• Carolee et le chat…de Schrödinger ? Complexité, contingence…et Q bit

    Denis Schmite 

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    A la fin des années soixante du siècle précédent, la jeune et belle Body Artist Carolee Schneemann dans son action mémorable de East Hampton, Interior Scroll, le rouleau intérieur, livrait sa propre version, provocatrice, infiniment subversive, de ce texte sacré, et révélait à tous ce qu’est l’Art en général et aussi l’écriture en particulier. L’Art véritable, le seul « valide », n’est jamais confortable et son produit, l’œuvre d’art, c’est toujours un morceau de tripes que l’on arrache à soi-même. Un jour donc Carolee Schneemann sauta sur une table, le corps peint avec de la boue et uniquement revêtu d’un drap, puis elle a commencé à lire l’un de ses textes sur la peinture de Cézanne. Enfin elle fit tomber le drap et extirpa de sa plus extrême intimité, à ne pas confondre avec « l’extimité », on y reviendra, un rouleau de papier sur lequel était écrit un pamphlet féministe qu’elle lut également à l’assistance, cri énorme contre l’exclusion des femmes d’Amérique du monde de l’Art, les Etats-Unis étaient et demeurent effroyablement machistes, ce ne sont pas les seuls, en même temps qu’apologie du vagin entre autre comme source de tous les savoirs sacrés. A une époque de séquençage à haut débit du génome humain, notre époque, le défilement du rouleau écrit venu des profondeurs de Carolee était un acte visionnaire qui renvoie au fantasme de tout connaître d’une personne, passé, présent, futur, aujourd’hui en déroulant simplement sa double hélice d’ADN et en procédant à l’inventaire policier de ses gènes. Fort heureusement, c’est un peu plus compliqué que cela. Il ne faut pas oublier aussi la fascination que le crâne humain, réel ou représenté, exerce sur les Hamlet de toutes les époques qui plongent leur regard dans les orbites évidées, inestimable reliquaire devenu à son tour relique, boîtier périmé d’un projet supposé divin et qui l’a déserté, vertige d’un contenant sacré au contenu sublime enfui, expérience problématique d’un habitacle devenu inhabité, d’un vide mystérieux et sans finitude. Angoisse du vide, de l’absence, et obsession des origines, dont témoignait déjà la présence du crâne d’Adam au pied de la croix dans les représentations anciennes du Golgotha, le lieu du crâne. « L’espace vulvique » qu’explorait Carolee Schneemann, comme elle disait, est aussi pour nombre d’hommes, même les plus « macho », source d’une terreur inavouable et inavouée, celle d’un engloutissement définitif, d’une absorption totale, d’une dissolution, d’un retour à la case départ, mais aussi image d’une castration possible, punition d’un père vengeur car bafoué, dépossédé, lui le chef de la petite horde, ou d’une femme outragée ou traitresse, Dalila, Judith, Salomé. Héritage ou genèse des monothéismes ? Le trou noir d’où tout est venu peut finalement tout absorber, y compris les images, y compris la virilité, y compris l’âme des hommes qui siège souvent dans cette excroissance inesthétique dont ils disposent un petit peu plus bas que le nombril. Depuis le tout début du vingtième siècle, les physiciens et astrophysiciens sont obnubilés par les trous noirs, incommensurables aspirateurs de matière et d’énergie supposés constituer le cœur des galaxies, et se disputent sur le fait de savoir s’ils conservent tout ce qu’ils ont absorbé, s’ils ne rejettent jamais rien, et en tant que déchirures de notre espace temps s’ils pourraient ouvrir sur d’autres univers de matière ou d’antimatière. Le trou noir, à l’instar de « l’espace vulvique » de Carolee Schneemann, peut ouvrir aussi sur des abysses de sexualité, trous noirs comme vagins de l’univers ou du multivers, avec cette image finalement très drôle utilisée par John Wheeler pour exprimer une incertitude relative à la nature et à la physique des trous noirs, « Black holes have no hair », les trous noirs n’ont pas de cheveux, ou de poils, c’est selon ().

