• De Seyhmus Dagtekin, une poésie à forte amplitude

    Jean-Claude Leroy

    Seyhmus Dagtekin (© Françoise Baudouin)

    ″ Un jour, Dieu s’adressa à l’assemblée des âmes et leur demanda : « Est-ce que vous me reconnaissez Ami ? » L’assemblée lui répondit : « Bien sûr, nous te reconnaissons Ami. » Dieu leur dit : « Alors, je vais vous éloigner de ma présence pour voir si vous êtes sincères, si vous seriez capables d’éviter l’oubli. » C'est ainsi que les âmes furent dispersées, jetées loin de la présence de l’Ami et qu’elles passent par la vie en ce monde pour subir l’épreuve de l’amour par l’éloignement, nous disait-on. ″[1]

     

    C’est au moins le souffle des origines qui portent les mots de Seyhmus Dagtekin, jusqu’à les conduire de bouche à oreilles sans que les siècles d’hier et d’aujourd’hui ne paraissent devoir compter. Présence d’une parole sortant tellement de soi qu’elle témoigne pour tout un monde non pas reconstitué, mais proprement révélé à chaque instant. Ce qui est au plus près comme ce qui est au plus loin se retrouve dans le même courant des vers du poète, du plus intime au plus universel. Universel enchanteur jadis transmis par les mythes racontés, les contes merveilleux d’avant les sagas télévisées, outillage d’un imaginaire où chacun se situe quand il est conduit, quand il se laisse conduire au moins une fois.

    Seyhmus Dagtekin a grandi dans un village kurde du sud-est de la Turquie, dans les montagnes. Loin de tout, comme on dit, mais près du monde, serré de loin par les étoiles, de près par les saisons et la rumeur animalière, otage consentant de l’imparable devenir d’une société recluse et millénaire.

    « Je me dis que le monde, que l’être, sont comme un chaudron, et que l’art, l’écriture, en sont la louche.  Plus la louche est longue et grande, plus on brasse les fonds et les limites du chaudron, plus on parvient à remuer les fonds et les limites de l’être.

    C’est le pari que je fais, le sens que je cherche à donner à travers la poésie et l’écriture : essayer d’allonger, d’agrandir le plus possible ma louche, mes moyens de remuer l’être, de pousser le plus en avant sa connaissance, et d’en faire entendre le chant. »[2]

    L’histoire à laquelle il appartient, il l’a écrite, À la source, la nuit est ce récit à voix multiples dans la sienne, chacune étant à égalité avec l’autre. Les personnages sont la vie. La vie se partage en s’affirmant. Si Seyhmus Dagtekin insiste souvent sur cet autre auquel il s’adresse et fait participer à son poème, l’embrassant d’un regard et marchant à ses côtés, je vois davantage encore dans son élan poétique un geste d’ordre panthéiste où l’autre n’a pas toujours un visage soupçonné, ni même insoupçonnable, où l’humain n’est pas le centre mais rien qu’élément d’un tout collectif. Il ne domine en rien, quel que soit son besoin d’exprimer, son effort pour définir, pour chanter, avouer son impuissance et en devenir assez fort pour aimer. C’est celui-là, cet autre-là (Rimbaud encore !) que je lis dans les vers de Dagtekin, un être pris dans le temps et le monde, qui est au plus juste dans sa posture de poète assumé, chantre véritable du jour qui passe aussi bien que de la nuit qui s’invite à soutenir le ciel, car « […] on ne choisit pas ses nuits, on les vit. » [3]

    Tout au fond de mes poèmes

    Pas de tombeau

    Juste ce que j’ai de reptile en moi

    Pour entrer dans ce corps qui me reste extérieur

    Dans le fond du regard [4]

