• Edward Bond, par Denis Schmite

    Denis Schmitte

    Edward Bond, peut-être le plus grand dramaturge de ce siècle et du précédent aussi, rappelait tout récemment encore que « la religion chrétienne rassemble tous les thèmes du théâtre grec » et que les deux nous déclarent continument que nous ne sommes que « des spectateurs à l’intérieur d’un cercueil » et que nous n’avons qu’à obéir. Qu’est-ce que l’être humain ? Qu’est-ce que le mal ? sont les deux grandes questions qui traversent le théâtre de Bond. Il parle aussi de notre « préhumanité » à nous et de « géométrie de la réalité ». On y reviendra.

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      S’il est un terme qui revient en continu dans la bouche de ceux que j’appelle les postmodernes de la seconde génération (), les ébahis devant cette idole qu’ils ont baptisée du doux nom de Technosciences, les absolus détestateurs des Lumières et qui rejettent leur héritage en vrac, et dont Jean-François Lyotard, le grand ami du Maître en Modernité, est l’un des théoriciens majeurs, c’est bien celui « d’hybridation ». C’est même une obsession chez eux, l’hybridation. Certains préfèrent le terme « hybridité », mais je trouve qu’il marque moins l’idée de processus en cours, que celui-ci est plus statique. Ils veulent tout hybrider, l’Homme avec la machine, les peuples, les races, les musiques, les pratiques artistiques, les champs du savoir, les technologies, les sexes, les langues, les villes et les campagnes, tout ! Une obsession ! Moi qui n’aime que les différences, j’appelle ça un fantasme d’entropie maximale, un cannibalisme réciproque et généralisé. Pour les postmodernes, l’apologie qu’ils font de l’hybridation tend à prouver, s’il en était besoin, leur absolue tolérance à l’égard de toutes choses. Pour moi, il s’agit d’un fantasme d’incorporation pur et simple, tout ce qu’il y a de plus primitif dans le psychisme en fait. Les technosciences, autre concept archi-rabâché par les postmodernes, résultent, comme leur nom l’indique, également d’une hybridation, l’hybridation de la Technologie et des Sciences. Sur ces deux thèmes le Maître en modernité était intarissable qui m’abreuvait en continu de citations de Lyotard puisées dans son petit carnet, et de quelques autres aussi sortis du même tonneau, et qui lui-même pouvait faire montre d’un lyrisme inimaginable en les développant ces thèmes. Tout cela c’était sacrément teinté de transhumanisme et ça sentait, par son côté globalisant, le néo-libéralisme à plein nez, même si chez nombre d’entre eux une certaine forme d’anti-américanisme régnait, ou pour le moins de défiance transatlantiste, chez le Maître en modernité notamment et dans son cas tout le temps. D’autres amis du Maître en modernité, c’est fou ce qu’il avait comme amis celui-là, n’étaient pas tout à fait d’accord avec l’artiste « spécialiste des technologie numériques », et ce désaccord portait sur le niveau à partir duquel on pouvait parler d’hybridation homme/machine. Ceux-là disaient qu’il ne fallait pas exagérer, que l’outil n’était jamais qu’un outil c’est-à-dire de la matière domestiquée et formatée pour servir l’Homme, qu’en aucun cas on ne pouvait envisager avec sérieux un quelconque métissage entre un homme et un marteau... ni même une faucille. Même les ordinateurs, si utiles à la Science et à l’ingénierie pour simuler et modéliser, ne sont encore que des outils dans les

    mains de l’Homme, machines à langage et à calcul certes mais pas encore machines à raisonner, et ils évoquaient alors les systèmes experts, logiciels supposés aider à la prise de décision, et par dessus tout les produits prétendument à naître de la recherche en intelligence artificielle, machines à circuits neuronaux capables d’apprentissage et de réflexion autonome, machines intelligentes et conscientes de cette intelligence, car à partir de là on pourrait envisager une véritable conversation entre deux cerveaux qui se stimuleraient mutuellement, cerveaux qui pourraient même aller jusqu’à fusionner en un seul. Apothéose de l’hybridation ! A dire vrai, moi, Lyotard, je l’ai très peu lu, si ce n’est quelques pages par ci-par là que m’avaient fournies ou recommandées le Maître en modernité, Le postmoderne expliqué aux enfants par exemple (), et encore je n’ai pas tout compris à ce qu’il racontait, je n’étais donc qu’un enfant peu doué. Il y avait plusieurs raisons à ce peu d’intérêt pour Lyotard, évidemment. La première c’est qu’il se comportait comme s’il voulait éteindre les Lumières, sources selon lui de tous les totalitarismes du siècle passé, et effacer ce qu’il appelle les « métarécits », qui pour lui sont synonymes d’idéologies, expression pourtant d’un profond désir de désaliénation et de raison mais qui aurait toujours selon lui conduit irrémédiablement à Auschwitz. La seconde, c’est sa déclaration d’amour inconditionnel pour les technosciences qui, en reconnaissant respectueusement la complexité du Monde, contribueront à la mutation irréversible de l’humanité. C’est là un nouveau discours sombrement « réactionnaire » emprunté à quelques penseurs états-uniens, qui illustre parfaitement la crise de la modernité au sens que lui ont donnée les professeurs Negri et Hardt, c’est-à-dire le retour de la transcendance sous une forme rafraîchie comme si on lui avait passé juste un coup de peinture, qui a séduit à peu près l’ensemble des intellectuels d’une époque, celle de Lyotard. Le dramaturge Edward Bond n’est évidemment pas d’accord avec tout cela. Tout récemment il affirmait encore que la terreur, c’est-à-dire l’aliénation des hommes, les guerres et les camps d’extermination, n’était en aucune façon le produit de la Révolution française mais de la société industrielle née d’une autre révolution du même nom, la révolution industrielle. Autrement dit, Auschwitz et les usines bourrées d’esclaves que l’on trouve au Sud et à l’Est du Monde représenteraient la même chose, la Mort industrialisée. Selon lui, le capitalisme est pré-humain et nous ne disposons pas d’une philosophie qui convienne à notre temps. Il dit aussi que la justice est le seul sujet de l’art dramatique, que parler théâtre équivaut à parler de la société ce qui équivaut là-encore à parler des êtres humains, et que la scène théâtrale est un « cerveau de bois » (). Mais, disons le franchement, toutes ces histoires de postmodernité sont largement dépassées et les intellectuels qui s’en revendiquaient sont pratiquement tous morts. Notre contemporanéité est celle de « l’amodernité » qui n’est absolument pas une réaction à la modernité et à la postmodernité car elle se contente de les ignorer purement et simplement toutes les deux. Qu’est-ce que « l’amodernité » ? On dit, je dis, qu’une société, qu’une civilisation, qu’une

