• Enfouir, disent-ils

     M. Lochu

    Enfouir, disent-ils « Ce n’est pas l’incendie qu’il faut éteindre, mais la démesure. »

    Héraclite d’Éphèse (env. 540 — env. 480 avant J.-C.)
     


     L’an dernier, sous forme d’une mobilisation populaire de large envergure, la France a vu réapparaître une résistance déterminée à sa politique nucléaire.

    En application de la loi de décembre 1991 qui prévoit que, dans deux sites au moins, doit être expérimenté l’enfouissement de déchets hautement radioactifs, tandis qu’un premier centre de stockage en massif argileux est déjà mis en travaux, un deuxième site, en massif granitique celui-là, devait être choisi parmi une quinzaine de sites repérés dans le Massif Armoricain et le Massif central.
    Un fort mouvement de refus est venu perturber les visites prospectives des trois hauts fonctionnaires qui composaient la Mission de concertation Granite. Ce refus venait confirmer d’autres mobilisations toutes aussi résolues qui, plusieurs années auparavant, avaient soulevé des régions alors désignées. Notamment celles de Segré (Maine-et-Loire) et de Neuvy-Bouin (Deux-Sèvres) en 1989, de Fougères (Ille-et-Vilaine) en 1991, où les gouvernements de l’époque durent renoncer à imposer des sites de stockage.

    N’en déplaise à certains, ce refus de voir une poubelle radioactive s’installer à proximité n’était pas une simple rebuffade à caractère égoïste, une sorte de « pas de ça dans mon jardin ! » de bon aloi, mais au contraire une manière consciente d’éconduire une idée, celle de l’enfouissement. À cet égard, significative est la formule adoptée par les frondeurs, ce « ni ici ni ailleurs », exprime finalement – derrière l’injonction paradoxale – une opposition de principe à l’existence même de ces déchets, et donc à leur mode de production. De même qu’un embargo militant sur tout transport de déchets radioactifs doit être compris comme une pression exercée en vue de contraindre toute nouvelle production, en France et dans le monde. Parti d’un refus de l’enfouissement, la réflexion ne pouvait, ne peut qu’aboutir à un refus de l’usage du nucléaire, qu’il soit civil aussi bien que militaire. Non seulement le sort des déchets intéresse les citoyens en colère mais l’arrêt de la production est demandé par les différents collectifs, clairement exprimé dans une charte qui exige « l’abandon de tout projet d’enfouissement de déchets radioactifs, et en tout premier lieu l’arrêt immédiat du laboratoire d’enfouissement de Bure. […] et « la décision immédiate de l’arrêt de la production de tous déchets radioactifs et de leur retraitement, donc la sortie du nucléaire civil et militaire. » (1)

    Cependant, le 30 novembre 2000 le gouvernement lançait la recomposition du pôle nucléaire français, toute la filière nucléaire s’intégrant dans une holding d’abord nommée Topco – nouvellement baptisée d’un vocable jugé plus humain, Areva (2) – la première au monde. Les technocrates français, soutenus par un certain nombre de politiques influents, se préparent à travailler sur une nouvelle génération de centrales nucléaires. Peu importe pour eux que, de l’aveu même de monsieur Pascal Colombani – directeur du Commissariat à l’Énergie Atomique et président du conseil de surveillance d’Areva – le principal problème posé par le nucléaire soit « son acceptabilité par le public. » (3) Par ailleurs, les ronds de jambes du principal parti écologiste ne prêtent guère à équivoque : il est impuissant à convaincre les socialistes de sortir du nucléaire. C’est donc la base militante ou active seule qui devra obtenir le renoncement définitif à tout nouveau programme, exiger le début d’une autre politique énergétique, inscrite dans le respect de l’environnement et des hommes.

    Dans l’immense brassage de sentiments exprimés que fut le mouvement contre l’enfouissement, regroupant des milliers de personnes pour la première fois aux prises avec le politique, des questions simples furent posées d’instinct. Ces questions n’étaient qu’un écho de celles qui furent posées en leur temps par les milliers d’opposants à la construction des centrales nucléaires, en France et dans le monde. « Dans un programme de fission conduit à grande échelle, les déchets radioactifs deviendront rapidement si importants que l’empoisonnement total de notre planète est possible » déclarait, en 1971, Hannes Alfen, prix Nobel de physique, repris par d’autres. (4) Le problème des déchets était, dès cette époque, en tête des préoccupations, et les experts officiels promettaient une solution pour les 10 ou 20 ans à venir. Solution qui ne se fait même plus attendre puisque l‘option « enfouissement » a été tacitement acceptée par les gouvernants.

