• Déchets nucléaires : sur le front anti-enfouissement

     Jean-Claude Leroy

     

    Le 27 janvier dernier [2000] une information confidentielle révélée par le réseau Sortir du nucléaire atteignait l’ensemble de la presse nationale. On y apprenait le nom des 15 sites potentiels retenus pour l’installation d’un “laboratoire” de l’Andra, l’Agence Nationale pour la gestion des déchets radio actifs. “Laboratoire” étant le terme trompeur et rassurant pour “futur site d’enfouissement de déchets à haute activité (type C)”.

    Suite à la loi Bataille (1991) on sait que l’Andra doit réaliser 2 sites minimum de stockage des déchets les plus dangereux (durée de vie évaluée à plusieurs milliers, voire plusieurs millions d’années). L’un d’eux a déjà été sélectionné et définitivement adopté. Il s’agit du site de Bure (Meuse) où sera expérimenté l’enfouissement dans l’argile. Les travaux de construction sont en cours - une résistance s’organise sur place, en lien avec les autres sites.  

    Un second site doit être choisi cette année. Celui-ci, un des 15 sites révélés en janvier, choisi dans un massif granitique où les déchets seront confinés à environ 500 mètres de profondeur.

    Rappelons que ces 2 solutions ont depuis longtemps paru insensées aux meilleurs spécialistes européens de la question. L’argile, pour sa trop grande imperméabilité qui risquerait d’amener à des explosions. Le granit, à cause des nappes d’eaux qui y circulent, d’où le risque très grand de les contaminer.

    Le 13 mars 2000, la Mission Granite est en Mayenne. L’après-midi, elle expose le dossier aux conseillers généraux. Le conseiller général d’Evron, Michel Nicolas, demande un vote du conseil sur ce sujet important. Jean Arthuis accepte finalement de convoquer une assemblée extraordinaire pour le Lundi suivant.

    Chargée de mener une concertation, la Mission Granite doit maintenant se rendre à Bais (30 Km environ) où elle doit rencontrer les associations. Sur son chemin elle ne manque pas de lecture. Les bords de la route sont expressifs, des inscriptions partout déclarent l’hostilité des habitants, sur le bitume lui-même des grands “non” ont été peints. Des arguments très variés sont déclinés, depuis “on ne touche pas à la terre” jusqu’au “on n’enfouit pas ce qu’on ne maîtrise pas”.

    La salle polyvalente qui doit accueillir les trois membres de la mission et les 5 délégués des 44 associations, soit 220 personnes, a été maquillée pour l’occasion. Une grande banderole au-dessus de l’entrée : Entrée du Laboratoire pour l’enfouissement de la Mission Granite. Devant, un “sas de décontamination” a été installé.

    Les manifestants sont plus de 3 000, agacés de la dernière manœuvre du préfet, qui, le midi même, a tenté de déplacer le lieu de cette réunion importante. Quand le mini bus de la Mission arrive à Bais, il est escorté par une grappe humaine criant haut et fort son refus du projet. Un vacarme intense accompagne les 3 hauts fonctionnaires, dans le ciel un ULM traîne sous lui un immense NON. La Mission doit passer par le sas de décontamination, elle est ensuite introduite dans la salle. Ce qu’ignorent encore messieurs Boisson, Huet et Mingasson, les trois hauts fonctionnaires, c’est que les responsables d’associations ont tous ensemble, quelques jours auparavant, décidé de ne pas écouter la Mission, de montrer ainsi et fermement qu’ils ne veulent pas de cette “concertation”. Ils “savent” que cette concertation ne doit en aucun cas avoir lieu. Dehors, comme prévu, des dizaines de tracteurs, gyrophares allumés, se sont mis en place et bloquent déjà toute la ville.

    Un des représentants des associations annonce l’évacuation de la mission vers Paris, il prend lui-même le volant du mini bus. La mission rejoint le véhicule sous les huées, quelques œufs volent et s’écrasent sur la taule. Un cordon de sécurité et une trentaine de gendarmes protègent les représentants de l’Etat. Escortée par plus de cent tracteurs et la foule compacte, la Mission s’éloigne lentement de son lieu de mission. Il sera près de 5 heures du matin quand les manifestants relâcheront l’étreinte, en forêt de Sillé, en limite du département, dans la direction de Paris... 