    époque, est « amoderne » quand elle ne fait que se considérer avec ravissement, qu’elle a perdu absolument toute norme, tout sens, toute valeur, donc toute morale, qu’elle est ringarde alors qu’elle se croit source inépuisable de progrès, qu’elle déclare être le sommet de l’évolution alors qu’elle est totalement sénescente, qu’elle se soumet de son plein gré à toutes les transcendances alors qu’elle se pense totalement libre, qu’elle s’autoconsomme alors qu’elle se sent l’appétit de dévorer l’univers tout entier, qu’elle renie ou ignore l’Histoire et la Culture. Donc, on dit, je dis, qu’une société, qu’une civilisation, qu’une époque, est «amoderne» quand elle est anomique, amorale, onanique, régressive, décadente, aboulique, à bout-de-souffle. Donc, nos sociétés, notre civilisation, notre époque, sont « amodernes ». Mais, contre vents et marées, lui, le Maître en modernité demeurait un postmoderne, le dernier postmoderne. 

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      Je ne sais plus qui a dit, j’ai oublié mais est-ce vraiment grave ?, que voir une image c’est saisir le vestige d’un passage, l’image comme ruine donc, et puis aussi qu’il n’y a pas d’autre réalité que de réalité mentale. Ces formules en quête d’auteur(s) tant pis je les fais miennes. La vérité c’est qu’il n’y a peut-être pas de réalité, ou tout du moins une réalité qui soit à notre portée, mais que des illusions ou des souffrances provoquées par les illusions des autres. Il y a une particule de Sigismond qui vibre en chacun d’entre nous. « La vida est sueño » (). Pour en rester au niveau du théâtre, Edward Bond affirme, lui, que « l’enfant acquiert la géométrie de la réalité avant d’apprendre le langage ». Il dit que nous sommes une espèce dramatique, que le tragique et le comique sont là dans notre berceau, que le nouveau-né possède un esprit moral qui fait défaut aux sociétés humaines qui ne font que suivre les lois de la nature où la notion de justice est absente. L’enfant sait ce qui est bon et mauvais pour lui, ce qui est juste pour lui et ce qui ne l’est pas, et quand il le fait savoir Dieu tremble car les lois de la nature ne fonctionne pas comme cela, c’est-à-dire avec justice. C’est ce qu’entend Bond quand il parle de la géométrie de la réalité du nouveau-né. 

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      Edward Bond, le grand dramaturge, l’affirme. « La logique de nos sociétés c’est Auschwitz» (). Toutes nos sociétés, ou presque, se sont vues imposer, le capitalisme dans sa version ultralibérale, ou ont délibérément opté pour lui, et le plan de l’ultralibéralisme c’est la négation de l’humain. L’ultra-libéralisme a « altéré la nature de l’évolution du Monde ». A notre époque, le seul horizon qui demeure c’est l’argent, et l’argent est un parasite qui dévaste le Monde. Au lieu d’utiliser avec sagesse l’environnement on ne fait que fabriquer de l’argent avec, ainsi le parasite peut croître et multiplier. Le marché ne veut pas que nous comprenions l’humain, et il ne cherche qu’à nous vendre une illusion de nous- mêmes. Et même pire que des illusions, puisque les illusions peuvent s’appeler rêves parfois, sur le marché ne se vendent que des mensonges. Ce système a généré une spirale de la violence qui en se développant conduit à « l’inéluctable », c’est-à-dire à la destruction du Monde et à l’extinction de

