• Dany-Robert Dufour, un philosophe aux prises avec la sophistique triomphante

     Jean-Claude Leroy

     

    Dany-Robert Dufour, un philosophe aux prises avec la sophistique triomphante

    Tant les idéologues néolibéraux que les « progressistes » de tout poil sont au moins aussi doués que leurs prédécesseurs staliniens pour sectariser le champ de la pensée critique. Tous les moyens sont entre leurs mains, ils peuvent même, à l’occasion et sans rire, se plaindre d’être isolés. Ce que d’aucuns appelèrent la « pensée unique » fabrique toute leur légitimité à partir du pouvoir qu’ils exercent à un niveau ou à un autre.

    Qu’un philosophe entreprenne une enquête radicale sur le libéralisme, son essence et son objet, voilà qui devient suspect aux yeux des tenants de la "modernité" à l’œuvre, promue par les gouvernements notamment socialistes. Une modernité qui s’applique à pousser à fond l’entreprise proposée par les penseurs libéraux du XVIIIe.

    On ne se souvient du livre de Daniel Lindenberg, repenti de l’extrême gauche devenu social-démocrate zélé, proche de Jospin alors premier ministre, il s’appliquait à dénoncer comme réactionnaires tous ceux qui interrogeaient la gauche au pouvoir sur ses pratiques, mêlant ainsi des intellectuels forts divers. Plus récemment l’ineffable Jean-Loup Amselle, pour qui « la culture n’existe pas », s’embrouillait dans un ouvrage cherchant à salir quelques penseurs par trop inclassables qu’il s’agissait donc d’affubler de la couleur « rouges-bruns »1. Sans surprise, le journaliste multicrate Laurent Joffrin se fit le relais de ces divagations poussives.2

    Dans son dernier ouvrage, La situation du présent me remplit d’espoir, Dany-Robert Dufour rend publique une sienne lettre dans laquelle, à travers la figure d’un certain monsieur Toto, destinataire, sous laquelle se cache un journaliste du journal Le Monde, il dit son mot à la presse dominante. Voilà en effet un exégète, ce monsieur Toto, qui s’applique à présenter publiquement un livre de D-R Dufour en s’assurant de la non-présence de l’intéressé pourtant initialement convié à parler lui-même de son ouvrage. Tout cela pour mieux l’écharper, plus exactement l’expédier, c’est-à-dire réduire la portée de son ouvrage à une bibliographie et le cataloguer au final comme néoréactionnaire. Cataloguer, c’est-à-dire ranger dans une case familière, tant pis si justement les analyses produites par l’intéressé sont nouvelles et peu réductibles à une catégorie existante. Citer un auteur déjà rangé comme réactionnaire, Philippe Muray par exemple, serait donc s’afficher soi-même comme réactionnaire ?

    Autre moyen de classement très couru, s’en prendre à qui ose remettre en cause certains aspects de la pensée de certaines idoles telles que Deleuze, Foucault ou Bourdieu. Pour Dany-Robert Dufour c’est au contraire leur montrer un parfait respect que de venir trente ans après eux les revisiter et les questionner, quitte à critiquer certains de leurs développements. Oser dire que Deleuze s’est sans doute trompé en croyant qu’il était possible de prendre de vitesse le capitalisme, via la déterritorialisation, n’est-ce pas plutôt faire un constat d’une situation assez évidente à qui veut bien ouvrir les yeux ? Devenu seconde nature du contemporain, le nomadisme se complaît par là même à être le vecteur dernier cri du capitalisme.

    Oser faire des reproches à Bourdieu, c’est bien sûr s’attirer les foudres de ces nombreux disciples. C’est Bourdieu cependant qui déclare dans Esquisse d’une théorie de la pratique3 que l’économie devrait être « étendue à tous les biens, matériels ou symboliques, sans distinction […] – s’agirait-il de ‘‘bonnes paroles’’ ou de sourires, de serrements de main ou de haussements d’épaules, de compliments ou d’attentions, de défis ou d’injures, d’honneur ou d’honneurs, de pouvoirs ou de plaisirs, de ‘‘ragots’’ ou d’informations scientifiques, de distinction ou distinctions ». Bref, il y a lieu, pour Bourdieu, de proclamer « l’indifférenciation du capital économique et du capital symbolique sous la forme de leur convertibilité parfaite ».

    […] Il est remarquable, ajoute Dufour, qu’il ait fallu un Bourdieu pour faire ce qu’aucun économiste, même parmi les plus libéraux, même Hayeck, n’aurait jamais osé faire : retirer la langue aux littéraires, aux philologues, aux linguistes et la donner à l’économie. Le résultat de ce coup de force, auquel se sont ralliés les yeux grands fermés beaucoup de vaillants sociologues de gauche, c’est l’instrumentalisation totale de la langue. Par ce biais paradoxal, la novlangue venait d’entrer en vigueur : il fut impossible ou, à tout le moins, suspect de penser la langue pour elle-même, dans sa logique et son efficace poétique ou poïétique propre. 4

    Dany-Robert Dufour avait publié il y a quelques années La Cité perverse, essai stimulant où il avançait que si Marx avait eu connaissance de l’œuvre de Sade, « il n’aurait pas commis une lourde faute : ne pas avoir vu que toute l’économie est aussi une grosse affaire passionnelle et pulsionnelle ». Il met Sade au niveau des prophètes libéraux que sont Adam Smith et Bernard de Mandeville. « Bien sûr, Sade va toujours un peu plus loin que Mandeville ou Smith. C’est pourquoi il est un compagnon très gênant pour beaucoup et un auteur indispensable pour nous. Il est en effet celui qui ose développer jusqu’à leurs dernières conséquences les implications qui restent celées dans le discours des autres.5

