• Christophe Elain, (IndependentWHO), intervention au Japon (décembre 2012)

    Christophe Élain      Voir le site Independant Who

    Au Japon, un contre-forum a été organisé par le collectif « Nuclear Free Now », à Koriyama, ville située à 55 km de la centrale de Fukushima, du 12 au 17 décembre 2012, en réponse à la rencontre ministérielle sur la sécurité nucléaire organisée aux mêmes dates dans cette ville par le gouvernement japonais et l’AIEA. Les organisateurs du contre-forum souhaitant qu’un membre d’IndependentWHO fasse une présentation de l’accord OMS/AIEA et des activités du collectif, j’ai donc participé aux différents événements organisés par « Nuclear Free Now ».

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    À Tokyo, une première rencontre a été organisée le 12 décembre par « Friends of the earth Japan » (Les amis de la Terre), avec des interventions de deux associations japonaises sur la situation à Fukushima, avec une présentation de l’AIEA par Reinhard Uhrig de l’organisation autrichienne « Global 2000 » et aussi avec mon intervention.

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    Le jeudi 13 décembre, les mêmes présentations ont été faites, cette fois à Fukushima, avec un moment fort quand, sur la vidéo que je présentais de la vigie devant le ministère de la santé à Paris, les habitants de Fukushima ont reconnu l’une des leurs, réfugiée maintenant en France.

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    Le vendredi 14 décembre, avec le groupe des Européens venus pour ce contre-forum, nous sommes allés pour la journée dans la zone particulièrement contaminée. Le long du trajet, nous avons vu des ouvriers en train de décontaminer au karcher le toit de maisons et en divers endroits, des terrains ou champs, desquels la terre de surface a été enlevée. Contaminée, elle est entreposée dans de gros sacs.

    Nous commençons par la visite de Iitate, un village évacué dans lequel, à part les ouvriers occupés à la décontamination, il n’y a pas âme qui vive. Rien de spécial dans ce village, rien à voir, rien à sentir, seul le bip/bip du compteur Geiger se fait entendre. Étonnante chose que cette radioactivité répartie de manière inégale, en taches de léopard mais qu’on ne voit pas et qu’on peut facilement oublier pour qui le veut, avant que ses conséquences sur la santé ne viennent nous rappeler sa présence. À Iitate, on empile les sacs de terre en attendant une destination dont personne n’a, semble t-il, la moindre idée. La question du stockage des « déchets » pose déjà un très sérieux problème et avec des volumes qui ne vont cesser de grandir tant la décontamination à effectuer est importante. Et pour le moment, les candidats à la réception des déchets se sont signalés pour dire….qu’ils n’en voulaient surtout pas. Alors, dans certains champs, on a choisi la dilution sur place, la terre a été remuée et mélangée à la couche sous-jacente, rendant ainsi désormais toute culture impossible.

    C’est ensuite à Minamisouma que nous nous rendons. La côte est proche et les dégâts causés par le tsunami sont encore bien visibles. On sent un peu mieux la puissance absolument incroyable qu’a dû avoir ce cataclysme et…. l’arrogance des humains à penser leurs centrales nucléaires capables d’y résister.

    Nous rencontrons le Père Kariura, un prêtre venu de Nagoya pour aider les victimes, qui sait ce que radioactivité veut dire car il est né à Nagasaki. Auparavant, il a beaucoup aidé les victimes du mercure rejeté par l’usine pétrochimique de Minamata au sud-ouest du Japon. À Minamisouma, nos compteurs indiquent 2 à 3 microSievert/h à l’endroit où nous sommes soit 16 à 26 millisieverts par an. La ville a été divisée en 4 zones : une où il sera dorénavant impossible de vivre avant très longtemps, une zone où pour l’instant il est interdit de vivre, une zone où l’interdiction de résider va être levée d’ici peu et une zone où il est encore possible de vivre. Cette division en zones soulève des interrogations et divise la communauté qui ne sait plus que croire et faire. Le Père Kariura est visiblement un peu seul et doit faire face à de multiples demandes de la part de la population qui n’a pas encore fui, elle s’en remet à lui.

    Dans la région d’Oguni, c’est Mr Kanno, architecte, que nous rencontrons. Il nous explique comment cette catastrophe a littéralement fait exploser la communauté jusqu’alors très liée. Dans cette zone, ce sont seulement 128 familles qui ont été désignées dans la liste des « Évacuations recommandées » et cela sans qu’on leur dise sur quels critères ces évacuations sont décidées.