    l’espèce. C’est cela la logique d’Auschwitz. Il y a donc urgence à changer le Monde, et ce changement passe par le théâtre, le vrai, pas par l’illusion. Aujourd’hui les gens vont au théâtre pour se distraire et ceux qui fabriquent ce théâtre de la distraction font du profit avec. Le théâtre actuel ne croit plus à la réalité. Il ne fait que mentir et le public contemporain va au théâtre pour se voir confirmer des mensonges. Les mensonges rassurent le public et le théâtre est un corrupteur de public. Ça n’a pas toujours été le cas. Le théâtre a changé parce que les sociétés ont changé. Le théâtre, le vrai, celui des Grecs, de Shakespeare, de Molière aussi, est tout sauf distrayant. Phèdre devient folle, Œdipe se crève les yeux, Médée tue ses enfants, Richard III massacre tout ce qui se trouve sur son chemin vers le Pouvoir, Macbeth aussi, Lear est trahi par deux de ses filles, Don Juan est rejeté de la société par « une pierre tombale », la statue du Commandeur. Ce que dit ce théâtre c’est « qu’on ne peut pas être humain sans la tragédie et le sens du tragique ». Il y a des conflits au sein des familles, dans les maisons, puis entre des clans, des partis. La guerre entre les gens, entre les sociétés, c’est là qu’est la base du théâtre, le vrai, celui que nous ont enseigné les Grecs. L’être humain c’est la guerre. Les Grecs créent des fictions pour expliquer la réalité et ils font descendre les dieux sur scène pour les questionner. Le théâtre vient avant la culture pour interpréter le Monde. « Nous sommes l’espèce dramatique ». La religion chrétienne rassemble tous les thèmes du théâtre grec. « La chrétienté est la dernière tragédie et il fallait cela pour que Dieu conserve un lien avec les humains », mais ce n’était pas encore suffisant. Pour imposer son pouvoir, celui prétendument de Dieu, la religion a créé un camp de concentration, l’Enfer. Avec la révolution industrielle et pour imposer son pouvoir, le capitalisme a créé un autre camp de concentration, l’Usine. « Le capitalisme est pré-humain » car il fonctionne selon les lois de la nature, et nous circulons donc «dans une période pré-humaine, mais nous ne nous en apercevons pas car nous vivons dans une société de jouets ». On reviendra un peu plus tard sur ce thème, la société de jouets, et sur les lois de la nature aussi. Donc le théâtre, le vrai, celui auquel il faut s’efforcer de revenir, est une activité interprétative et le public y vient pour comprendre le Monde. A la logique d’Auschwitz, l’auteur de théâtre, du vrai théâtre, oppose « la logique de l’imagination » sous la dictée de laquelle il écrit. Il ne s’agit pas de faire de la littérature, ni de se montrer très intelligent, car à quoi sert d’être très intelligent quand on est à Hiroshima à l’heure fatidique. Par ailleurs, «il faut se débarrasser du transcendantal et regarder la situation bien en face ». « Il faut trouver une nouvelle façon d’utiliser la langue et un nouvel art de l’acteur pour que le public ne puisse plus accepter les mensonges », c’est là le défi à relever. «La pièce qui fonctionne, précise Bond, est celle qui déploie les questionnements pour que les spectateurs en sortent libérés ». L’humanité est théâtrale. En fait, tout est théâtral. La logique de l’imagination, c’est la logique du théâtre, le vrai théâtre, qui est la logique de l’humanité. Le théâtre est une question de jeu d’acteur pas d’écriture. C’est l’acteur qui fait comprendre les

    choses, qui dissipe les mensonges, par son jeu, qui fait revenir à ce qui constitue véritablement l’humain. Le théâtre est un combat contre des sociétés folles et toutes les sociétés le sont. Et c’est ici qu’intervient le concept de « Théâtre n°5 » formulé par Edward Bond, le nouveau théâtre. C’est à « la cinquième scène de la pièce » que l’on fait comprendre aux êtres humains qui constituent le public que l’on vit dans un monde qui n’a aucun sens et qu’eux, les êtres humains du public, ont connu un état d’innocence primordial et radical auquel il s’agit peut- être de revenir. Chacune des forces qui traversent la pièce doit être portée par un personnage nettement individualisé. C’est là la condition pour faire franchir la « barrière » de la compréhension. Pour l’auteur, il s’agit de créer des situations dans lesquelles « piéger » l’acteur et qui l’amènent à la porte d’entrée du théâtre n°5. « Il faut définir pour les acteurs les situations qu’ils vont jouer, pas leur dire ce qu’ils doivent faire ». C’est uniquement à ceci que doivent servir les didascalies. Tout doit être clair pour tout le monde, les acteurs, le public. Tout le monde doit comprendre quelle est la réplique qui est réellement importante. Ce qui est crucial aussi c’est la manière dont on utilise un objet. Par exemple, après « to be or not to be » Hamlet ramasse un crâne. « Toute l’essence de l’art dramatique c’est de rendre concret le théorique ». Pour Bond, chaque spectateur du public est seul quand il regarde une pièce ( ?), et il doit se sentir « la responsabilité de la justice» car le seul sujet de l’art dramatique c’est précisément la justice. Quelle est la responsabilité de chaque être humain dans une situation donnée ? Telle est la grande question. Cette adresse à chaque spectateur individuel est ce qui différencie fondamentalement Bond de Brecht qui, lui, veut éduquer les masses. Edward Bond trouve son inspiration philosophique davantage chez Rousseau que chez Freud. Pour lui, chaque être humain naît dans une innocence totale mais aussi dans un certain état de société auquel il est enchaîné, et il voit dans cette innocence originelle l’énergie motrice de la civilisation. L’enfant a un esprit moral mais la société dans laquelle il est projeté suit les lois de la nature. Il y a donc conflit immédiat d’une part au sein de l’individu, entre son corps qui suit les lois de la nature et son esprit occupé par son sens moral, et d’autre part entre l’individu, unique dans son humanité, et la société qui est régie par les lois de la nature. Les lois de la nature ne peuvent pas être changées, et en tant qu’êtres sociaux nous vivons en fonction d’elles, pas en fonction de celles de la morale. Il faut parvenir à ce que l’individu- spectateur se pose la question de sa responsabilité non seulement dans chaque situation mais aussi dans la Justice. « Ce qu’il y a d’essentiel dans le théâtre ce n’est pas d’apprendre quelque chose au public mais de lui permettre de créer lui-même », de comprendre par lui-même, en l’aidant c’est vrai, ce qu’est un être humain, un Homme, et son rapport, à lui le spectateur-Homme, au Monde. Il faut reconstruire la « géométrie de la réalité », perdue par l’enfant au contact des adultes car le social et le politique pervertissent tout, et qui est la logique même du théâtre. La géométrie de la réalité est, sous certains aspects, assez proche du petit jouet en bois matérialisant les basculements indispensables de la