    « Enfouir » : aveu criant d’une évidente incapacité à régler la question de la radioactivité, d’une durée de vie illimitée, des déchets nucléaires. Les membres de la Mission de concertation Granite soulignaient dans leur rapport — remis au premier ministre Lionel Jospin en juillet 2000 — que pour beaucoup « le stockage souterrain n’est rien d’autre qu’une gestion par l’oubli » (5) Qui peut en effet garantir que d’ici un siècle ou deux, sinon d’ici seulement quelques décennies, les lieux de stockage seraient toujours l’objet des soins indispensables ? Des exemples récents ont montré que des sites radioactifs se faisaient très vite oublier comme tels, pour qu’on voit s’y installer, par exemple, une école maternelle, comme dans le cas de l’ancien laboratoire (et centre d’extraction du radium) de Pierre et Marie Curie, à Nogent-sur-Marne. (6) C’est d’ailleurs pourquoi les autorités ont tenté à un moment donné de qualifier l’enfouissement en profondeur de « stockage réversible », qui aurait donc laissé la possibilité d’une récupération ultérieure des matières radioactives, au cas hypothétique où des moyens d‘anéantir leur nocivité eussent été découverts. Mais, de l’aveu même du nucléocrate et Secrétaire d’État à l’Industrie, Christian Pierret : « La réversibilité totale est incompatible avec la sûreté… Les enquêteurs publics ont démontré cependant que la réversibilité était un élément décisif de la confiance des populations… vis à vis d’un éventuel stockage… La réversibilité est donc un moyen d’établir pendant plusieurs dizaines d’années, cinquante, je ne sais pas, la crédibilité des solutions techniques retenues pour un stockage et d’emporter la confiance du public… » (7)


    * * *



    Le souci des conditions dans lesquelles auront à vivre les générations à venir fut au cœur de l’argumentation des opposants à l’enfouissement, spécialement des gens âgés qui sont les plus inquiets pour leur descendance. Autant dire que c’est l’existence même de générations dans l’avenir qui semble sujette à caution. Sous la coupe de quelques gourous légaux, les populations de notre société hyper-industrielle ne sont-elles pas, effectivement, en train de se suicider ?
    Et que ce soit au nom de la science, confondue souvent avec la raison, qu’on nous invite à ne pas considérer, mais à « enfouir » un problème qu’on ne sait résoudre techniquement — un problème inassumable, autant dire une erreur, avant de dire un crime — c’est un des aspects scabreux de ce feuilleton nucléaire dont la fin, catastrophe, nous est déjà connue. Face à une réalité inéluctable, les lobbies aventuristes n’en conduisent pas moins leurs affaires entre propagandes, mensonges et occultations.


    * * *



    Le philosophe allemand Günther Anders, militant pacifiste, montrait dans un livre traitant de la guerre du Vietnam que l’industrie ne produit pas des armes pour les guerres mais provoque des guerres pour les armes. De même, les marchands d’électricité n’auraient-ils pour première préoccupation que de fabriquer des machines en mesure de les exciter, et non celle d’apporter à l’ensemble de la communauté les services qu’elle attend ? Le quotidien Libération du 15 décembre 2000 rapportait, par exemple, que « le lobby du nucléaire occidental a réussi à convaincre les autorités ukrainiennes d’exiger, en échange de l’arrêt de Tchernobyl, la construction de deux nouveaux réacteurs à Khemltnitsky et Rovno. Un prêt de 1,5 milliard dollars vient d’être octroyé à l’Ukraine à cet effet, par la Berd (Banque Européenne pour la reconstruction et le développement). « (8) Dans le même article, on apprend que, toujours à propos de l’après-catastrophe de Tchernobyl, depuis 1990 720 millions de dollars ont été donnés par les pays riches pour l’aide technique, alors que seulement 4 millions l’ont été pour l’aide aux populations.