    Si des insultes ont été lancées contre les membres de la mission, aucune violence n’a été commise. Aucun dégât ne sera constaté par la suite. La fermeté de la population était certes à hauteur d’une détermination qu’elle revendique et assume, mais la manifestation fut non violente, digne et responsable. Cette précision pour démentir les propos tenus le lendemain par quelques politiques locaux et les membres de la mission.

     

    Stratégies de la Mission granite et des opposants

    C’est un décret du 3 août 1999 qui a donné naissance à la Mission collégiale granite, lui donnant pour objet de présenter le projet “Laboratoire d’étude”. Les membres de la Mission doivent “concerter” dans les départements concernés. Mais après leur échec près des élus et de la population — rien que ça ! — et après avoir laissé entendre qu’ils se mettaient “au repos”, ils adoptent bientôt une nouvelle stratégie. Ils cherchent à rencontrer des responsables d’associations, des élus, des membres des Conseils économiques et sociaux régionaux... à Paris ! Le quotidien Ouest-France lui offre même l’occasion d’afficher son esprit d’ouverture en proposant un débat entre Jean Mingasson, l’un des trois missionnaires, ancien préfet de région, et “un anti-nucléaire ne refusant jamais le dialogue”, Max Jonin, membre du Conseil économique et social de la région Bretagne ! Mais la Mission se propose aussi de dialoguer via internet ! En attendant des entrevues dans la sixième dimension, dans le parc EuroDisney ou quelque autre ligne Maginot d’aujourd’hui, pour leurrer qui ? Une fois de plus, il s’avère donc que “nucléaire” ne peut décidément pas rimer avec “transparence” ou “démocratie”. Toujours est-il que la toute communicante Mission a remis cet été son rapport au gouvernement, avec ses conclusions, ses verdicts. 
     

    La charte de la coordination

    Les différents collectifs réunis par la Coordination nationale contre l’enfouissement des déchets les 29-30 avril dernier adoptait une charte qui exige “l’abandon de tout projet d’enfouissement de déchets radio actifs, et en tout premier lieu l’arrêt immédiat du laboratoire d’enfouissement de Bure. L’abrogation de la loi de 1991 et de tous ces décrets d’application. La décision immédiate de l’arrêt de la production de tous déchets radioactifs et de leur retraitement, donc la sortie du nucléaire civil et militaire.”

     

    La “citoyenneté” et le débat sur l’énergie

    Des mobilisations du type “Massif d’Izé” - la seule que j’ai pu étudier de près - doivent sans doute nous édifier sur leurs motivations premières. Pour beaucoup des gens que j’ai rencontrés, le refus relevait d’une question de morale. C’était la condamnation du mensonge, de la non transparence, et le refus tout net de faire assumer à notre descendance des déchets que nous ne savons gérer, assumer. Les experts en communication des pouvoirs publics et de l’Andra ne peuvent paraître, dans ces conditions, que comme des manipulateurs venus pour séduire, tromper.

    Il est évident qu’une mobilisation initiée par des structures connotées “progressistes”, ou simplement “politiques”, n’aurait pas connu un tel succès. Les critères de positionnement n’ont pas été ressentis comme idéologiques, (On en pense ce que l’on veut mais on ne peut l’ignorer !) ce qui fait que chacun a pu, sans gène, y trouver sa place sans se sentir l’otage de quiconque.

    Entre un mouvement fort en nombre et en efficacité, mais dont l’argumentaire et la “psychologie” peut paraître sommaire, et un mouvement plus affûté et plus “visionnaire”, mais moins “porteur” à tout prix, il était difficile de trouver un équilibre, c’est pourquoi il existe deux regroupements pour un même site.

    Les associations mayennaises regroupent plus de 8 000 adhérents ; à l’évidence, la plus grande force citoyenne (le mot “citoyenneté” est à la mode, espérons qu’il n’en perde pas pour autant de sa teneur) que cette région faiblement peuplée a jamais connue. La mobilisation de proximité, telle qu’elle a été conduite ici, paraît exemplaire. Elle suggère la possibilité d’une “citoyenneté” bien réelle où les gens prennent en charge leur avenir, celui de leurs enfants. Il me faut ici signaler la forte présence des personnes âgées dans les réunions et dans les manifestations ; quand le sujet est grave, elles savent peut-être nous montrer la voie. Celle de la vigilance, en attendant peut-être celle d’un changement de société où trop de représentativité ronronnante céderait salutairement la place à plus d’initiatives directes des citoyens.

    Jean-Claude Leroy

    d’après un article paru dans  la

    Revue SILENCE n° été 2000.


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