• « Colette et les siennes » de Dominique Bona, Grasset, 2017

    Jacques Brélivet


    « Colette et les siennes » de Dominique Bona, Grasset, 2017
    En 1914, Colette invita dans sa demeure parisienne trois amies à venir partager sa vie et briser sa solitude après le départ de son époux, Henry de Jouvenel, mobilisé sur le front des hostilités. Les quatre femmes, une romancière, une actrice, une danseuse, une journaliste, ont alors formé une singulière communauté artistique et littéraire, une petite thébaïde où a soufflé un vent d’insolite et insolente liberté de vivre, de penser et d’aimer. Et la plume de Dominique Bona fait merveille pour capter tous les moments forts, heureux ou dramatiques, de cette magnifique et indéfectible amitié féminine.

    Août 1914 : la guerre éclate, qui vide villes et campagnes de tous les hommes en capacité d’aller affronter l’ennemi. Madame de Jouvenel des Ursins, autrement dit Colette, romancière, journaliste, mais aussi danseuse de music-hall, reste seule dans sa demeure aux allures étranges de chalet alpin, au 57 de la rue Cortambert, à Passy, entre Trocadéro et Muette, dans le chic XVIè arrondissement de la capitale. Son mari d’alors, Henry de Jouvenel, rédacteur en chef du « Matin », n’est plus là bien sûr, parti au front lui aussi, comme tant d’autres, jeunes ou moins jeunes. Colette, qui déteste la solitude, offre son hospitalité à trois de ses meilleures amies, toutes, ou presque, quarantenaires comme elle, crânes et intrépides comme elle aussi : Marguerite Moreno, la comédienne, épouse du poète Marcel Schwob, la journaliste Annie de Pène, sa «sœur en confidences » et son « Annie d’enfance » dit-elle joliment, épouse d’un rugueux patron de presse, Gustave Téry, enfin Musidora, dite Musi, sa fille de cœur, très jeune femme et sculpturale actrice, adulée des surréalistes, rendue célèbre par ses suggestifs collants noirs qui affolent la gent masculine dans les films de vampires de Louis Feuillade. La maison se fait gynécée ou « phalanstère », écrit Colette, très organisé au demeurant : Colette nettoie la maison, Marguerite lave le linge, Musi fait la cuisine et Annie le marché. Mais elles aiment avant tout à se retrouver pour parler art, musique, théâtre, cinéma, littérature, poésie, et amour bien sûr. « Entre les quatre femmes, il n’y a que douceur et câlineries, […]. Elles chantent, elles dansent, elles écrivent » et le quatuor, animé d’une totale et irrévérencieuse indépendance, opte pour une liberté et un mode de vie et de pensée d’un non conformisme absolu qui va choquer à une époque et dans un milieu social corsetés. Nos quatre femmes, libres et souveraines, arborent audacieusement cheveux courts, vêtements sans contraintes, voire pantalons et chemises d’hommes, se baignent nues quand elles s’échappent vers les rives océanes de « Rozven », refuge breton de Colette, et mènent des vies amoureuses multiples avec amants ou maîtresses sans souci de l’état civil et du qu’en dira-t-on.

    Toutes travaillent d’arrache-pied, car il faut bien survivre en ces difficiles temps de guerre, dans leur domaine propre, le music-hall, le théâtre, le cinéma, ou la presse. Et ces femmes de cœur et d’esprit ne manquent pas non plus de courage, physique et moral, quand il s’agit d’aller faire des reportages dans les tranchées, comme Annie de Pène, de se faire infirmière pour soigner les blessés de la guerre comme Marguerite Moreno, ou de retrouver clandestinement et au péril de sa vie, comme le fit Colette, les bras de son héros de mari, Henry de Jouvenel, qui se bat sur le front.

    Un violent orage sur Paris, un jour de 1916, viendra à bout de la structure du chalet de Passy et éparpillera le quatuor. La petite bande continuera de se rencontrer malgré tout, après cette date et longtemps encore après la guerre, assidument et amoureusement, toujours dans le périmètre du XVIè arrondissement devenu « carte du Tendre ». Avec des fortunes diverses : la malheureuse Annie de Pène sera la victime en 1918 de la ravageuse grippe espagnole, Marguerite Moreno continuera sa carrière de comédienne, enfin reconnue, jusqu’à la veille de sa disparition en 1948, la « vamp » Musidora vieillira, hélas, « dans la dèche et l’oubli » et Colette achèvera sa vie au firmament de la gloire littéraire, avec des funérailles nationales à la clé que seuls ignoreront nos hiérarques de l’Eglise de France chez qui, on s’en doute, « l’ingénue libertine » n’avait jamais été en odeur de sainteté.

    Ces vies mêlées, libres et insoumises, indéfectiblement fidèles les unes aux autres, ont été comme un hymne au bonheur et au plaisir qui célèbre la vie et dédaigne la mort. « D’ailleurs la mort ne m’intéresse pas, disait Colette, et surtout pas la mienne ».

    Un très beau livre de la biographe et romancière Dominique Bona.


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