    Dans les années 60, Günther Anders a par ailleurs proposé le concept de supraliminarité, pour éclairer « les événements et les actions qui sont encore trop grands pour être conçus par l’homme. » (9) Il donnait comme exemple l’incapacité pour les bourreaux autant que pour les victimes d’Hiroshima et de Nagasaki de se souvenir de la déflagration atomique, événement d’un type nouveau, surdimensionné et impossible encore après coup à envisager. Et de même, quand il s’agit du contexte nucléaire quotidien, comment vivre avec la conscience exacte de ce qui pourrait se produire, au regard de ce qu’on sait des risques courus ? Peut-on imaginer des centaines de milliers de concitoyens sacrifiés (condamnés à mourir ou à être très malades) pour maîtriser une fuite radioactive inhérente à un accident grave dans une centrale française ? Après l’accident de Tchernobyl, ils furent pourtant 800 000, Russes, Ukrainiens, Biélorusses, chargés de « liquider », ils sont aujourd’hui morts ou malades et leurs enfants sont tous atteints de graves dérèglements. (10) En 2000, le bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires a publié un document où il parle de 600 000 intervenants fortement contaminés, 7 millions de personnes qui développeront sans doute des maladies liées au nuage radioactif, 3 millions d’enfants nés depuis l’accident qui mourront prématurément… (11) Des risques de pollutions radioactives existent en France, quoiqu’on veuille l’ignorer ou le cacher. Inévitablement, un jour ou l’autre une nouvelle catastrophe se produira dans l’un des 440 réacteurs en fonctionnement de par le monde, dont 58 dans notre pays. Des régions entières se trouveront interdites pour très longtemps : après l’accident de Tchernobyl c’est 155 000 km2 qui furent gravement contaminés, soit plus d’un quart de la superficie de la France. (12)
    Un article du journal Le Monde du 16 septembre dernier rapporte qu’une étude achevée fin août 2001 pour la direction de la recherche de l’union européenne confirme qu’un accident majeur – la chute d’un avion par exemple – dans une piscine de refroidissement de l’usine de la Hague, où sont entreposés 7 500 tonnes de combustibles usés, causerait une catastrophe de type Tchernobyl, avec un relâchement de Césium 137 (poison radioactif très volatile, à très longue durée de vie) jusqu’à 50 fois supérieur. Soit un million 500 000 cancers à long terme dans la région intoxiquée.

    Ce que notre conscience ne peut concevoir, n’est-ce à notre raison de le traiter ? L’enjeu est essentiel, et tout à fait emblématique en ce moment où la mondialisation libérale autorise la prise d’otages généralisée. Les puissants sauraient-ils, pour une fois, faire preuve d’humilité et renoncer à ce qui tant les exaltent ? Günther Anders ne se faisait certes guère d’illusions à ce sujet, ce qui ne l’empêcha pas de militer pour la paix, c’est-à-dire contre le délire nucléaire.


    * * *


    L’exploitation inconséquente de certaines découvertes scientifiques — que leur caractère en demeure, ou non, expérimental — n’est que l’aboutissement logique d’une culture de domination empressée de la nature par l’homme. Ne serait-il judicieux, pour voir, de changer du tout au tout le rapport aux éléments, le rapport à soi, sous peine d’autoempoisonnement sans doute malencontreux, très perceptible déjà ! Quand le sort de la planète est dans les mains de quelques bricoleurs immatures, le fameux contrôle citoyen — s’il daignait se présenter de lui même, et non guidé par les réalistes en mal de placement — a pour tâche de contraindre et bouleverser le champ politique (jusqu’à, pourquoi pas, le vivre !) afin que, peut-être, les effets de l’omnipotence satisfaite veuillent bien se dissiper quelque peu. Et il est clair que le combat contre les politiques nucléaires civiles ou militaires va de pair avec une critique appuyée du mode autoritaro-industriel, pouvant aller jusqu’à le remettre en cause. Ce type de combat appelle un véritable changement de société, c’est un combat révolutionnaire.

    Le gouvernement a reporté à l’après-présidentielle l’épineux problème du deuxième laboratoire souterrain. Mais à Bure, dans la Meuse, les travaux sont déjà très avancés, et c’est là que les militants portent leur effort, dans une région de faible densité où les habitants trop passifs ont été floués dans un marché de dupes. L’Andra, Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs, a su y faire preuve de séduction, il lui reste maintenant à montrer son vrai visage, des plus martiaux. À 600 mètres sous terre des voies sont en train d’être creusées dans une couche argileuse où seront entreposées les matières les plus dangereuses (13), exercice inavouable d’un crime généalogique déjà commis dont les effets sont incalculables.