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    Nous, les penseurs postmodernes, avons concocté une méthode d’approche, de pénétration, d’appréhension des systèmes, méthode non-réductrice, non-normative, non-rationnalisante. Je veux bien sûr parler de la systémique. De quoi s’agit-il ? me demanderez-vous inévitablement. Eh bien ! Tout d’abord, tout repose sur une conception que nous entretenons du réel et de celui qui vit intelligemment dedans. Le réel est complexe, nous l’avons dit à moult reprises, nous en avons convenu tous les deux, et il ne peut jamais être enfermé dans un ou des cadres préétablis comme avaient la volonté de le faire les vieux penseurs, notamment et surtout ceux des Lumières, et comme continuent de le faire des spécialistes rigides, incapables de se distancier de leurs savoirs. On ne doit pas, on ne peut pas, chercher à trier les choses du réel, à les comprimer, puis à les ranger dans des boîtes, les catégories. Il faut penser différemment, aborder le réel, aborder tous les systèmes qui le constituent, avec un esprit neuf. Les choses du réel sont souvent désordonnées, parfois inédites, toujours contingentes. J’insisterai particulièrement sur ce mot : CON-TIN-GENTE. Savez vous ce que cela veut dire en logique ?

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    La philo ça n’est pas trop mon truc, m’excusai-je piteusement.

    Ça ne fait rien ! me répondit-il avec une certaine condescendance, tout du moins l’interprétai-je ainsi. Donc, poursuivit-il, et il appuya sur le mot donc, les choses du réel sont dites contingentes parce qu’elles peuvent être différentes de ce qu’elles sont et aussi parce qu’elles peuvent être ou ne pas être, comme Hamlet. Dans le monde de l’infiniment petit, les physiciens quantiques nous apprennent aussi qu’elles peuvent être et ne pas être en même temps. C’est l’histoire, ou plutôt la jolie fable, du chat de Schrödinger qui est à la fois mort et vivant, tant qu’on n’a pas ouvert la boîte dans laquelle on l’a enfermé avec une fiole de poison susceptible de se briser lors de la désintégration d’un atome radioactif. Déjà à l’époque de l’une des grandes réflexions, pour ne pas dire polémique, de la physique moderne, ce que l’on appelle la dualité onde-particule, les chercheurs ont déduit de leurs observations qu’un photon passait en même temps par les deux fentes de la machine de Young et non pas par la fente droite puis par la fente de gauche, et encore moins par la fente de droite uniquement ou par la fente de gauche uniquement. C’était là la condition pour que sur l’écran situé derrière les fentes des séries de points brillants apparaissent en franges, en ondes. Les photons étaient à la fois des particules et des ondes. Donc, et il appuya à nouveau sur le mot donc, pas de « ou » mais un « et » comme dans la fable du chat. Avec la notion de « superposition d’états », on peut dire que les physiciens quantiques ont élargi celle de la contingence. Tout cela est très beau et je considère que c’est la science contemporaine qui constitue la source véritable de la poésie de notre époque. Tout le reste est bien fade. Mais je me disperse, je me disperse.

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    Les choses du réel sont contingentes, reprit-il, et ce n’est pas là la moindre de leurs qualités. Il n’y a aucune nécessité qu’elles soient comme elles sont et il n’y a même aucune nécessité apparente qu’elles soient. Par ailleurs, les choses du réel, les phénomènes, ne peuvent être détaché(e)s du contexte dans lequel elles/ils prennent naissance et dans lequel elles/ils se développent. Arrivé à ce point je vous renverrai à Pascal, évidemment, mais aussi et toujours aux physiciens quantiques. Par exemple…, et là il farfouilla précipitamment dans sa poche pour en extirper son fameux petit carnet qu’il feuilleta avidement. Voilà ! reprit-il, Max Planck dit quelque part, je cite : « L’ancienne physique ressemblait davantage à une collection qu’à un portrait, chaque classe de phénomènes naturels y avait sa représentation à part et il n’y avait pas de solidarité véritable entre ces diverses représentations…Pour [la physique actuelle] chaque détail joue son rôle bien déterminé et a son importance pour la description de la nature observable. Inversement tout phénomène observable doit trouver la place qui lui convient exactement dans l’ensemble » (4)…Voilà ! répéta-t-il, visiblement satisfait de lui-même, en remettant précautionneusement cette fois-ci son petit carnet à sa place de prédilection, c’est-à-dire dans la poche de son veston tout près de son cœur. En fait, continua-t-il, il nous faut apprendre du réel au fur et à mesure que nous cheminons en lui, et je dirai de l’approche systémique qu’elle nous permet d’apprendre à apprendre. Il n’y a que des individus autres qui peuvent utiliser cette méthode, des individus ouverts à toutes les disciplines, physique, biologie, sciences humaines et j’en passe, non pas maîtrisant tous les savoirs mais capables de les activer tous, de les orienter vers un but sublime, de les transcender, en un mot des individus à sensibilité et formation transdisciplinaires. Si l’on adopte cette posture, observer et apprendre, avec humilité…allez ! L’image est peut être osée, quelque part se frotter amoureusement au complexe, le caresser, le pénétrer, il nous gratifiera alors d’une connaissance neuve qui nous permettra de nous relancer vers autre chose, de nous réorienter, d’agir, car tout doit être résolument tourné vers l’action. Mon ami l’économiste, si vous vous souvenez de lui, j’ai peu d’amis dans ce milieu, mon ami parlait de boucles de rétroaction. C’est bien de cela qu’il s’agit, de boucles de rétroaction que je qualifierai, comme lui, de positive, de retour d’informations après une action, de retour de connaissances en vue d’une action nouvelle.

