• Deux philosophes de la vie, Bergson, Guyau (extrait)

    Vladimir Jankelevitch

    Deux philosophes de la vie, Bergson, Guyau (extrait) ... Demandons-nous pourquoi il y a dans l’œuvre de Guyau tant de choses qui émerveillent à côté de tant d’autres qui déçoivent ; pourquoi cette œuvre, réellement belle mais toujours un peu floue et molle, est si riche en intuitions qui avortent, en anticipations qui tournent court, en pressentiments divinatoires qui, un instant, l’illuminent d’une sorte de traînée lumineuse, puis, comme des étoiles filantes, brusquement s’éteignent. Pourquoi n’est-elle au fond, cette œuvre, qu’une vaste introduction d’ailleurs pleine de lueurs fragiles mais encombrée de scories étrangères, aux véritables philosophies de la vie, de la durée pure et de l’intuition qui, chez Bergson, chez Simmel, et jusque dans la doctrine d’Oswald Spengler, s’épanouissent aujourd’hui avec tant d’opulence ?
         C’est d’abord que Guyau n’a jamais donné, en somme, sa psychologie; peut-être le temps lui a-t-il manqué. En tous cas l’absence d’une solide théorie de la conscience, d’une véritable définition du fait psychologique expliquent un défaut à nos yeux capital de la doctrine de Guyau, surtout lorsqu’on la compare au bergsonisme : le biologisme de Guyau, comme d’ailleurs son “intuitionnisme”, comme sa philosophie de l‘art, reste toujours plus extérieur à la conscience individuelle, à la vie profonde du moi que l’intuitionnisme bergsonien. La prédominance du point de vue sociologique dans toutes les parties de la doctrine n’est peut-être au fond qu’un des signes de cette grave faiblesse; la vie la plus intensive n’est souvent, je le crains, la plus extensive que pour celui qui n’a pas pénétré jusqu’aux strates profondes de la conscience et qui, s’abandonnant par “Einsfühlung” au dynamisme transdiscursif de la pensée intuitive, n’a pas entendu, avec Bergson et Schopenhauer, chanter la “sourde mélodie de la vie intérieure”. De là vient aussi que Guyau n’a pas eu au même degré que Bergson le sentiment des antithèses irréductibles dont la source première est la dualité psychologique du qualitatif et du quantitatif, de l’inspiration géniale de la vie et de l’immobilité inerte du discours. Cette distinction se vérifie assez curieusement dans l’espèce de “métaphysique de la mort” qui se dégage de l’Irréligion de l’Avenir comme de l’Évolution créatrice : si, pour Bergson comme pour Simmel, la mort pouvait un jour être surmontée, ce serait parce qu’à l’intérieur d’une conscience individuelle l’obstacle que la matière inerte opposait à l’esprit aurait disparu, et parce que rien dès lors n’arrêterait plus l’ascension triomphale, irrésistible de la vie vers la spiritualité; pour Guyau au contraire, il faudrait que ce fussent les barrières de l’individualité jalouse qui tombassent, qu’il y eût comme interpénétration mutuelle des consciences et fusion de toutes les durées personnelles en une vaste durée cosmique. L’idéal de Guyau est donc l’absorption de l’individu dans la société universelle tandis que l’idéal de Bergson serait plutôt l’inviolabilité de la personne dans ce qu’elle a d’unique et d’intuitivement vécu.
         Outre le sociomorphisme, un des caractères fondamentaux de la doctrine de Guyau c’est la coexistence d’éléments romantiques et d’éléments mécanistes souvent contradictoires parce qu’ils sont dus à des influences antagonistes que Guyau n’a pas complètement dominées. Pour reprendre une ingénieuse distinction de Rickert, Guyau se trouve au confluent de la “tendance aristocratique” et de la “tendance démocratique” en biologie. Le “biologisme démocratique” représenté aussi bien par l’individualisme de Spencer que par le socialisme de Marx, se fonde sur le principe d’économie vitale et présente un caractère nettement déterministe; la vie, réductible pour lui à un phénomène mécanique et matériel, ne tend qu’à se conserver. Cette biologie mécaniste et positive a donc laissé des traces chez Guyau. Mais telle qu’elle est, elle se juxtapose, on ne sait trop comment, avec un vitalisme d’inspiration franchement romantique.

                                             ...Un poème
    Éternel se déroule et vit dans l’univers.


