indubitable qu'il y a maintenant une scolastique deleuzienne aussi, qui de longue main m'a repéré et flairé pour ce que je suis en effet : son ennemi. Les noms propres pourraient être fournis individuellement, confidentiellement, et à la demande. Je serais tranquille pour ceux et celles qui les portent : cela non plus n'intéresse absolument personne. Tant mieux ? Tant pis ? La nuit, tous les chats sont gris. Et autres proverbes hégéliens. Mais ils ne seront pas fournis, je ne suis pas un délateur.

    Longtemps, la bêtise cultivée a pu sembler la menace principale, et c'est d'ailleurs ça qu'on paie si cher aujourd'hui. De cette époque révolue, je suis moi-même un assez bon spécimen, ni le plus brillant ni le plus convaincant de très loin, mais enfin c'est bien des mecs dans mon genre que plus personne ne veut, sous aucun prétexte. Mais Valéry déjà, sur une autre Atlantide, dans un monde englouti encore antérieur, avait insisté sur ce que l'intelligence a d'irréductiblement bête.

    (En vérité, j'aimerais bien être l'ennemi de tout le monde, je ne dis pas l'ennemi public, ce n'est encore qu'à titre strictement privé que je suis récalcitrant. Comme armes je n'ai que deux plumes de stylo à encre, l'une, large, en or et iridium, l'autre, fine, en acier. Et c'est tout. Je n'ai même pas de clavier, c'est Jean-Claude (naguère c'était Jean-Pierre) qui « saisit » à l'ordinateur mes griffonnages, et c'est pas de la tarte. Cependant, je n'en ai jamais eu l'étoffe (de l'ennemi de tous ; de la tarte, je l'ai) et je n'en a plus le temps. J'aurais bientôt débarrassé le plancher, d'une manière ou d'une autre.

    TolstoïPourtant, j'aime à penser aussi que je suis pour quelques-uns un véritable ami, qu'ils me connaissent ou non, et souvent ils ne me connaissent ni d'Eve ni d'Adam. Mon amitié alors je l'impose comme un fardeau. Mais c'est la dernière chose à laquelle je crois encore un peu, la solidarité obscure entre plongeurs quasi-anonymes qui, à la profondeur à laquelle ils sont descendus par leurs propres moyens, sont presque tout-puissants. J'en donnerai encore quelques exemples ultérieurement, S. J. V. si je vis, comme le notait Tolstoï à la fin de chaque page de son Journal de vieux bandit traqué. En voilà un, de très grand type. Joyce en est un autre.

    Je transmets ici à la postérité indifférente, voire indigne, ce mot magnifique que moi qui vous écris ici, j'ai entendu tomber des lèvres de Beckett : « C'est lui l'artiste incorruptible. » Lui, James Joyce. C'est un octosyllabe. Notez bien : incorruptible. Tellement inflexible qu'il ne se laissera acheter, c'est-à-dire détourner, par rien ni par personne. C'est la vertu suprême que Wittgenstein reconnaissait à Milton : unbestechlich, disait-il, suffisamment pour que son témoignage sur Shakespeare soit valable.

    On est désormais très loin de tout ça, de Joyce, de Valéry, et de ma propre sottise terriblement datée, dans le sillage de tous ces auteurs démodés que très certainement je n'ai compris qu'au quart ou au cinquième. Aujourd'hui, Jean-Claude, c'est à ton ami B., le vieux et grand peintre, à Paris, boulevard Raspail, qu'on a posé la question suivante : « Lire, mais à quoi ça sert ? » En effet ! À quoi ça peut bien servir ? Pourtant, il y a à cette question inepte et basse une réponse fulgurante. C'est dans l'œuvre de Chalamov qu'on la trouve.

    JoyceChalamov ? Comme je dis souvent : au jour du Jugement, le Père siègera à la droite et le Fils à la gauche de Varlam Chalamov.

    En attendant ce jour, la bêtise nous écrase. C'est encore Richard Pinhas qui a raison : certes, on ne nous colle pas au poteau, mais on est bel et bien en train de nous liquider. Car la bêtise est devenue une norme sociale. Ne l'est-elle pas depuis le milieu du XIXe siècle, cadeau de la bourgeoisie louis-philipparde puis louis-napoléon-bonapartiste, dont la petite bourgeoisie macronique est la légitime héritière ? Assurément. Mais ce n'était alors qu'une norme parmi quelques autres. Maintenant c'est LA NORME, la norme unique et en quelque sorte absolue. Et c'est par là déjà qu'on peut prétendre, avec une certaine vraisemblance, que la société dans laquelle nous avons déjà plus qu'un pied est totalitaire. Il y en a d'autres indices.