    « Si Marx avait lu Sade, le monde en aurait été changé. Nous aurions évité la création de ces monstres froids que furent les économies socialistes tenant pour suspecte toute passion, sauf celle pour le chef. Nous n’aurions pas eu cette division hautement dommageable entre Marx d’un côté pour l’économie des biens et Freud de l’autre pour l’économie libidinale – scission fautive dès le départ qu’aucun freudo-marxisme, fût-celui de l’école de Francfort, n’a jamais pu régler. Si Marx avait lu Sade, nous aurions pu disposer d’une économie générale des passions. Le monde aurait pu se réformer autrement. Nous aurions évité la captation et le fourvoiement des esprits rétifs à la théodicée smithienne dans ces fausses alternatives au capitalisme que furent les économies socialistes, qui ne pouvaient conduire qu’au plus lamentable des fiascos. » 6

    C’est bien dans une société ou Sade a été modélisé que nous évoluons, où l’égoïsme triomphe, et non pas bien entendu l’individualisme. Alors même que des choix cruciaux se présentent à l’ensemble de l’humanité, les intérêts particuliers prévalent de plus en plus sur l’intérêt collectif jusqu’à le paralyser. À cet égard, ce n’est pas un hasard si le mot gouvernance est apparu, il correspond à ce glissement, il est fait pour l’imposer.

    « En fait, la gouvernance est en train de tendre un redoutable piège à la démocratie : elle se présente comme un élargissement de la démocratie par une meilleure participation de la société civile, alors même qu’elle est en train de détruire le seul espace où les individus peuvent accéder à la démocratie : en devenant citoyens et en cessant d’être de simples représentants d’intérêts particuliers. » 7

    Un des thèmes sur lequel Dufour insiste dans ses livres est celui de la néoténie propre à l’homme. Cet état d’incomplétude dans lequel l’être humain arrive au monde explique son besoin de culture et de religion. Et quand une religion meurt, elle est remplacée par une autre, actuellement la religion du marché est bien sûr la plus universelle. Aujourd’hui, l’être infantile qui semble le prototype satisfaisant de l’homme post-moderne se particularise le plus souvent par sa pléonexie, son désir d’avoir toujours plus, bien au-delà de ses besoins et jusqu’à toucher les limites du possible.

    Le mouvement convivialiste, regroupement hétérogène de chercheurs de diverses spécialités, (je l’évoquais l’an passé dans un billet) cherche désormais à faire entendre ses analyses visant à dépasser le libéralisme aussi bien que le communisme, Dany-Robert Dufour est un de ceux dont il se réclame. Même dénonciation de la démesure (hubris), même alerte face au refus de reconnaître les limites d’un monde fini, même appel à une commune humanité, etc. Toutefois, comme le signale Dufour : « Les intellectuels qui ont rédigé ce projet [le projet convivialiste] et qui ont eu l’aménité de penser que je pouvais leur amener quelque chose croient en général qu’il suffit d’avoir raison pour que cela se réalise. Il est donc de mon devoir de leur dire que, sur ce point, ils ont tort. Plus précisément ils ont tort de ne pas distinguer la crédibilité de la croyance.8

    Pour l’heure, c’est avec trois délires en puissance que l’humanité doit se coltiner : le délire occidental, c’est-à-dire la pléonexie justement (posséder toujours plus), le délire théo-faciste (l’islamiste djihadiste qui prétend, contre l’égoïsme et la démesure propre à l’occident, restaurer une pureté absolue, on sait par quels travers horrifiques), le délire identitaire néo-faciste qui se présente comme le rempart contre les deux premiers. Il fabrique des boucs émissaires et encourage l’état d’exception.

    Le tragique est que ces trois délires finissent par ensemble faire système, on ne sort de l’un d’eux que pour entrer dans un autre. Toujours autant coupé de la réalité, qui nous tombe dessus de tout son poids inconciliable.

    Alors, les jugements entendus des faiseurs d’opinion, journalistes ou intellectuels de cour qui occupent l’espace du « trop-visible », sophistes de ce temps, attachés à persuader davantage qu’à voir, avouons que nous sommes quelques-uns, à la manière de Dany-Robert Dufour, à prodigieusement nous en taper !

    Dans un monde où la pluralité fait scandale, qu’il y ait encore des philosophes pour s’atteler à démasquer l’imposture, c’est une bonne nouvelle. C’est au puits des poètes, des philosophes, des créateurs que nous apprenons à penser en même temps qu’à sortir et embrasser en même temps qu’à douter et dire. Justement parce que l’urgence est criante, pas plus qu’à la panique il ne faut céder à quelque folie funeste. Et tant qu’à faire ne pas se tromper d’ennemi.

    ***

     

    1 Rokhaya Dialo/Jean-Loup Amselle : le racisme qui vient
    2 Les « rouges-bruns » attaquent

    3 Pierre Bourdieu, Esquisse d’une théorie de la pratique, Droz, 1972.
    4
    Le Divin Marché, Denoël, 2007 & Folio 2012, p.255-256.

    5 La Cité perverse, Denoël 2009 & Folio 2012, p.177.
    6 LaCitéperverse, p.197.
    7 Le Divin Marché, p. 194-195.
    8 La situation désespérée du présent me remplit d’espoir, édition Le bord de l’eau, 2016.

    À propos du Convivialisme, on peut lire ici


    Tags Tags :
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment



    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :