• Dans la roue ravie du grimpeur-pirate, Marco Pantani

     Jean-Claude Leroy   Jacques Josse

    « Son orgueil, sa volonté, sa dureté au mal le propulsent encore un peu plus haut dans l’imaginaire collectif. Sa personnalité attire la sympathie. Les malchanceux capables de se transcender en trouvant en eux assez de ressources intérieures pour déjouer les coups du sort, parvenant même à les retourner en leur faveur, sont des oiseaux rares. Marco a démontré qu’il appartenait à cette catégorie de compétiteurs. C’est un battant, un bagarreur, un coriace, un type jamais résigné qui est en passe de devenir l’un des plus grands grimpeurs de l’histoire du vélo. » (Jacques Josse, Marco Pantani a débranché la prise)

     

    J’avais lu avec surprise l’an dernier le beau livre d’Hervé Bougel : Tombeau pour Luis Ocaña. Une façon de récit à ellipses, enfilade de fragments, œilletons donnant chacun sur un aspect, un fait, une image. D’un coup de feu dans les vignes du domaine de Miselle, l’ensemble des mots partaient vite sur les pages et portaient haut la mémoire, ils rendaient justice à un homme.

    « Consumé, carbonisé, noir animal. Nous étions des coureurs, nous étions des bêtes. Nous étions des forcenés. » (Hervé Bougel, Tombeau pour Luis Ocaña, La Table ronde, 2014.)

    Hervé Bougel avait choisi la première personne du singulier, ou parfois du pluriel, pour asseoir son texte, porte-parole d’un homme mais aussi d’une corporation héroïque.

    « Tous ont chuté, tous se sont redressés. Tous ont repris le vélo en main. » Jacques Josse, dans un livre répondant à la même exigence de sobriété respectueuse s’en tient à la troisième personne du singulier. Il ne s’identifie pas, il témoigne d’où il est, simple spectateur attentif, ému, connaisseur. Passionné de cyclisme et de simplicité, il recompose la trace d’un champion italien qui, sur les routes des plus grandes courses, du Giro au Tour de France, a subjugué des millions de tifosi par son panache impromptu, ses échappées foudroyantes, sa fougue si peu calculée. À l’heure où les victoires appartiennent déjà aux grands stratèges, Marco Pantani rappelle les grimpeurs les plus fameux de la mythologie cycliste, à commencer par Charlie Gaul qui, de sa retraite luxembourgeoise, devient son plus fidèle supporter. Bartali, du haut de ses quatre-vingt-quatre ans, lui avoue que « ses belles envolées dans la montagne lui ont permis de rajeunir de quelques décennies ». Et Gimondi.

    Après ces deux-là, Marco Pantani est le nouveau grand champion italien ; montagnard intrépide, il gagne le Tour d’Italie en 1998, et enchaîne avec un maillot jaune à l’arrivée du Tour de France de la même année, soit un doublet exemplaire. Maillot jaune arraché à « l’ogre de Rodstock » au terme d’un exploit d’anthologie, détaché en solo dans le haut du Galibier – « Dans les cols je me sens comme un lion prêt à dévorer sa proie », dit-il – et vainqueur aux Deux-Alpes tandis que le favori Ullrich est à la ramasse. Charlie Gaul, surnommé à son époque « L’ange de la montagne », est là pour le féliciter. Il lui serre la main « en souriant et en hochant la tête ». Pantani n’est pas exactement un ange, on l’a surnommé diablito, puis elefantino, finalement il est le pirate.

    Dès l’année suivante, les contrôles anti-dopages semblent faits pour l’évincer, au lendemain d’une victoire à Madonna di Campiglio, il se fait « voler » un maillot rose tout acquis. Quelques semaines plus tard, il ne peut être au départ du Tour de France, « il se terre dans la villa familiale, via Florentina, à la sortie de Cesenatico ». Son orgueil est blessé. Sa carrière ne sera plus qu’en dent de scie, entre sursauts et scandales, lors d’une période qui, à la suite de « l’affaire Festina » se voudrait éradicatrice d’un fléau sans doute inévitable. Marco Pantani a le profil du sportif héroïque dont raffolent public et médias, il est une vedette en même temps qu’il est maudit, et on dirait qu’il s’attache à brûler de son mieux la chandelle par les deux bouts.

    « Il s’entraîne tous les jours. À l’ancienne. À la dure. Sept heures d’affilée. Il se fait mal. Bouffe du vent. Affronte la pluie, le grésil, la neige. Monte le plus haut possible. Se fout des parois glacées qui craquent. Prépare sa saison tout en broyant du noir. Se sent traqué. Visé. Condamné à en baver. Mis à l’index pour l’exemple. Début mai, il apprend que son équipe n’est pas retenue pour participer au prochain Tour de France. Il se focalise sur le Giro d’Italie. Non sans remarquer que les années impaires ne lui sont que rarement favorables. »

    « Aussi généreux dans le supplice que dans l’effort. » Lui a qui si souvent chuté, il va connaître le fond, va remonter, mais jamais aussi haut ni assez bien. Il meurt dans une chambre de l’hôtel-résidence Les Roses le 14 février 2004, d’une overdose de cocaïne. Il a trente-quatre ans. 

    Jacques Josse sait plus qu’aucun autre accompagner les solitaires de tous ordres. Dans Marco Pantani a débranché la prise, il rend à ce coureur toute sa dignité d’homme, celle d’un martyr amoureux de la vie intense, qui tombait souvent, et se relevait tant que la course était cycliste. L’encre de ce livre est précise et calme, ne juge pas, d’un autre tonneau que celle qu’on lit trop souvent dans la presse dite populaire. La même que pouvait lire, dubitative et malheureuse, quand elle ne travaillait dans  son kiosque à pizzas,  la modeste Madame Pantani, maman de l’innocent Marco.

     

    J-C L

    in Mediapart (août 2015)

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    Jacques Josse, Marco Pantani a débranché la prise, éditions La Contre-Allée, 2015, 14 €

    Site des éditions La Contre Allée ici

    Blog de Jacques Josse ici

    Billet précédent consacré à Jacques Josse ici

    À signaler également un autre livre de Jacques Josse publié cette année, et là aussi un très beau travail d'édition pour un texte consacré à quelques créateurs d'univers – parmi lesquels Jackson Pollock, Jean Follain, W.G. Sebald, Jean Rouch –  qui ont fini leur vie terrestre Au bout de la route, morts violentes comme accordées aux grands vivants se consumant sans limites. Le poète Alain Roussel a consacré une note de lecture à cet ouvrage, ici

    Au bout de la route, éditions Le Réalgar, 2015, - 8 €

    À propos du livre d’Hervé Bougel, sur le site des éditions La Table ronde ici

     


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