    Selon que les évacuations sont décidées par le gouvernement ou si elles relèvent de la population elle-même, il y aura ou non indemnisation. Est-ce bien utile de préciser que tout est fait de la part du gouvernement pour avoir à payer le moins possible. L’imagination et les stratégies ne manquent pas pour arriver à éliminer un candidat à l’indemnité. Il y a également le problème de l’absence de concertation entre les différents acteurs de la gestion de cette catastrophe. Ainsi, des personnes dépendant du ministère de la santé vont décider de décontaminer un endroit, tandis que d’autres, dépendant eux du ministère de l’environnement, vont décider de décontaminer un autre endroit sans que la population soit informée des raisons du choix des uns et des autres.

    Dans cette zone, des mesures ont été faites sur les plants de riz. Il a été constaté qu’il n’y avait pas de lien linéaire avec le taux de radioactivité ambiant du sol et la dose qui se retrouvait ensuite dans la plante. Des variations sont constatées et sont dues à un grand nombre de facteurs dont le type de sol, sa teneur en calcium par ex…, nombreux facteurs qui rendent extrêmement difficile la décision de cultiver ou non.

    Les méthodes de mesures et la manière dont la catastrophe est gérée dépendent beaucoup du maire. Dans les communes où le maire prend peu d’initiatives et ne coopère pas avec sa population, chacun doit se débrouiller par lui-même pour les mesures de la radioactivité, pour les examens de santé et la lecture des résultats ainsi que pour l’estimation des mesures à prendre.

    Dans cette région d’Oguni, la population rurale vivait simplement et l’utilisation d’internet était inexistante pour certains. Alors, sans ce moyen d’informations, face au silence des autorités et face aux informations contradictoires qui sont données, ainsi qu’aux mesures qui sont prises sans logique évidente, ils se sentent trahis, abandonnés, perdus. Ce sont ces sentiments qui sont généralement exprimés quand on se retrouve face à une des victimes de Fukushima. Au cours de cette journée, nous nous sommes arrêtés devant plusieurs compteurs, installés en différents endroits, qui doivent permettre ainsi à la population de savoir où en est la contamination. Mais, comme on nous l’avait dit, on a pu constater qu’entre ce qu’indiquait le compteur « officiel » et le nôtre placé un peu plus loin, une différence existait et dans le sens d’une moindre contamination pour le compteur officiel. Pour éviter que ne s’affiche un chiffre trop élevé, la zone au niveau et autour du compteur est généralement nettoyée et décontaminée.

    D’autres techniques sont également employées comme par exemple placer une plaque métallique sous le compteur. Du coup, le chiffre ne reflète pas le niveau réel de contamination de l’endroit où vivent les populations. Dissimulation, mensonges, le nucléaire est fidèle à lui-même.

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    Le samedi 15 décembre, une manifestation a été organisée devant « Big Palette », le centre de congrès de Koriyama. L’AIEA y tenait là, pendant 3 jours, une conférence ministérielle sur la sécurité, réunissant plusieurs centaines de membres de toutes les organisations du lobby nucléaire et ministres venus du monde entier. Étonnamment, dans cette ville qui est au cœur de la catastrophe, nous n’étions que quelques centaines à manifester.

    Le déni est fort parmi la population locale, le désir d’oublier domine mais l’angoisse des conséquences et la possibilité que le désastre s’aggrave encore est, semble t-il, bien présente dans toutes les têtes. Moment fort dans cette manifestation : la porte-parole de l’AIEA est venue écouter les discours des représentants des différentes associations de victimes. Visiblement émue devant toute la souffrance qui se disait, elle n’a malgré tout pas franchi la barrière qui nous séparait d’elle pour s’associer aux victimes. Dans dix catastrophes peut-être…

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    Le samedi après-midi, toujours à Koriyama, se tenait la conférence des maires contre le nucléaire (80 maires de la région de Fukushima et d’ailleurs sont membres de ce groupe). Ils disent eux aussi s’être sentis abandonnés, sans consignes du gouvernement, apprenant les nouvelles à la télévision. Au cours de cette conférence, le sol s’est mis à trembler, puis les murs et le plafond : 5,3 sur l’échelle de Richter. Nous étions à 60 km de la centrale en ruine et de la piscine du réacteur n° 4 qu’un nouveau séisme pourrait faire s’effondrer. Ma voisine, pourtant très habituée aux incessants soubresauts du pays a pâli et moi aussi bien sûr. À Big Palette, les congressistes de l’AIEA ont eu aussi droit à cette secousse. Pas suffisante cependant pour ébranler leur conviction comme j’aurai l’occasion de le voir le lendemain.

