• « Congo », d'Éric Vuillard (note de lecture de Jacques Brélivet)

    Jacques Brélivet

     

    «  Congo », d'Éric VuillardÉric Vuillard poursuit son travail de mémoire, avec cette fois un texte sur un scandale géopolitique et humain que fut la colonisation ou la « privatisation » du Congo devenu, par la volonté et le caprice d’un seul homme, propriété « personnelle » de Léopold II, souverain de Belgique, unique et impitoyable seigneur et maître d’un immense territoire et de ses malheureux habitants. Eric Vuillard, d’une plume tour à tour chargée de colère et de révolte, d’humanité et de compassion, revient sur cet acte d’appropriation insensé, étendu de 1885 à 1908, qui mit à genoux une population asservie par un seul homme, et qui fit du Congo colonial l’un des plus effrayants exemples de l’exploitation de l’homme par l’homme.

    Le chancelier Otto von Bismarck, inattendu champion de la colonisation et pragmatique ministre du commerce, invita le 15 novembre 1884 à Berlin, sous les ors et moulures du grand salon rococo du palais Radziwill, une cohorte de treize chefs d’Etat occidentaux à une importante conférence dans le but, bien propre aux appétits des pays de l’ère industrielle naissante et du libre-échange, de se partager les ressources de quelques terres lointaines, pas encore, ou peu, explorées, pas encore, ou peu, exploitées, pas encore, ou peu, asservies. L’Afrique fut ce continent, parcouru par Livingstone, qui attirait la curiosité et la convoitise de nos belles âmes dirigeantes, inquiètes de voir les riches terres ultramarines et américaines abandonnées désormais à d’aventureuses et fâcheuses indépendances politiques quelques siècles après leur conquête, et leur pillage en règle, par les espagnols et les portugais.

    Rapidement, le bassin du Congo, « une poche géante au milieu de l’Afrique », devint l’objet principal de la conférence, étonnamment convoité par le roi des belges lui-même, Léopold II, imposant barbu tutoyant les deux mètres. Experts et géographes se disputèrent, sur le papier, la répartition des terres, des forêts, des rivières et des lacs, comme « des copropriétaires discutant de millièmes qu’ils ne possèdent pas encore ». Léopold hérita du « lot » congolais, heureux de son inattendue et vaste acquisition (« huit fois la Belgique ») comme un propriétaire terrien toujours avide d’élargir son patrimoine. « Il voulait le Congo pour lui tout seul, […] contre le souhait du gouvernement belge lui-même ». Stanley, autre explorateur, contemporain de Livingstone, fut son fer de lance pour percer routes et accès à travers la forêt qu’il colonisa et créer des comptoirs en faisant signer de gré ou de force (« s’ils ne signent pas, on les zigouille ») des indigènes qui ne comprenaient rien à des papiers offrant au royal souverain l’exploitation de la terre, de l’eau et des arbres. Le Congo, pour notre entreprenant Léopold, ne devait pas être autre chose qu’une vaste entreprise privée, une société anonyme gérée comme telle, loin des tracas et inutiles subtilités diplomatiques des hommes politiques. Lemaire, lui, sera le brutal lieutenant et féroce bras armé du roi, imposant aux chefs de village de lui fournir vivres et hommes sous peine de « jeter des torches dans les huttes, de tout détruire, tout, tout, tout ! ». « Après Lemaire, il y eut Fiévez », autre exécuteur des basses oeuvres et tortionnaire qui faisait couper les mains de ses victimes. « On raconte qu’une fois, on amena à Fiévez 1308 mains droites ». C’était le prix à payer par ces malheureuses populations et la rançon due aux lointains industriels européens avides du caoutchouc de la forêt équatoriale. Pour parachever la besogne « colonisatrice », Léopold missionna les Goffinet, père et fils, qui jouèrent les négociateurs, les bâtisseurs et les administrateurs du « domaine royal ».

    Eric Vuillard, en moins de 100 pages, d’une plume précise et incisive faite d’un mélange d'ironie mordante et de colère contenue, nous décrit un pays, le Congo, large part d’un fructueux continent, l’Afrique, dépecé par ces nouveaux conquistadors occidentaux, acteurs sans scrupules et sans limites d’un naissant et moderne capitalisme pilleur de richesses. Un bref et grand récit d’Eric Vuillard.

    A rapprocher du roman de Mario Vargas Llosa, « Le Rêve du celte », paru en France en 2011, sur l’aventure du révolutionnaire irlandais Roger Casement, grand pourfendeur de ce roi des belges qui mit en coupe réglée le pauvre Congo.

    Jacques Brélivet

     

    Éric Vuillard, Congo, Actes Sud, 2012

     


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