    pensée dont j’ai déjà parlé. C’est une construction mentale, Bond dit qu’elle est « densifiée à l’intérieur du crâne », une géométrie donc qui est attachée à la réalité, produit de la rencontre de trois cerveaux, celui de l’acteur, celui du spectateur, celui de bois de la scène, c’est-à-dire le lieu où l’on cerne « l’objet invisible », c’est-à-dire tout ce qui se joue sur la scène et pas seulement le texte, c’est-à-dire encore tous les constituants du sens. Bien au-delà de l’écrit, ce qui importe vraiment ce sont les situations auxquelles est confronté l’acteur et qui doivent transporter le public dans les parages de la compréhension. Prise de conscience comme premier pas vers des prises de Bastille. Bond ne parle jamais de l’âme humaine, ou de la nature humaine, mais de la situation dans laquelle est placée l’humanité. Bond dit encore que « la scène s’approche au plus près du moment où l’enfant naît », l’enfant comme dépositaire de l’esprit moral sur lequel repose le théâtre, le vrai. Il fixe au théâtre qu’il veut créer, le théâtre n°5, un but suprême, plus moderne que le projet des Lumières puisqu’il s’agit de « révolutionner l’espèce humaine », rien de moins, car «Nous sommes le produit des Lumières mais nous fabriquons Auschwitz ». Révolutionner, c’est là la Grande affaire et Bond le sait qui recherche dans les créatures de ses auteurs les boutefeux des séditions salutaires et ultimes, car il s’agit de piétiner les lois de la nature, et de cracher aussi à la Sainte Face de la transcendance. Pourquoi pas ? Révolutionner, c’est faire justice mais pas seulement. Si on parle de justice ce n’est pas le « machin » rendu dans les tribunaux, arbitraire du Pouvoir, évidemment, c’est le droit naturel ou l’éthique personnelle ou la morale de l’espèce. Quand Antigone enterre le corps de son frère pour le soustraire aux crocs des chiens de Thèbes, elle s’oppose aux lois iniques émanant d’un pouvoir illégitime, mais elle ne remet pas en cause le Pouvoir lui-même qui est un fait. Médée, qui massacre ses enfants et détruit Corinthe, s’attaque directement aux lois de la nature, mais ceci n’est pas dénué de logique puisque Médée, en tant que sorcière qui bénéficie de l’appui des dieux, est un être surnaturel. Edward Bond porte un jugement très négatif sur Hamlet auquel il oppose Don Juan, deux des très rares mythes, avec Faust et le Quichotte, fabriqués par l’Occident. Pour lui, Hamlet est un faible qui ne fait que se dresser contre le pouvoir, illégitime puisque bâti sur un meurtre, en s’abstenant sexuellement. Trop attentif à ce que lui dit la société, il ne saurait être en mesure d’empêcher l’arrivée de la révolution industrielle. Pour Bond, ce que recherche Shakespeare c’est le roi idéal à insérer dans les lois de la nature. Don Juan, lui, s’attaque frontalement à la transcendance. Il défie constamment Dieu et sa religion par une sexualité de conquête, une vie dissolue et des incitations répétées au blasphème. Don Juan est un homme résolu qui met la société en péril, puisqu’il ne fait jamais ce qu’on lui dit de faire, et c’est cette dernière qui aurait envoyé la statue de pierre pour s’en débarrasser. Don Juan est le ferment de la Révolution française dans sa faction non-bourgeoise affairiste, et ce n’est donc pas par lui que peut venir la révolution industrielle productrice de terreur. C’est à ces questions compliquées, qu’est-ce qu’être un homme ? qu’est-ce que la justice ? qu’est-ce que la

    révolution ? que s’attaque le théâtre, le vrai, des choses qui relèvent de la géométrie de la réalité que les lois sociales ou divines ne peuvent traiter. Quant aux philosophes actuels Edward Bond estime qu’ils ne comprennent rien au théâtre, non seulement celui des tréteaux mais aussi celui du Monde.