    On a cru remarquer qu’un gouvernement devait savoir enterrer (enfouir) les dossiers difficiles sous peine d’impopularité. S’il est un sujet sur lequel le courage pourrait lui être payant, c’est bien celui du nucléaire, lié à la santé publique, domaine plus que sensible dorénavant. Durant l’été, des marches pacifiques ont rejoint Bure, où se rassemblent les plus actifs des opposants à l’enfouissement des déchets nucléaires, opposants à l’usage du nucléaire. Contre la politique de l’autruche qui prévaut depuis trop d’années, en rêvant de réveiller enfin des élus qui, au niveau local, soutiennent les populations pour mieux les trahir quand ils siègent à Paris — tel monsieur François Hollande, opposé à la création d’un laboratoire de l’Andra dans sa Corrèze d’élection, mais favorable à l’existence de ce laboratoire quand il rejoint les instances nationales, au nom de l’application de la loi, la raison d’État. À croire que les questions les plus cruciales ne peuvent se régler ni dans les urnes ni dans les bureaux des ministères, mais bien au gré de catastrophes, devenues dès lors nos seules échéances historiques. Voilà qui nous ramène à des temps de frayeurs, de grandes superstitions dont les scientistes d’aujourd’hui, nos obscurants dernier cri, cautionnés par les élites financières et politiques, sont les responsables.

    M. Lochu (2001)



    NOTES :
    (1) : Les différents collectifs réunis par la coordination nationale contre l’enfouissement des déchets radioactifs ont adopté cette charte le 30 avril 2000. (2) : (2) : Areva, « un nom inspiré d’une abbaye cistercienne espagnole », qui évoque « l’imagination, le rêve », donne « une image d’entreprise humaine proche des gens » et qui a pour avantage d’être prononçable dans plusieurs langues. (Le Monde 4 septembre 2001). Des pages entières des quotidiens et hebdomadaires ont été achetées pour faire la publicité de cette nouvelle holding, on a pu y voir, représentés sur un mur, trois graffitis, le premier étant le A cerclé de l’anarchie, avec la date 1907, le second étant le signe de la paix, avec la date 1969, le troisième, enfin, le A stylisé de Aréva suivi de la date 2001, à vérifier notamment sur un pleine page du Monde daté du 11 septembre dernier ! (3) : in Le Monde du 19 juin 2001. (4) : Cité in Golfech le nucléaire, Centre de Recherche sur l’Alternative Sociale (CRAS), 1999. (5) : Rapport de la Mission de Concertation Granite, page 42. (6) : Cf. Michèle Rivasi et Hélène Crié, Ce nucléaire qu’on nous cache, Albin Michel 1998. (7) : Cité in la Lettre d’information du réseau Sortir du nucléaire n°9 (Avril 2000) d’après la retranscription préfectorale du discours enregistré le 15 novembre 1999 à Bar-le-Duc pour la première séance du Comité Local d’Information et de Suivi dont l’installation a donné le signal du départ des travaux de construction du « laboratoire » de Bure. (8) : Article de Matthieu Écoifier. (9) : Günther Anders, Si je suis désespéré, que voulez-vous que j’y fasse ? Allia, 2001. (10) : Cf. Tchernobyl, conséquences sur l’environnement, la santé, et les droits de la personne, Tribunal Permanent des Peuples et Commission Médicale Internationale de Tchernobyl. Vienne (Autriche) 1996. Dans leur livre Le nucléaire et la lampe à pétrole (L’Esprit frappeur, 1998) les Verts donnent le chiffre de 600 000 liquidateurs, précisent que des centaines de comités locaux d’anciens liquidateurs existent dans toutes les ex-républiques soviétiques. D’après ces comités, le pourcentage de victimes, dix ans après l’accident de Tchernobyl, serait de l’ordre de 50 %. (11) : Cité in Silence n°259/260 (juillet-août 2000). (12) : Chiffre donné par Matthieu Écoiffier in article déjà cité. (13) : Dans le rapport du député Christian Bataille, de mars 1996, on peut lire, p. 29 : « Ces ensembles de barrières — verres, conteneurs et formations géologique — devraient limiter, sinon empêcher, la migration des radionucléides vers la surface où ils pourraient représenter un danger pour l’environnement et la santé humaine. Dans les premières années et même dans les premiers siècles, ce confinement assurera la parfaite sûreté du dépôt. » Plus loin, p.73 : « La très longue durée de vie de certains éléments contenus dans les déchets à très haute activité fait qu’il est impossible d’apporter la preuve qu’un type de confinement pourra rester efficace jusqu’à la décroissance totale de leur radioactivité. »


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