    Oui, la bêtise est la norme unique, dont les autres ne sont que des calques. Cherchez bien, cherchez attentivement : au fond, il n'y a qu'elle. Et c'est parti pour une gigantesque industrie, culturelle, c'est-à-dire spectaculaire, avec produits dérivés, qui, pour dérivés qu'ils soient, souvent viennent d'abord. Se heurter à la connerie, c'est avoir affaire à des puissances et à des intérêts d'un ordre de grandeur fantastique. Et s'incliner, comme Lacan, ne suffit plus du tout. C'est corps et âme qu'il faut se soumettre. L'ère du connard gentil aussi est révolue, même si les gens s'accrochent désespérément à ça, pour ne pas voir l'abîme dans lequel, en à peine un demi-siècle, nous avons tous roulé : d'où le succès peu démenti des comiques de tout poil, et l'illusion intéressée du « second degré ». Il n'y a pas de second degré. J'attends celui qui me démontrera le contraire. Là encore, je suis bien tranquille. Il n'est pas né.

    Mais dire cela, m'objectera-t-on, c'est strictement ne rien dire, à ce niveau de généralité arbitraire votre propos est vain, il est même complètement nul. Je vous l'accorde. D'accord. Notez pourtant que je viens d'avancer une petite proposition non-entièrement triviale : « Il n'y a pas de second degré. »

    Et je vous répondrai ceci : aujourd'hui, c'est la bêtise elle-même qui pose les bonnes questions, c'est la bêtise qui donne les bonnes réponses, et c'est encore la bêtise qui interroge la bêtise : C KOI C KONRI. Bref, le champ, ou la solution, sont saturés, sursaturés, on est en phase métastable de cristallisation. Je fais un pas de côté et je le dis, c'est vraiment tout. C'est bête, c'est nul, d'accord, et de plus vous le contestez. Je m'en tiens à ce que je dis : je fais un pas de côté. Qui a quand même quelques conséquences, notamment en matière d'abstention, je me suis déjà expliqué sur certaines (pas de journaux, pas de télé, pas d'ordinateur, pas de mail, pas d'internet, plus de radio non plus, et bientôt plus de téléphone), et je n'ai pas fini (il me reste à parler de la « consommation ») (quelques lignes).

    ChalamovOui, bien, je vois à qui j'ai affaire, me rétorquez-vous : un réactionnaire maladif et nauséabond, un technophobe caricatural et miteux, une espèce d'Amish débile, un ermite moisi et revanchard, un sous-prolétaire intellectuel désocialisé, un vieillard infirme, solitaire et frustré, impotent, impuissant, prétentieux et méchant, un vieux con. Je vous l'accorde encore. Ce que vous dites est exact. Cependant laissez-moi faire mon pas de côté. Ça, je peux encore, non ? Et ce n'est pas encore interdit par la loi ? OK ? Je n'en demande pas plus et bon voyage à vous.

    Je continue. M'écoute ou me lise qui voudra. De toute façon, je suis seul à ma table, au cœur de la nuit, comme on dit, avec quelques objets inanimés épars, « objets inanimés, avez-vous donc une âme… », non, plus rien ni plus personne ne me « force d'aimer ». Tout cela se présente maintenant tout autrement.

    Ouvrez n'importe quel journal, n'importe quelle revue, et voyez les interviews, pas les articles dits « de fond », il en reste de lisibles. Interviews de stars en tous genres, d'artistes, d'écrivains, de « concepteurs », de ministres, de clowns de la « société civile ». Dans une tranche temporelle donnée, dont la découpe relève d'un certain ésotérisme, tout le monde dit la même chose. C'est une certitude, et vous pouvez le prédire, avec un peu d'exercice (que je ne me donne plus la peine de faire). Et ce que tout le monde dit est complètement idiot. Et ça aussi, tout le monde le dit C'est donc dit deux fois : doppelt gnaaït hält besser, c'est un diction alsacien, cousu deux fois ça tient mieux. La bêtise c'est la censure mais c'est aussi l'acceptation de la censure, et sa bonne conscience, par dessus le marché. Dès lors, tout est bien, et tout va bien.

    Toute la société en est là , sans exception, la société française, en tout cas, c'est vrai des plus déliés et des plus érudits. Et la radio ! Ecoutez ce savant infiniment respectable, de qui la belle tête chenue, la tête vénérable, porte avec une grâce énergique la couronne de lauriers ; il est très sympathique, de surcroît, et pourtant ce qu'il cause dans le poste est bête à manger du foin.

    Presque à chaque fois, car il y a longtemps que ça dure, dans une extrême irritation je tournais le bouton, interrompais l'émission, le flux de niaiseries, simplifications outrancières, approximations, n'importe quoi, du flan, de la foutaise, BULLSHIT. Je n'écoute plus. Plus du tout. Beaucoup font comme moi.

    Il y a donc un problème avec l'interview, la forme, le protocole interview, l'entretien. Oui. Mais la forme ultime, la forme suprême de la bêtise la plus profonde, et pourtant la mieux reçue, a été atteinte, sous forme d'entretiens, depuis un certain temps déjà, par Marguerite Duras.