    Auschwitz, l’image indépassable ? Auschwitz ne se résume évidemment pas à une simple image, même indépassable. Auschwitz est un concept, celui de la cruauté absolue, patiemment forgé dans les usines du Capital et qui a entamé nos corps et nos cerveaux, enfin ceux de certains d’entre nous, et c’est très inquiétant que ce ne soit pas ceux de tous, comme un burin le ferait d’un bloc de marbre. Ce sont des abysses de souffrances, un Himalaya de débris humains emmêlés, des pyramides colossales de cendres légères qui enveloppent, comme une bure urticante de pénitent, le corps débile d’Europe. Auschwitz est l’aboutissement « inéluctable » de la révolution industrielle. Indépassable et ineffaçable, tache d’un rouge indélébile sur la face déjà passablement obscurcie d’Allemagne, mais pas seulement. L’espoir et la croyance en l’homme y sont morts définitivement. « Tout mon théâtre passe par le portail d’Auschwitz », déclare Edward Bond. Comme le constatait déjà Godard dans son Histoire, « le plus jamais ça » c’est commué en « toujours ça ». Oui, mais ! Le spectateur a-t-il un cerveau pour comprendre ces choses ? Rien n’est moins sûr ! Y a-t-il un être humain véritablement spectateur de ce qui se donne à voir ? Rien n’est moins sûr ! Il y a un public, toujours le même, aussi bien pour le théâtre de distraction que pour le théâtre préconisé par Bond, qui représente une classe sociale, la petite bourgeoisie plus ou moins cultivée, plus ou moins, et affamée de spectacles à prix modique qui ne soient pas trop dérangeants. Autant le dire tout de suite pour qui ne connaît pas, le théâtre d’Edward Bond est très dérangeant. Donc le public, professeurs des collèges et lycées à la retraite, cadres moyens de la banque et des services, plus ou moins jeunes, sorte de Youpies à la française, collègues de travail des grosses entreprises profitant d’une soirée organisée par leur comité d’entreprise, hier d’un rang à l’autre, Ohé Paulette ! Ohé Marcel ! aujourd’hui toujours d’un rang à l’autre, Ohé Kevin, ou Jérôme, Ohé ! Aurélie, ou Tifaine, une pincée de gens de « la » communication, relations publics d’autres salles de théâtre ou petits journalistes spécialisés, ceux là ils ne payent pas leurs places, et puis pour assurer le remplissage la classe de première littéraire du lycée Marcelin Berthelot du 11e arrondissement accompagnée de son professeur, et tout ces gens n’ont qu’une envie c’est de claquer des mains et de hurler Bravo ! Mais avec Bond, ou Sarah Kane qui fut son disciple, quêteuse perpétuelle d’un amour idéal au milieu des horreurs du siècle, c’est très vite la sidération, et avant l’entracte c’est déjà un tiers de sièges vacants. Sans être adepte de la psychologie sociale de Gustave Le Bon (), force est de constater que le public est plutôt soudé comme un bloc de métal et que « faire sentir la responsabilité de la justice » à chaque spectateur considéré isolément relève d’une sacrée gageure. Le public massif vient au théâtre pour se détendre, qu’on se le dise, et les génocidaires de Café, qui font une pause une tasse à la main en

    attendant les munitions qui leur permettront de poursuivre le massacre, ou le trio de violeurs cannibales d’Anéantis sur fonds de « sociétés malades » et en guerre, ne remplissent pas cette mission d’Entertainment. La Justice et la morale ! L’Allemagne a rayé à jamais de tous les dictionnaires ces mots là et a effacé les images s’y rapportant de presque toutes les mémoires, y compris de la mienne, pourtant écolier rêveur qui se plaisait à contempler Saint Louis sous son chêne dans mon livre d’Histoire illustré. La justice est continuellement bafouée par ceux qui ont pour charge de la rendre au nom de tous, et la morale, affaire individuelle, n’est, à l’instar de la réalité, qu’un ramassis d’illusions. Ce ne sont pas les gens de Palestine qui me démentiront, eux qui auront été victimes du plus grand déni de justice après celui subi par les victimes d’Auschwitz, aux descendants desquels du reste on aurait dû donner Allemagne, et les rares et vertueux moralisateurs sont à la peine pour se faire entendre dans le monde anomique et d’une absolue cruauté qu’est celui des Hommes…

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      Ryan Trecartin et Lizzie Fitch sont tous deux nés entre un four à micro-ondes et un micro-ordinateur, en plein milieu de l’ère des micros si on peut dire, ou de la « société de jouets » dont parle Edward Bond, si on préfère, mais si « nos jouets se moquent de nous, s’ils rient de nous, s’ils nous déshumanisent » (), eux, Trecartin et Fitch, ils n’ont de cesse de s’amuser avec, les jouets et aussi les post ou les pré-humains. Au premier contact, rien n’a vraiment de sens, les images, les discours, le tout à profusion mais mélangé, à toute vitesse, des flots continus, débordements logorrhéiques excessifs de sales gosses des pays riches, mômes de la « classe moyenne » pas complètement supérieure, jeunesse assez dorée mais pas du tout désenchantée. « Fuck !», l’un des très rares mots qui soient compréhensibles mais « Fuck ! » c’est aussi tous les Etats-Unis, leur essence même, et « Fuck you ! » c’est la déclaration d’amour des Etats-Unis au Monde. Pour le coup ce pourrait être aussi ce qui nous vient tout naturellement à l’esprit et à la bouche devant ce que nous donnent à voir et à entendre Trecartin et Fitch, « Fuck ! ». Aucune réalité montrée, même si l’on peut parler de « Reality Show » à certains moments, dans l’inspiration, mais pas de fiction non plus qui supposerait une narration à peu près linéaire, en fait pas de narration du tout. Juste Trecartin et Fitch, et leurs copains et leurs copines, qui se pressent, qui se bousculent, devant la caméra ou tout ce qui peut prendre des images, juste pour se montrer, pour se faire voir, faisant des mines et prenant des poses, pour occuper l’écran, juste un moment. EXTIMITE. Warhol, il l’avait bien prédit dit- on : « In the future, everyone will be world-famous for fifteen minutes », à l’avenir chacun aura sa renommée mondiale durant quinze minutes. C’est là tout l’objectif...Enfin, pas uniquement. Là-dedans, il y a plein de relents de Pop Art, de Pop tout court, de Dada, de Fluxus, de presque actionnisme aussi, de télé- réalité états-unienne, mais surtout ça renvoie aux vidéos pas artistiques du tout que les trois-quarts du Monde postent sur le Web jusqu’à plus soif, nouvelle humanité de « vloggers » (). C’est d’un kitch baroqueux mélangé à un

