• Claude Esnault dans la tanière du plus intime

    Claude Esnault

     

     

     « Je suis né trois fois, d'abord le jour d'un drame de guerre qui a décimé une partie de ma famille, ensuite le jour de ma naissance biologique, et enfin en mai 68. »

    Claude Esnault converse avec ses hôtes, spectateurs de sa dernière œuvre dont la représentation vient de s'achever. Une quinzaine de happy-few échangent entre eux ou avec lui des impressions. Certains suivent son travail depuis longtemps, d'autres le découvrent. Ils viennent souvent de loin jusqu'à cette masure perdue dans la campagne du Perche. Une masure invivable où seul l'artiste entièrement investi dans sa recherche sait obéir à son cheminement intérieur sans tenir compte de l'affaissement de l'habitacle. Dans la meilleure pièce de cette maison il a installé un théâtre véritable, tout équipé. La scène prend deux bons tiers de l'espace, les seize fauteuils du public font face. Le lieu est hanté. Nous verrons bien.

     

     

    Une dizaine de rendez-vous par saison estivale, soit un bouquet de 150 spectateurs environ venus assister cette année à L'Artiste-Roi, adaptation d'un texte de Jean Borreil, écrivain, dramaturge et philosophe catalan disparu en 1992. Un texte en troublante résonance avec le lieu et celui qui l'habite. Lequel habitant commence son action par se revêtir de sa blouse grise d'artisan. Et entreprend de lentement assembler les différents morceaux d'un puzzle géant et mystérieux. D'abord les pièces de bois découpés, sculptés, qu'il réunit pour que chaque objet ainsi formé prenne vie. Objet bientôt placé dans une configuration rêvée, ensemble qui silencieusement clame une prière pour les morts ou les absents, c'est du moins ce qu'il paraît. Toutefois, on ne sait pas. On ne peut pas savoir.

    Étrange décor se dessinant peu à peu sous les yeux des spectateurs - étrange tableau, faut-il mieux dire ? Tableau en profondeur aussi bien qu'action de mémoire, rituel rendu aux œuvres comme aux êtres. Tout ici résonne d'art et de questions.

    Claude Esnault a beaucoup lu les auteurs les plus rares comme les plus universellement reconnus, il visite les mots dans leurs accents les plus ténus, avec le besoin d'y trouver quelque chose d'intime qui rejoint le grandiose, pour lui et pour nous. Qui d'autre a présenté à son public - au festival d'Avignon, par exemple, où il fut pendant plusieurs décennies une des figures incontournables du off - des textes de Malcolm de Chazal, André Baillon, Oscar Panizza, Marcel Moreau, Gérard Gourmel, Anna Kavan, Jules Laforgue, Hugo von Hofmannsthal, Jean Reverzy, Virginia Woolf, Paul Nougé, Wiliam Goyen, Stig Dagerman, Jean Ferry, Kurt Tucholsky, Rémy de Gourmont, mais aussi Cervantès, Freud, Nietzsche, Kafka, Shakespeare, Beckett, Sarraute, Benjamin, Ghelderode, Tchekov, etc. ?

    Qui ?

                              

     

    Du fond de sa tanière il observe par la lucarne les échos visuels d'un monde tout en bruits, sait y cueillir de précieux indices. Et de précieux motifs de sa réclusion, peut-être bien. Claude Esnault serait donc un de ces « abrutis d'art », comme les appelle Jean Borreil, un des ceux pour qui « l'œuvre est tellement un acte qu'elle est la vie, cet acte tellement la vie qu'ils comptent leur vie en œuvres. Flaubert : « Je veux vivre encore pendant trois ou quatre livres. » Van Gogh : « pour l'art, où on a besoin de temps, ce serait pas mal de vivre plus d'une vie », et plus tard, à l'hospice : « peut-être m'arrivera-t-il une chose comme celle dont parle Eugène Delacroix : « j'ai trouvé la peinture lorsque je n'avais plus ni dents ni souffle » dans ce sens que la triste maladie me fait travailler avec une fureur sourde - très lentement - mais du matin au soir sans lâcher, et lentement. » Écrit-on ou fait-on de la peinture pour continuer à vivre ? Non. Flaubert veut vivre encore le temps de quelques livres ; Van Gogh serait heureux de vivre jusqu'à ce qu'il sache peindre. La vraie vie, c'est le livre ou le tableau. » (1)

    On se souvient qu'en 2004, la ville du Mans coupa les vivres à l'Actelier, le lieu modeste que Claude Esnault animait depuis trop longtemps sans doute. Pour cause d'intimité, justement. Son travail ne cherchant pas à toucher le plus grand nombre, il fallait qu'il le payât. La pétition de soutien signé par plusieurs centaines de personnes alertées, dont quelques grands noms du théâtre (2), demeura sans effet près d'une municipalité plus avide de clinquant (3) que de sens.

     

     

    C'est dans ce lieu dont il disposait encore que Claude Esnault mit une première fois à l'honneur l'écrivain salvadorien Rafael Menjivar Ochoa, pour faire entendre à sa façon des extraits choisis des Instructions pour vivre sans peau (4). Il devait récidiver plus tard pour d'autres propositions scéniques à partir de ce même auteur contemporain trop méconnu.

    Et ces jours-ci à la MJC du Mans (5), il exposera un travail plastique inspiré justement de l'œuvre de Menjivar Ochoa. Objets sculptés à la scie, peint à l'âme, pesés à l'aune d'une hiérophanie en puissance, autant d'éléments d'un ordre secret qu'il s'attache à composer, recomposer, partager. Jamais l'art de Claude Esnault n'a paru si souverain, au plus nu de l'interrogation, alors que, pour reprendre ses propres mots extraits de son texte d'invitation : « La question est déjà dans la réponse, comme l'inversion des valeurs est dans la négation des forces. »

     

    1 : Jean Borreil, in L'Artiste-Roi.

    2 : Claude Régy, Armand Gatti, pour en citer deux. François Tanguy, du théâtre du Radeau, installé au Mans lui aussi, déclinant son soutien pour sans doute l'accorder mieux à quelque cause d'un meilleur rapport.

    3 : Un million et demi d'euros pour la production initiale de La nuit des chimères, sorte de son et lumière projeté sur les remparts de la vieille ville. Sans compter le coût annuel de la mise en œuvre.

    4 : Rafael Menjivar Ochoa, Instructions pour vivre sans peau, éditions Cénomane, 2004. En tout, six livres traduits par Thierry Davo pour les mêmes éditions.

    5 : du 6 au 18 octobre 2010, MJC Jacques Prévert (Tél. : 02 43 24 73 85), Le Mans.


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