• Des intellectuels répressifs ou de l'esprit de collaboration

    M. Lochu, sur François Ewald et Dominique Lecourt



    « Les hommes aiment tellement la vérité que lorsqu’il leur arrive d’aimer quelque chose d’autre, ils veulent que cette autre chose soit la vérité, et comme ils ne veulent pas qu’on les convainque d’erreur, ils refusent d’être éclairés ; aussi finissent-ils par haïr la vérité, au nom précisément de ce qu’ils se sont mis à aimer à sa place. »
    Saint Augustin Confession X, cité in
    Simon Leys, Protée, Gallimard 2001.


    « Certes, il existe des catégories d’hommes prêtes pour l’abattoir mental. En premier lieu, les intellectuels : étant le contraire des hommes de pensée, étant idolâtres de tout exercice cérébral impliquant promesse de domination sur d’autres consciences, ils sont tout désignés pour être les premiers servants d’une entreprise inédite tendant à séparer toute pensée du réel et à la contraindre à tourner en rond indéfiniment dans un même cercle, réduite à un ensemble de rouages dérisoires mus de loin. »
    Armand Robin, La fausse parole, Éd. de Minuit, 1953.

     

     
     
    De Doriot ou Laval, devenus nationaux-socialistes, à Mitterrand-Fabius-Jospin, couchés devant l’argent, l’Amérique, la production matérielle, c’est toujours la même gauche salivante qui a su fournir ses « meilleurs » militants à l’esprit de collaboration.

    Au moins, le monde politique n’a-t-il d’autre vocation que trahir et décevoir, c’est sa transgression à lui, ou sa décadence, il veut jouir à son tour au plus haut point, en désespoir de « cause ». De lui, le vivant raisonnable n’attend pas plus délicate attention.

    Cependant, comme les Français se targuent d’avoir encore de la dévotion pour les arts, la littérature, la pensée (leur douleur à l’exception culturelle !), le spectacle serait bien vu chez eux encore d’une intelligentsia vaguement « agitée du bocal », à défaut d’être subversive. Le genre « feinte dissidence » (1) est volontiers consacré.

    Voici par exemple qu’un ami pendant 20 ans de Louis Althusser (2) et qu’un aide de camp de Michel Foucault lâchent une bombe en première page du quotidien Le Monde. Les intellectuels post-rebelles s’essaient délateurs. Ils vitupèrent les arracheurs de plants transgéniques, invitent clairement à des mesures répressives.
    Leur article paraît la semaine même où le ministre de la Recherche reprend dans le quotidien Libération l’argumentation des grands groupes industriels pour condamner « l’obscurantisme » et « l’irrationalisme » des anti-OGM. (3) François Ewald et Dominique Lecourt sont dans la ligne gouvernementale. Ils ne peuvent ignorer que les forces de l’ordre intervenaient quelques jours plus tôt pour la première fois contre les arracheurs. Messieurs Ewald et Lecourt ne suggèrent pas seulement de réprimer un syndicat, ils soutiennent une répression en cours. En somme, le coup de pied de « l’âme ». Car il faut lire l’argumentation scolastique des deux philosophes, recourant à l’ambiance de la terreur révolutionnaire (Robespierre), au philosophe des ténèbres (Rousseau), au pacte républicain (Jules Ferry), de quoi donner raison à une raison considérée non comme un des beaux-Arts, mais plutôt comme une religion révélée (4), un absolu souffrant de mal convaincre et s’imposer.

    Ils écrivent : « Le pacte républicain, dans ce rapport qu’il entretient avec la science, est en cause. Qui ne voit que ce Pacte […] est en train de se défaire ! » D’après eux, ce ne sont donc pas, – entre autres – les technologies accouchées de certaines sciences qui ont fait éclater le « pacte républicain », sous les applaudissements béats des sociétés suicidaires, mais bien quelques saboteurs machinaux venus gratter le menton de gérants multinationaux.

    Comme les politiques, ces dispensateurs de sciences humaines ont peur des mouvements d’opinion et du peuple quand ils les contrarient. Ayant sans doute raté d’autres croisades méritoires, ils se lancent dans celle qui verra la soumission des rebelles agricoles. Une croisade faite, l’ai-je dit, en toute méconnaissance de cause. Opération de « lobbying » dirigée vers des instances plurielles qui règnent au gouvernement quelques semaines encore. En toute méconnaissance d’une cause, puisqu’on s'en tient ici aux grandes idées, aux grandes vertus « pactisantes », sans jamais traiter du sujet ni faire preuve d’une quelconque vision de la chose en question.