    Parler aujourd'hui dans ces conditions, où que ce soit, de n'importe quoi, dans n'importe quelle circonstance, c'est aller au désastre. Si ce n'est pas à la fois massif et ultra-court, ça ne passera jamais. Dieu est dans les détails, dit-on, mais on l'a dit aussi du diable. Kif-kif, mais dieu, diable, détails, c'est devenu un luxe, un luxe presque impossible. Ce qu'on attend de vous, c'est de formater le formatage, et vous le ferez, vous le ferez de vous-même, tant la pression atmosphérique est gigantesque.

    Bien sûr, il reste des fondations savantes, en très grand nombre. Elles se procurent le maximum de productions des autres fondations savantes, et les rangent soigneusement. Inutile d'en dire plus. Vous m'entendez, surtout si vous appartenez à une fondation savante.

    Certes, à la télé c'est mille fois pire. Mais je n'en ai pas et n'en ai jamais eue. Cela au moins m'est épargné. C'est Pasolini qui disait qu'un écran de télé lui donnait envie de vomir. Je ne tiens pas à singer Pasolini, mais je puis attester sur l'honneur que ça me fait le même effet. D'ailleurs, tout écran est hideux, allumé ou éteint. Il y a là, dans cette impitoyable et lugubre surface grise, quelque chose qui m'est intolérable, un mot d'ordre. Un écran c'est d'abord fait pour cacher. Ce que ça montre, ça le cache. J'en suis absolument certain. Et si je vais un peu plus loin, je dis que c'est Platon qui a raison dans les siècles des siècles : la seule vision valable est la vison intérieure, les classiques diront : l'inspection de l'esprit. Pour voir, il faut fermer les yeux. Gardez vos écrans plats, mais n'en offusquez par ma cécité.

    Où en sommes-nous ? Ne reste-t-il pas malgré tout des failles, des interstices, des exceptions ? C'est ce que m'objectent quelques jeunes gens, de ceux qui tiennent encore la route, qui ne sont pas encore complètement noyés, il en reste quelque-uns, y compris dans le voisinage de l'horrible vieux bonhomme que je suis. Mais c'est là que je suis tout à fait désespéré, car il me faut leur répondre : aux interstices, aux failles, aux exceptions, j'y ai cru toute ma vie, j'ai même misé dessus. Mais, dans cette période qui, pour mon malheur privé, coïncide avec la durée limitée de ma propre vie (qui ne s'est pas dit ça, à toutes les époques ?), ces failles, ces interstices, je les ai vu disparaître, ici lentement, là beaucoup plus vite, ce n'est pas le même rythme dans tous les domaines. Quant aux exceptions, j'ai assisté, presque impuissant, mais pas toujours, à leur élimination pure et simple. Parfois, j'ai quand même pu sauver les meubles, et c'est ce que j'ai fait de mieux. Jusqu'à ce que je sois moi-même éliminé.

    Et c'est le pire des cauchemars : le tissu conjonctif envahit tout. Pourtant, le tissu conjonctif est sain ? Oui… En un sens, oui… mais en un autre sens peut-être pas… peut-être est-il tout entier malin… Ça cicatrise, vous voyez… mais c'est comme si la cicatrice était la plaie… ou pire que la plaie…

    C'est donc évident que la bêtise n'est pleinement et terriblement bêtise mortelle QU'EN TANT QUE sociale, grégaire. Il faut en passer par le EN TANT QUE hégélien. Le salut est donc, en première, mais nécessaire instance, dans la solitude, et le retrait, aussi complet que possible, de tout ce qui est social. L'exact inverse de ce qu'une propagande universelle préconise. Ce n'est qu'une condition négative, elle est nécessaire, mais pas suffisante. J'essaierai d'en dire plus, sur ce dernier point, une prochaine fois. On ne m'en saura nul gré, car le désir de conformisme chez la plupart des jeunes est encore plus fort que le désir sexuel. On dirait même que le second est entré dans le premier, ou que le premier est un vecteur du second. Voyez les pensionnaires des pénitenciers américains, je veux dire ceux qui le singent, ou les Hercules de foire, s'adjuger les plus belles filles : des trognes invraisemblables lippes pendantes, et les feuilles de choux énormes mais très à la mode.

    Talibus orabat dictis arasque tenebat,
    cum sic orsa loqui uates : « Sate sanguine diuom,
    Tros Anchisiade, facilis descensus Auerno :
    noctes atque dies patet atri ianua Ditis ;
    sed reuocare gradum superasque euadere ad auras,
    hoc opus, hic labor est. Pauci, quos aequus amauit
    Iuppiter, aut ardens euexit ad aethera uirtus
    dis geniti potuere…»

    Virgile, Enéïde, VI, 124-131

     André Bernold, 10bre 4 XVII, 5:00 am

     

     


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