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    Les prédictions de Moore s’étant avérées strictement et étrangement exactes, poursuivit-il, je suis amené à parler du Q bit.

    Holà ! m’exclamai-je, c’est cochon ça ! …C’est comme une image glissée entre les pages du livre de prières d’un ecclésiastique condamné au célibat !

    Mais non ! répondit-il en rigolant franchement. Le Q bit c’est le bit quantique, la plus petite unité d’information quantique. Avec la miniaturisation constante, aux franges de l’infiniment petit, et la multiplication des composants électroniques, les lois de la physique classique sont, ou vont devenir très vite, totalement inopérantes. En gros, on va être contraint de changer de mécanique. Ce sont les lois de la mécanique quantique qui vont régir l’univers informatique avec l’introduction d’un autre bit, quantique celui-là, et la survenue de deux grands principes : la superposition d’états et sa fille l’intrication. La superposition d’états on en a déjà parlé à propos de la contingence et de son extension dans l’infiniment petit (). Vous vous souvenez de Schrödinger et son chat ?

    Evidemment que je m’en souviens ! lui répondis-je, et le chat de Schrödinger me renvoie bizarrement à une vidéo de Carolee Schneemann, Fuses, fusibles ou fusions, où elle se montre faisant l’amour avec son copain de l’époque, le compositeur James Tenney, sous le regard impassible de son chat Kitch. C’est un beau film expérimental, dans la forme assez proche des œuvres de Stan Brakhage (), avec des collages, de la peinture et du grattage de pellicule. L’objectif de Carolee n’était évidemment pas de fétichiser la femme comme dans un vulgaire porno mais de montrer un amour charnel positif, toute la poésie et la pureté que celui-ci peut contenir. La présence de Kitch est tout à fait fantomatique. Il regarde les ébats de sa maîtresse d’un œil impassible et il traverse le film du bout de ses pattes à coussinets. Pourtant indubitablement sorti de sa boîte, ce chat discret est à fois mort ET vivant. Kitch a peut-être bien connu sa première litière chez Schrödinger.

    Vous avez une bien curieuse tournure d’esprit aujourd’hui ! s’esclaffa le Maître en modernité. Le chat est mort OU vivant, il n’y a plus de doute possible, car une fois sorti de sa boîte il subit, ou interagit avec, son environnement, il n’est plus dans le monde quantique, expliqua-t-il avant de poursuivre. Tout simplement il a « décohéré », Kitch. Je vous expliquerai ce que ça veut dire. Donc, le langage de l’ordinateur quantique sera produit à partir des Q bits et reposera sur cet étrange, et discuté (), effet induit, puisqu’on est dans l’infiniment petit : la superposition d’états. Avec un bit classique on est dans un système binaire, 0 OU 1, on l’a déjà dit et répété. Le Q bit nous place dans un système multidimensionnel, non seulement 0 ET 1 mais aussi tous les états intermédiaires entre 0 et 1. Autrement dit, l’ordinateur nouveau pourra gérer tous ses états simultanément. Une puissance de travail énorme et une mémoire prodigieuse ! Mais le calcul quantique, l’utilisation d’un ordinateur de ce type, ce n’est pas facile vous vous en doutez bien.

    J’opinais prestement du chef car bien sûr que je m’en doutais, sans trop savoir de quoi je me doutais du reste car cela restait tout de même bien abstrait pour ma toute petite calculette cérébrale.

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