    Selon Ewald et Lecourt, les saboteurs d’OGM sont comparables à ceux qui brûlaient les livres sous la terreur. Ils précisent que les livres étaient alors détruits « pour rompre avec un passé avec lequel il fallait rompre. » Nous pourrions opposer à l’auteur de l’Avenir du progrès (5) et au conseiller pour la recherche de la fédération française des sociétés d’assurance que, au contraire, saboter le développement et l’industrie des OGM c’est aussi dénoncer une évidente rupture avec le passé, puisque les processus voulus par les industriels pharmaco-agricoles sont à vocation hégémonique et irréversible. On sait en effet que les OGM contaminent toutes les plantations – 41 % des échantillons de maïs conventionnel testé récemment en France par l’Afssa (6) comportent des traces d’OGM. La recherche scientifique dans son ensemble se sent accusée (démasquée) par les motivations des néo-luddites (7) et elle préfère se crisper en une pose scientiste, tandis qu’aboient deux ténors des sciences humaines qui lui sont liés. Sciences humaines dont d’aucuns avaient dénoncé il y a une trentaine d’années (pour ce qui était de la psychologie et de la sociologie) leur vocation au contrôle social. (8)

    À la différence de son maître Foucault qui, d’après ses proches, avait « cette force de refus, cette volonté de l’insurgé contre l’acte répressif, contre le fait policier, contre la discipline » (9), François Ewald choisit le parti des gouvernants et des forces de l’ordre, qu’il souhaite voir lancer contre « les nouveaux vandales » qui commettent des actes dont ils dénoncent « l’exceptionnelle gravité ». N’est-ce pas que cette expression, pour toute faite qu’elle soit, fleure bon le cynisme involontaire en ces temps de terrorisme industriel avéré ? La Confédération paysanne s’en prendrait donc à des recherches « autorisées par un gouvernement qui a reconnu qu’elles n’étaient pas dangereuses », autre tournure comique, quelques années après les certitudes gouvernementales qui permirent la gestion la plus rationnelle du sang contaminé, pour ne prendre qu’un exemple. (10) Les deux auteurs regrettent « ce vandalisme pratiqué jusqu’à présent à l’abri d’une grande indulgence [qui] produit un sentiment d’insécurité désastreuse pour le développement de la recherche et de l’industrie. » De leur point de vue, il faut donc protéger la recherche scientifique, de même que pour beaucoup des possédants il faut protéger l’économie qui les fait tels. Les auteurs Ewald et Lecourt n’osent pas dire contre qui il faut protéger, car ces quelques saboteurs ne sont à l’évidence que la partie émergente et audacieuse d’un refus très large, à tel point que la plupart des États ayant capacité de dire non aux cultures OGM les ont interdites sur leur territoire, cela dans l’intérêt évident des populations agricoles et de l’indépendance du pays vis-à-vis des multinationales. (11) Tout compte fait, et malgré le travail de sape des laveurs de cerveau patentés, il reste des milliards d’êtres humains à préférer leur survie à la grandeur de la science et de l’économie – il arrive encore que la bête n’aille pas de son plein gré à l’abattoir, alors, même si cela est bien fâcheux pour la tranquillité « professionnelle » des bouchers, faut-il pour autant plaindre ces derniers ? Il fut un temps où l’on intentait des procès aux suicidés (12), notre époque réserve ce sort à qui refusent l’anéantissement. La « lucidité » des deux plumitifs illuminés – peu précautionneux – ne s’embarrasse pas de données autres que de grands mots et grandes idées évanescentes des siècles passés et dépassés par les réalités nouvelles. Avec la condamnation de José Bové et René Riesel à 6 mois de prison ferme, ils ont eu gain de cause, ils peuvent s’en frotter les mains.