    minimalisme de superette, le témoignage d’un goût plus que douteux, celui d’une middle-class gavée de consommation, hyperbranchée et totalement déjantée, de vieux ados androgynes qui s’enthousiasment de se découvrir une puberté bizarre et pas mal de fric en poche, de quoi satisfaire jusqu’au moindre de leurs caprices, et ils en ont des tas des caprices ceux-là. Saturation totale de l’espace physique et sonore. Le premier choc passé, on comprend parfaitement que c’est totalement antisystème, politiquement, socialement et sexuellement incorrecte, une réponse proportionnée et tout à fait possible à cette époque insupportablement vulgaire et indécente et surtout à ce tas de beaufs puritains dégorgeant la Budweiser. C’est absolument réjouissant, complètement jubilatoire. Le décor le plus fréquemment utilisé est une sorte d’hybride de loft, de garage, de supermarché et de studio-télé, encombré d’électronique, de matériel de fitness, de mobilier Ikéa, en un mot d’un ramassis de choses invraisemblables, une accumulation de ready-mades consuméristes d’inspiration vaguement duchampienne. Au milieu de tout cela circulent et se trémoussent des types en salopette et au crâne rasé, ou à la chevelure multicolore, des blacks avec des perruques blondes, des folles intégrales en casquette et au visage peinturluré, tandis qu’une armée de nanas en short kaki se prélasse sur des balancelles de jardin ou des lits à gros édredons aux couleurs criardes et couverts de coussins, et que d’autres, filles et garçons, ont pris pour sièges un alignement incongru de cuvettes de WC, référence à Duchamp encore, et même à un moment il y en a un qui exhibe l’image photocopiée de Fountain avec sa fameuse signature R. Mutt. C’est tout de même bizarre cette manie de coller du Duchamp partout ! On ne leur apprend que cela dans les écoles d’art ? Non ! Ils doivent réciter par cœur Benjamin aussi. « Fuck ! ». Bon ! Tout ce petit monde fait vraiment beaucoup de bruit, en jacassant continuellement avec des voix stridentes comme des personnages de dessin animé sur un fond de musique hybride, riffs de guitares électriques totalement désarticulés, techno, hard-rock, variétés états-uniennes pour midinettes de couleur, le tout ponctué de sonneries de téléphones portables et de sirènes de flics, et tout ceci peut être soumis à de terribles accélérations, surtout les faux dialogues des gens, cadences infernales du verbe, au point qu’un états-uniens moyen, garçon de ferme du Midwest aussi bien que beugleur de Dixie, bidouilleur de Silicon aussi bien que garçon de course à Wall, peut-être totalement désorienté. Donc si on n’y comprend pas grand chose, en dehors des Fuck ! et des « Sexy Pictures ! », il ne faut pas totalement désespérer, un états-unien ne comprend pas grand chose non plus. Les linguistes nous ont enseigné que le langage s’organisait selon deux axes, le syntagmatique et le paradigmatique. Avec Trecartin les deux axes entrent en collision constante, télescopage permanent, c’est-à-dire, en gros, qu’il se fout complètement de l’accrochage des mots les uns aux autres et qu’il les vide de leur sens jusqu’à l’absurde, un mot pouvant sans problème en remplacer un autre, mais tout ce fatras constitue quand même une sacrée musique qui contribue au rythme effréné des vidéos. Et on ne cesse de glisser sur les merdes

    laissées dans tous les coins du Monde par l’ultralibéralisme, « Success Story », « Market », « Money », « Enhancement », stimulateur de tous les fantasmes pour la bourgeoisie cosmopolite et acculturée, friction de son imaginaire fictionnel. Et il y a aussi plein de slogans qui apparaissent à toute vitesse sur l’écran, pubs pour boissons énergisantes, déclarations programmatiques ou politiques, imploration de l’amour des autres et aveu de son angoisse existentielle, « Why do they hate me ? », bouts de messages SMS, on ne sait vraiment pas car tout cela va trop vite, intentionnellement. On pourrait parler de « néo-beckettisme », le Beckett du Pas moi, dans ce caquetage frénétique des nanas en soutifs de plage, et qui portent de grosses oreillettes en peluche rose, seulement déchiré par leurs éclats de rire tonitruants. Toute cette cacophonie de poulailler ne serait-elle alors que du « beckettage » ? Pourtant, Trecartin et Fitch, avec ces voix transformées, suraigües, sur fond de synthétiseur, avec cette nervosité qui semble sans cause ni objet autres que ceux de se montrer, s’imposer, balayent tout un tas de sujets fondamentaux pour leur génération tels la globalisation, le consumérisme frénétique, la famille et ses psychopathologies, voire ses franches psychopathies, la pénétration et la métastatisation des technologies de communication dans la société, « I want your fucking e-mail !», l’identité, la culture de la performativité, et puis des questions tout à fait intemporelles, par exemple qu’est-ce que l’Art ? qu’est-ce-que la Beauté ? et bien d’autres sujets et questions encore. Donc, sous une apparente futilité, un infantilisme généré et entretenu par la « société de jouets », l’extimité agressive, le potachisme cannibale, il y a pas mal de matière à penser chez Trecartin et Fitch, comme un gros puzzle de l’esprit à démolir et à reconstruire. C’est absolument réjouissant, complètement jubilatoire. Pour ce qui est de la démolition les copains et copines de Trecartin et Fitch, et Trecartin lui-même, s’en donnent à cœur-joie. Dans l’une des vidéos, ça commence par la casse du pare-brise d’une voiture à coup de skate-board, puis à la masse pour finir, tandis que des types font des sauts périlleux arrière sur le capot, puis s’empoignent et se donnent des coups de boules sous le regard admiratif de filles maquillées jusqu’au nombril qui portent des tee-shirts avec « Witness » écrit dessus et qui sirotent des boissons indéterminées dans des grands gobelets en plastique rouge. En générale les tee- shirts et les hauts de survêts à capuche sont arborés comme des banderoles de manif, « Waste », le gaspillage programmatique, « Money », il leur en faut beaucoup, l’inévitable « Fuck you », « London, Paris, New-York, Athen etc... » pour la globalisation, et plein d’autres idioties du même tonneau qui valent bien notre « Fly Emirates » portés par des mecs qui ne sont peut-être jamais allés plus loin que la Bretagne, et encore ! Dans la même vidéo, ou dans une autre, des gars slaloment sur une planche, ou en rollers, entre des parpaings qu’ils éclatent en tirant dessus au pistolet. Pendant ce temps tout le monde tripote des portables, avale des quantités de pilules de vitamines, et chacun y va de son discours déstructuré et échevelé en se faisant prendre en gros plan, visages recouverts de peinture et lunettes de soleil toujours posées sur le haut du front,