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    Les organisateurs de « Nuclear Free Now » ayant obtenu le droit d’avoir des « observateurs » à la conférence de l’AIEA, j’y suis donc allé le dimanche matin. Le thème était : « Leçons apprises de l’accident à la centrale nucléaire de Fukushima ». Intéressant de voir qu’il n’y a, sans surprise, rien à attendre de ces grand-messes à la gloire du nucléaire. En résumé, les intervenants ont exprimé la satisfaction du travail fait, des choses réalisées, mais ont reconnu tout de même la nécessité de faire encore mieux pour assurer un maximum de sécurité afin qu’un accident comme celui de Fukushima ne se reproduise. La veille, lors de la cérémonie d’ouverture, Mycle Schneider, présent lui aussi comme observateur, nous a dit avoir eu le sentiment de se retrouver en 1986 : en bref, l’accident n’a pas eu les conséquences que l’on aurait pu craindre. Minimiser, minimiser le plus possible, telle est la volonté du lobby.

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    Le dimanche après-midi, c’est la conférence citoyenne qui était programmée, avec d’abord la présentation de l’AIEA par Reinhard Uhrig de « Global 2000 » puis ensuite mon intervention sur l’accord OMS/AIEA et les activités d’IndependentWHO. Les représentantes de 2 associations japonaises nous ont ensuite rejoints ainsi qu’un ancien ambassadeur du Japon pour un échange avec le public.

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    Le lundi 17, je suis retourné à la conférence de l’AIEA, le thème étant « Protection des populations et de l’environnement de la contamination radioactive ». Ce matin-là, Maria Neira, directrice du département Santé et environnement à l’OMS, a fait une présentation du rôle de l’OMS et du travail réalisé. Une présentation faite a un rythme soutenu, avec une longue liste des collaborations en place à l’OMS et des réponses apportées dès le début de la catastrophe. Bref, une OMS présente et efficace. Et, bien sûr, nous avons eu droit aux inévitables problèmes psychologiques dont souffre la population, la radiophobie en particulier qu’il importe de soigner, entre autres soins (!), par une communication appropriée. Les premiers résultats préoccupants d’une étude menée par l’université médicale de la préfecture de Fukushima à propos de la thyroïde des enfants n’ont pas été évoqués ! L’étude n’a malheureusement pas dû arriver à temps à l’OMS ou elle s’est égarée malencontreusement dans les spams. Un bilan rassurant donc que confirme ensuite Mr Weiss de l’UNSCEAR. Il nous a assuré que pas un des travailleurs décédés dans l’année qui a suivi l’accident, n’était mort à cause des radiations et que celles-ci n’avaient causé aucun effet sur les travailleurs et les populations. Ouf. Il est intéressant de noter que, concernant la santé, certains problèmes ou questions n’ont pas été forcément niés mais ont tous suscité les hypocrites précautions suivantes : Les recherches n’ont pas permis jusqu’à présent de tirer de conclusions – Elles n’ont pas permis de dégager des conséquences significatives – Nous devons continuer à travailler sur ces questions. Ils ne nient plus forcément l’évidence mais ils repoussent au maximum le moment où ils devront tirer les conclusions qui s’imposent. La communication est un thème qui est revenu dans toutes les présentations mais un des intervenants a particulièrement insisté sur la nécessité de ne pas avoir, en public, d’échanges à propos desquels ils ne seraient pas d’accord entre eux. Un discours commun, lisse, rassurant pour les populations, c’est ce qui est visé par le lobby nucléaire et c’est réussi car c’est ce qu’on ressent à ce genre de rassemblement.

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    Le lundi après-midi, une conférence de presse était organisée pour faire un bilan du contre-forum. J’en ai profité pour dire ma joie d’être là, avec la population japonaise, mais aussi mon immense tristesse que ma présence soit liée à une aussi terrible tragédie.

    Conférence de presse à Koriyama J’ai dit également être impressionné par le nombre d’associations qu’ils ont créées pour travailler sur les différents problèmes que génère cette tragédie mais j’ai souligné aussi la nécessité pour elles d’être en lien, solidaires et déterminées, afin de donner une réelle force à cette résistance car visiblement celle-ci reste à solidifier.

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    Après cette conférence de presse, nous sommes retournés vers Tokyo pour rejoindre les 37 millions d’habitants de la mégalopole la plus peuplée du monde. Sur 70 km, la concentration urbaine est absolument incroyable et face à cela, le sentiment est terrible. Si la terre devait à nouveau trembler au point d’effondrer la centrale No 4, et avec des vents qui souffleraient dans cette direction, il serait impossible à cette population de s’échapper. Terrifiant, absolument terrifiant.

     

    Christophe Élain – Tokyo – 20 décembre 2012

     

     


  • Commentaires

    1
    alain guesne
    Vendredi 28 Décembre 2012 à 13:36

    salut et merci christophe Elain pour la clarté de ton propos, informations bien nécessaires...



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