    En 1975, au retour d’une expédition en Espagne franquiste, pour protester contre la condamnation à mort de jeunes militants, Michel Foucault, dont on sait qu’il s’est presque battu avec les policiers espagnols, déclare au quotidien Libération : « Je considère que le métier de flic est d’exercer une force physique. Celui qui s’oppose aux flics n’a donc pas à leur permettre l’hypocrisie de la masquer sous des ordres auxquels on aurait à obéir tout de suite. Il faut qu’ils aillent jusqu’au bout de ce qu’ils représentent. » (13) Faut-il comprendre aujourd’hui que, à leur tour, les intellectuels de service osent aller au bout de ce qu’ils veulent ou croient représenter ?

    Beaucoup moins franches habituellement, les pratiques et usages des représentants de l’intelligence humaine. Par exemple, dans un domaine qui présente fondamentalement bien des parentés avec le développement des OGM, celui du nucléaire, les sociologues sont souvent mis à contribution. En 2000, dans un rapport rendu au premier ministre, celui de la Mission de concertation Granite, concernant la recherche sur l’enfouissement de déchets hautement radioactifs, se peuvent lire les suggestions d’un monsieur Lefèvre validé par Michel Callon, directeur du Centre de sociologie de l’innovation de l’École des Mines (14), coauteur d’un livre intitulé Agir dans un monde incertain (15) dédié « à tous ceux qui, en inventant la démocratie technique, réinventent la démocratie. » De ces quelques feuillets, simple suite de questions indiquées comme importantes à soulever – mais la formulation de chacune d’elles est éloquente – il ressort que l’important dans une concertation est de « tirer parti des controverses et sortir des oppositions classiques », l’objectif doit être de « comprendre les processus qui président à l’élaboration des discours des différents acteurs afin de construire une politique de communication ». C’est-à-dire ne rien faire d’autres que trouver le discours qui convainc les opposants ou rétifs avec leur propres mots et arguments, retournés comme chaussette. Intégrer les « dissidents » dans le débat, débat implicitement considéré comme une étape d’un processus d’acceptation, de validation à terme.
    L’habitude est prise, chaque fois que, du fait d’une réticence des populations, un gouvernement, une autorité est bloquée dans une action à laquelle il ou elle ne sait renoncer, il crée une instance spécifique de médiation. Un débat sans fin ni début à l’air de s’instaurer, l’exercice de manipulation est enclenché. Quand l’enjeu est perçu comme essentiel par l’autorité (nucléaire, par exemple) il relève tout de suite de la « raison d’État ». La pire hypocrisie est ici le « débat » puisque son « langage » en est imposé a priori, et c’est toujours celui de l’initiateur du débat, de la médiation. C’est pourquoi celui qui en a les moyens, le plus puissant donc, a intérêt à l’initier de lui-même, en comptant sur sa force intégratrice qui avale les contradictions dans son action autant que dans son discours. Toute contradiction est annulée, c’est la « démocratie » réduite au consensus. (16)

    Cependant, si, comme maintenant sur le front OGM, la contradiction prend la forme de sabotages, « on » ne sait que lui envoyer la troupe ou la police, et non plus les tenants d’un débat virtuel qui a lieu sans eux, in situ et in facto. La médiation est déniée, les experts communicateurs sont lésés, en souffrent. Le débat n’est pas noyé dans le verbiage des faux dialogues, il peut avancer.

    « La grande nouveauté de la théorie du pouvoir chez Foucault, ce serait : une société ne se contredit pas, ou guère. Mais sa réponse c’est : elle se stratégise, elle stratégise. » a pu souligner Gilles Deleuze. (17) Et quand il n’y a plus de stratégie possible, le pouvoir prend sa gueule de Pouvoir, comme au bon vieux temps.

    Merci donc à messieurs Ewald et Lecourt, bons élèves de chez les bons pères institutionnels, d’avoir souligné – bien involontairement, certes – en quels temps de collaboration intellectuelle nous vivons. Leur appui suggestif au parti de l’ordre restera comme un de ses gestes d’aggravante bravoure que nos presque-clones ou je-ne-sais-quoi estampillés U.S. laboratory se feront tout à l’heure un devoir de saluer.

    Pour notre part, dissidents anti-industriels, ennemis des arrogances funestes et autres vieux débris, il nous reste à nous bagarrer par l’action et l’attitude, faire fi des bavardages admis, avec pour horizon, sinon une « victoire de l’esprit sur la certitude. » (18), du moins quelques beaux instants de scepticisme arrachés aux griffes des « pactisants ».