    par des smartphones ou des mini caméras vidéos. Ainsi, ils grappillent quelques minutes de « World-famous » sur le web. Il y a des moments de totale colère, ou de complet défoulement, où tout le mobilier Ikéa y passe. Des appartements sont entièrement dévastés. Les lampadaires servent alors de punching-ball, des rangées de verres et d’assiettes s’écrasent en cascade sur le sol, les chaises volent à travers les pièces, les sommiers des lits sont démembrés à coups de masse, jusqu’aux cloisons de placoplâtre qui sont broyés, pulvérisées à coups de poings, de pieds ou de batte de baseball, un déchaînement de violence incroyable, enfièvrement de jeunesses nombrilistes et hystériques, d’androgynes et de travestis délirants, mais toujours dans l’optique de remplir l’espace virtuel, celui du net in fine, de sa présence au monde et de sa personne singulière. Il y a beaucoup de transes et de « trans » chez Trecartin et Fitch, transgenre, transidentité, transracial, transhumanité, transdisciplinarité artistique. Chaque acteur incarne plusieurs personnages, tout un éventail d’identités outrées, fille, garçon, ou entre les deux, de véritables freaksparfois, les yeux presque exorbités par des lentilles de couleurs sous de très longs faux-cils, et l’un des avatars privilégiés de Trecartin est un transsexuel qui arbore deux cicatrices à l’emplacement des seins. La sexualité est évidemment un thème important mais ici elle est surtout verbale, et quand il y a acte c’est tout au plus un simulacre rapide car les Etats-Unis se montrent plutôt pointilleux sur la manière d’aborder la question. Souvent la chose se cantonne à un long baiser ce qui est somme toute très fleur bleue compte-tenu du style et du contexte. Il y a bien une fille, une vraie, visiblement apeurée, ou simplement hébétée, que tous les autres, armés de gros marqueurs, couvrent intégralement d’épais traits noir, jusqu’à pratiquement la mettre à poil, mais c’est presque un enfantillage à l’instar des batailles épisodiques au plâtre, à la mousse ou au ketchup. Une très grosse femme roule du ventre comme une danseuse d’Istanbul, tandis qu’un type énorme et barbu comme un camionneur montre son cul en se tortillant telle une stripteaseuse de saloon. Les gens sont loin d’être tous très beaux chez Trecartin et Fitch. Donc Sexy Pictures, un peu mijaurées, désuettes parfois, mais de nature à provoquer quand même l’Amérique bien pensante. Beaucoup de matériel est utilisé, le plus souvent de façon incongrue, casques et boucliers de flics anti- émeutes, canots pneumatiques, raquettes de tennis, rouleaux de papier hygiénique que l’on déroule évidemment, gants de boxe, plein de meubles que l’on escalade, perceuses, ventilateurs, déchiqueteuses à papier, boîtes de congélation et méga-bouteilles d’eau, des animaux en peluche partout, et à un moment il y a même un cheval bien réel et tout à fait paisible que tous ceux qui sont présents viennent caresser ou tirer par les oreilles et la queue. Liberté d’acheter et de gaspiller effrontément revendiquée qui est partie intégrante de l’imaginaire fictionnel de la classe moyenne états-unienne contemporaine, avec celle illusoire nourrie par la surmultiplication des médias. On pourrait peut-être parler de néo-punk, de culture punk d’un nouveau genre, beaucoup plus propette que celle des Sex Pistols tout de même, nouvelle trace de rouge à lèvres que