    Seyhmus Dagtekin avait 23 ans quand il est arrivé en France où il rejoignait un frère ouvrier en Moselle, il ne parlait alors pas notre langue sauf qu’il en est très vite devenu maître. Il a d’abord parlé kurde, ensuite turc, il connaît l’anglais et l’arabe, il écrit le plus souvent en français, mais qu’importe pour lui la langue, « changer de langue c’est comme changer de monture en chemin, dit-il, et c’est le chemin qui compte, et le cheminement. » [5] Lors de lectures publiques, il donne cependant à entendre par moments la langue kurde, offrant ainsi du relief à ce voyage de la voix, au pays des sons la poésie secoue sa crinière et se libère pour mieux dire l’indicible avec précision en même temps qu’ouverture

    […]

    Soudainement, la langue se met à se corrompre

    À lécher le ventre gercé de la mère

    Nous passons une corde à notre cou et à celui de nos bœufs

    et partons, des lambeaux de la mère à nos pieds

    On ne sait pourquoi nos visages embrasent les visages à venir

    Chaque fois, le jour se révèle d’une autre manière

    Il soulève notre sang

    Et le disperse sur notre panse vide

    On ne sait ce qui arrive dans le giron des paroles

    dans l’attente des paroles de la mère

     

    Petit à petit, la fin nous reste entre les mains

    Histoires sans langues, histoires impromptues qui traversent l’air, dérangent la source devant notre troupeau de caprins et nous plongent dans l’obscurité du temps

     

    D’abord, frapper à ta porte selon les convenances

    Puis avec cruauté

    Charger de nos muettes histoires l’eau des langues et les vider devant les colonnes du ciel

     

    On ne sait quel malheur sort de quel trou

     

    Quel trou agrandit notre bouche vers le sein de la mère [6]

     

    Il semble que le lyrisme incisif de Seyhmus Dagtekin ait d’emblée trouvé ses lecteurs, soit accueilli, comme reconnu, il parle et se fait entendre : c’est une voix ample qui ne refuse rien, car tout se côtoie dans cette contrée verbale, et le message d’une grande vigueur, sans jamais concéder à la colère, car le poète n’est pas en guerre, il est en marche résolue. Quand bien même le monde serait à reprendre et à sauver, il faudrait alors veiller à ne pas se départir du calme et de la fraternité, conditions d’un temps qu’il reste à vivre, en commun.

    Acteur majeur d’une poésie qui tend la main, Seyhmus Dagtekin (j’ai plaisir à prononcer son nom à l’envi) nous aide à ce devoir éminemment altruiste : embrasser le monde tel qu’il est, visible et invisible. Jusqu’à l’embarquer dans la langue et l’inventer meilleur.

     

    […]

    Je sais ce qu’est le regard

    Je sais ce qu’est le supplice

    Un petit cœur pour le chantre des petits corps

    Saignée du regard dans le cœur de mes petits jours

    Je sais ce qu’est la haine

    Je sais ce qu’est le sang

    La preuve par le démentir

    comme une idée du mentir

    Ruisselante. Une charge pistolaire

    comme un repentir

    Le gluant des chants

    Si c’est dit père

    Une idée de vipère

    Un son et sa naissance

    Un corps à corps

    Un corps accord à mourir

    Le feu. Le noir.

    Le dépossédé de mes savoirs

    pour sortir du secret

    de tes rêves

    sur la pointe des pieds

    Le vert forcé de mon visage

    comme un lieu de décharge.

     

    Toutes ces étoiles qui tombent de leur éternité sur ma langue pendue vers la naissance du jour. [7]

     

     


    [1] Seyhmus Dagtekin, À la source, la nuit, éditions Robert Laffont, 2004.

    [2] Texte accompagnant (en 4e de couverture) La langue mordue, Le Castor Astral, 2005.

    [3] À la source, la nuit, Robert Laffont, 2004.

    [4] in Au fond de ma barque, L’Idée bleue 2008.

    [5] Entretien avec Matthieu Dubois, Radio Univers, novembre 2014.

    [6] in Élégies pour ma mère, Le Castor Astral, 2013.

    [7] in Le verbe-temps, Le Castor Astral, 2001.

     

    Site Seyhmus Dagtekin

    sur le site des éditions Le Castor astral

     


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