    M. Lochu*
    Le Mouton fiévreux (2e série) n°2, 2002 



    * Suite aux émissions diffusées en hommage à Michel Foucault sur France-Culture au début de ce mois, avec la participation de François Ewald, co-responsable de l’édition des Dits et écrits (Gallimard, 1994) de ce philosophe qui donna au collège de France, en 1978, un cours intitulé De la gouvernementalité, et en 1979 un autre cours : Naissance de la biopolitique.


    Notes :

    1 : Cf. Louis Janover, Voyage en feinte dissidence, éd. Paris-Méditerrannée, 1999.
    2 : Dominique Lecourt, Les Piètres penseurs, Flammarion, 1999.
    3 : Libération, 7 septembre 2001.
    4 : « Dans les certitudes du postmodernisme, c’est en somme la science qui est la religion révélée. » in Jean-Jacques Salomon, Survivre à la science, Albin-Michel.
    5 : Livre d’entretiens de Dominique Lecourt, paru chez Textuel, 1997.
    6 : Agence française de sécurité sanitaire des aliments.
    7 : Au début du XIXe siècle en Angleterre des artisans détruisent les machines à tisser qui apparaissent dans certaines fabriques. Surnommés les « luddites », ils sont considérés comme les premiers contestataires de l’industrialisation du monde.
     
    8 : Cf. René Riesel, Aveux complets des véritables mobiles du crime commis au Cirad le 5 juin 1999, Encyclopédie des nuisances, 2001.
    9 : Cf : Didier Éribon, Michel Foucault, Livre de poche, 1989.
    10 : Autre affaire. En Angleterre, en 1998, le docteur Arpad Pusztai, scientifique respecté, démontre que les pommes de terre transgéniques qu’il a étudiées avec son équipe de 18 chercheurs atteignent le système immunitaire, l’affaiblissent. Sur les rats testés, il est constaté une atrophie du foie, un stimulation anormale du pancréas, des intestins, de la prostate et des testicules, un retard dans le développement du cerveau. À la suite de la révélation publique de ses résultats le docteur Pusztai est congédié du Rowett Institute qui l’emploie. Sa femme également. Les données et les ordinateurs sont confisqués. On parle de pressions politiques (A signaler que le groupe Monsanto est co-fondateur du Rowett Institute). Pusztai est présenté comme faussaire. Quelques mois plus tard, il sera réhabilité grâce au soutien de chercheurs internationaux.
    11 : Cf. l’article Les sociétés américaines seront bientôt seules dans les OGM, in Le Monde du 20 janvier 2002. Et l’article du Maine Libre du 24/01/2002. On apprend, entre autres, que le 2e producteur au monde de soja transgénique, avec 11,8 millions d’ha cultivés, n’est autre que l’Argentine, pays acculé par la dette.
    12 : Le poète Georges Henein envoya en 1945 à la revue Troisième Convoi son poème Sonia Araquistain en précisant : « Sonia Araquistain s’est suicidée au mois de septembre, à Londres, en se jetant dévêtue d’un troisième étage. Ce suicide ayant donné lieu, selon l’abjecte coutume anglaise, à un procès contre la défunte, où le procureur public trouva une occasion inespérée de cracher sur tout ce qu’il reste de poésie en ce monde, nous avions pensé quelques amis et moi-même, organiser en réponse un hommage international à Sonia Arquistain… » in Georges Henein, Coll. Poètes d’Aujourd’hui n°243 par Alexandrian.
    13 : Cf : Didier Éribon, Michel Foucault, Livre de poche, 1989.
    14 : Et Françoise Zonabend, anthropologue, directrice d’études à l’École des Hautes Études.
    15 : Michel Callon, Pierre Lascoumes, Yannick Barthe, Agir dans un monde incertain, Le Seuil, 2001.
    16 : Dans le cas de la Conférence citoyenne sur les OGM de juin 1998, il est à signaler qu’aucune des recommandations qui en ressortirent du fait des associations n’a été, de fait, prise en compte. Tel est le constat 3 ans 1/2 après. Cf. la revue Silence de février 2002.
    17 : in Magazine Littéraire d’octobre 1994.
    18 : Définition de l’anarchie donnée par Georges Henein dans Petite encyclopédie politique, Seuil 1969.


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