    Greil Marcus devrait intégrer dans son histoire de la subversion (). La présence récurrente de l’eau, eau des baignoires, eau des piscines, eau des océans au soleil levant, constitue un possible retour du refoulé, de désirs que l’on ne voudrait en aucun cas s’avouer, et surtout qu’il faut à tout prix cacher aux autres, regret de la pureté originelle par exemple, du strict anonymat, «It’s very hard to be transparent », transparence de l’eau et de la personne, et que l’on tente de dissimuler encore par des activités ludiques, car dans l’eau, toujours le liquide amniotique, il se trouve qu’on joue beaucoup. On y jette des tas d’objets en plastique, gonflables ou non, on y plonge au milieu des dauphins, les Etats- uniens adorent les dauphins, à la télé et dans les parcs d’attraction c’est bien connu, et on y organise des batailles d’oranges qu’on se balance gaiement, bizarrement. Retour au paradis perdu de l’enfance, à l’innocence primordiale si chère à ce grand rousseauiste d’Edward Bond. L’avant-naissance peut être hyperactive aussi et dans le ventre à géométrie variable d’une mère en devenir, dans le liquide amniotique, il se passe des choses vraiment étranges et bouillonnantes, coups de pieds et de coudes pour au plus vite paraître au Monde, désir frénétique de créer le buzz dès ses premières minutes, «Present yourself ! », une vraie politesse en fait. Mais l’adolescence fragile est déjà rongée par la société de consommation et le narcissisme, et les très jeunes filles de l’entourage de Trecartin et de Fitch ne sont que des lolitas destructrices, éperdument amoureuses de leurs images, et noyées dans des torrents de consommation. Dans toute cette superficialité et artificialité, la nature et tous ses végétaux ne peuvent apparaître qu’en posters ou en tableaux, domestiqués dans des pots minuscules pour orner des bouts de tables ou de bureau, cactus nains et plantes grasses, arbres de plastique dans des pots plus grands en plein milieu des « malls », ou imprimée sur les couettes et les couvre-lits ouvertement ringards. En définitive, ce qui est donné à voir ici c’est un certain état de la société postindustrielle, son côté décadent, chez une certaine frange de la population états-unienne, la jeunesse urbaine moyennement friquée. Ils en étaient encore à s’éclater les points noirs sur les bancs des lycées et les divans des surprises- parties, lorsque Ryan Trecartin et Lizzie Fitch se sont trouvés pris dans un second filet technologique, celui de la numérisation et de la synthèse de l’image. Au premier regard on a une impression d’un quasi amateurisme, d’un style bricolée un peu à la va-vite, mais dans les faits tous les plans sont extrêmement travaillés. Si l’esthétique apparente est celle de shows et de séries télévisuels, avec des couleurs archi-saturées héritées du Pop Art, de jeux vidéo souvent, avec un mélange d’images infantiles, poussin, caniche blanc, balle de tennis jaune, l’objet qui ressemble le plus à un poussin, il y a plein d’incrustations des copines et copains de Trecartin et Fitch qui lâchent leurs discours en rafale avec les voix de Blanche-Neige ou de Mickey Mouse, qui font des mines et prennent des poses, qui vident en une gorgée des canettes de boissons énergétiques et se gavent de pilules de vitamines avant de massacrer le mobilier ou de se rouler des pelles, et puis des images 3D de cuvette de WC que l’on fait tourner sur elle-

    même, et puis des personnages fantomatiques et synthétiques qui surgissent d’un fond d’écran microbien ou météoritique comme des aliens. Donc, des fois c’est simple, voire même simpliste, d’autres fois c’est compliqué et très technique, mais c’est toujours étourdissant car constamment en mouvement et plein de sons, « une histoire pleine de bruit et de fureur, qui ne signifie rien » (). Vraiment rien? Si, Ryan Trecartin et Lizzie Fitch parlent de l’obsession contemporaine pour l’image et, par dessus tout, pour l’image de soi. EXTIMITE. Aujourd’hui chacun construit un spectacle de lui-même et développe toutes les stratégies nécessaires afin d’être vu et aimé de la multitude des autres, sur le réseau global des échanges et des relations totalement dématérialisés. Ce serait une condition nécessaire à la construction de l’estime de soi et avec Internet l’effet de levier est formidable pour cette auto- performativité. Ce que Trecartin et Fitch pointent c’est une grave dégénérescence de la communication dans un contexte global fortement marqué de sous-culture, la culture de masse comme on a pu l’appeler à une époque. Cette dégénérescence communicationnelle s’inscrit totalement dans « l’amodernité », caractérisée par la perte totale de sens et de valeurs, mais l’héritage reçu de la postmodernité est considérable chez Trecartin et Fitch. Fusion de l’homme et de la technologie, hybridation tous azimuts, omnipotence du réseau. Ryan Trecartin est un artiste polymorphe, Lizzie Fitch aussi d’ailleurs, et quand il présente ses vidéos dans l’Institution il réalise pour chacune d’elles un environnement complet fait de sièges divers et variés, durs aux fesses ou moelleux, de constructions en bois ou en métal, ou les deux à la fois, pour les abriter, d’objets absolument bizarres et parfois très inquiétants, de ses sculptures à lui, Trecartin, composées d’un amalgame de déchets et de débris consuméristes, installation dans laquelle le visiteur doit trouver sa place, sièges durs ou mous ou bien debout, pour voir et écouter les transes de tous les « trans » sur les écrans géants, et dans le même temps envoyer des textos à l’ensemble des membres de son réseau. A bien y réfléchir, on pourrait parler d’un jeu sur l’espace, un espace à quatre dimensions qui se déclineraient dans le temps, espace filmique des actions, lieu de tous les débordements, espace de l’image construite, montée, hybride d’action réelle, de 3D, et d’images de synthèses, espace de l’installation dans l’Institution, comme il vient d’être dit, enfin le cyberespace, le web où toutes les vidéos sont mises à disposition gratuitement (). Finalement, il y a dans tout ceci une probable caricature de l’art total, qui est un art totalitaire comme chacun sait, ou devrait le savoir, ainsi que la dénonciation de l’une des multiples absurdités de notre époque, la soumission inconditionnelle de ce même chacun à toutes les « Fucking machines » à décérébrer.

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    Denis Schmite

     


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