         Et ce monisme pambiotiste qui s’exprime surtout dans certaines pièces des Vers d’un Philosophe, et qui, avec son allure néoplatonicienne, rappelle par moments Novalis (un Novalis un peu prosaïque et positiviste, ou, comme disent les Allemands, “nüchtern”) se combine lui-même, de façon encore plus inattendue, avec une biologie “génialiste” et esthétique comme celle dont l’Évolution créatrice nous offre le tableau. Ces variations, ces flottements s’expliquent en partie par le caractère souvent trop littéraire, si j’ose dire, de l’œuvre de Guyau. Car, ne nous faisons pas d’illusions ; il y a un peu de rhétorique dans ces pages si prenantes, mais si fugitives et insaisissables de l’Irréligion de l’avenir ou de la Morale sans obligation ni sanction. C’est peut-être la marque d’une certaine jeunesse de pensée; en tout cas Bergson a ici une supériorité incontestable.
         Nous avons feint jusqu’à présent de traiter Bergson comme le représentant authentique d’une tendance qui n’apparaîtrait chez Guyau qu’à l’état impur et comme embryonnaire. Cependant, signalons-le en passant, la question pourrait après tout se poser de savoir jusqu’à quel point le philosophe de la durée pure s’est lui-même soustrait aux influences positivistes et empiristes qui ont si gravement altéré l’inspiration romantique de Guyau. Or, à notre sens, il se pourrait que le livre de Matière et mémoire marquât sous ce rapport une période intermédiaire pendant laquelle le pragmatisme utilitariste des écoles anglaises aurait dominé la pensée de Bergson plus qu’il n’avait fait dans l’Essai et surtout plus qu’il ne fera dans l’Évolution créatrice. Il ne nous appartient pas ici de démontrer la chose en détail, mais nous estimons que la question valait d’être posée. - Ajoutons enfin à la décharge de Guyau que si en abusant du point de vue sociologique il a un peu éparpillé la vie dans l’espace, alors que nous l’expérimentons surtout dans la durée, comme un dynamisme immanent à la conscience individuelle, ce n’est pas la sociologie purement objective, la sociologie “sans âme” de Durkheim qu’il a prétendu fonder : et ici le Romantisme a été pour lui un antidote efficace : l’idée d’amour, de sympathie aimante, qu’il doit plus encore à sa généreuse nature qu’à l’influence de Kierkegaard, fut pour lui comme un moyen de réintroduire un peu de subjectivité dans le sociologique, et, en un mot, d’idéaliser le sociomorphisme universel. L’ ”amour” a donné à l’œuvre entière de Guyau une sincérité d’accent, une teinte d’optimisme chaleureux et de fraîche spontanéité qui ne sont point méprisables. Les séductions de bergsonisme sont assurément d’un autre ordre; sans doute on a le droit de penser que si Bergson avait donné à son élan vital plus de chaleur communicative et de force sympathique de rayonnement, il n’en aurait pas nécessairement détendu les ressorts énergiques. Mais il y a dans l’intuitionnisme bergsonien je ne sais quoi de viril et d’amer tout ensemble qui manque à la “sympathie” candide de Guyau. On dirait que Guyau n’a jamais senti ce qu’il y a de dramatique dans l’obligation où la vie individuelle se trouve de se détendre, de se “défaire” pour peu qu’elle veuille se donner. Si donc la sympathie bergsonienne nous paraît quelque peu jalouse, si elle se soucie moins d’aimer que d’absorber les objets auxquels elle s’applique, songeons qu’elle est en quelque sorte trempée par l’expérience des dangers dont est grosse la connaissance par concepts, songeons qu’elle a payé assez cher par une contraction anxieuse et pénible du vouloir, par un effort violent de torsion sur soi cette volupté incomparable de s’installer au cœur même du réel. Nous croyons, pour notre part, qu’un individualisme étroit n’est pas l’accompagnement forcé d’une véritable philosophie de la vie; et la crainte de solidifier en discours l’inviolable durée vivante ne doit pas être telle qu’elle nous pousse à admettre toutes les conséquences égoïstes du dilettantisme intuitif. Ce n’est donc pas nous qui blâmerons Guyau d’avoir cherché pour la vie intuitive un point d’appui extérieur au moi profond soit dans la nature empirique, soit dans le milieu social, soit dans le monde des concepts solides, et cela au risque de géométriser le devenir imprévisible de la conscience. Mais Guyau est peut-être allé trop vite en besogne; et il faut croire que tout n’était pas paradoxal dans l’orgueilleux génialisme de Zarathustra puisque, au fond, cet élan irrésistible du vouloir qu’on ne saisit qu’en se tordant sur soi nous achemine plutôt dans la direction nietzschéenne du “Wille zur Macht” que dans la direction spencérienne du “Wille zum Dasein”.
         La doctrine de Guyau reste pourtant une authentique philosophie de la vie, immanente, naturaliste et concrète; concilier le point de vue trop exclusivement sociologique qu’elle représente non seulement avec l’idéal du Zarathustra, mais avec l’héraclitéisme intégral de Bergson, c’est à dire compléter le pur intuitionnisme bergsonien, comme Simmel l’a fait si heureusement, d’abord par la considération d’un milieu social dans lequel le moi vivant pourrait se projeter sans se détendre, ensuite en tenant compte des cadres fixes et des points stables où s’immobilise parfois la durée vitale, où il faut même qu’elle s’immobilise puisque l’intuition de la vie est faite à la fois de la connaissance de nos limites et du sentiment que nous les transcendons; éliminer pourtant les formes statiques et stéréotypées d’un conceptualisme sans avenir : voilà les diverses tâches qui incombent maintenant aux jeunes philosophes de la Vie.


    Vladimir Jankelevitch
    in Revue philosophique de la France et de l'étranger (1924)

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