• Entraver sans jouissance, téléphoner sans fin

    Jean-Claude Leroy

    Entraver sans jouissance, téléphoner sans finN'est-ce pas rigolo d'entendre parler sans cesse d'une société individualiste alors que, selon la classe identificatrice à laquelle il appartient ou rêve d'appartenir, chacun, c'est-à-dire tout le monde, s'applique à ressembler à son voisin ? Jamais la massification n'a été aussi avancée, aussi désirée. Jamais une société n'a été aussi largement uniformisée, aussi frappée du même marteau publicitaire, avec bien sûr les inévitables battitures que sont parias et parasites (le système d'élimination de ces marginaux paraît peut-être moins brutal et moins franc qu'il a pu l'être en d'autres temps mais il existe bel et bien). Confondu avec l'enrichissement matériel ou l'activisme de la personne, l'épanouissement individuel paraît aujourd'hui une gageure, au lieu que le narcissisme et l'égoïsme sont encouragés à outrance, consumérisme oblige. Rien ne doit plus se vivre en commun que la réception passive d'un spectacle unique. Pas question de dialoguer, de converser, de dévoiler des particularismes. La soi-disant diversité culturelle n'est qu'un même lavage de cerveau organisé. Le voyage est encouragé dans la mesure où c'est un voyage sur place, puisqu'il s'agit toujours de vivre par procuration. Même l'amitié ou l'amour semblent préférables par liaison téléphonique ou SMS, car autrement plus hygiénique. La capote intégrale généralisée, serait-ce le projet ? N'est-ce pas dire aussi l'aveuglement comme mode d'acceptation du pire à venir ? Au lieu du caractère singulier de l'individu on ne tient plus compte que de données statistiques que chacun est sommé de fournir au nom de la transparence sécuritaire et gestionnaire. La loi du nombre ne joue même pas en faveur des plus nombreux mais des plus cyniques, car bien entendu les statistiques sont aux mains de statisticiens institutionnels, donc manipulables à l'infini. Il suffit de voir comment les lois et découpages électoraux sont chaque fois réinventés en fonction d'un résultat attendu (ce que les gogos électeurs perçoivent plus ou moins, tout en allant quand même chaque fois faire leur petit devoir urnivoque).

    Ce que la société IBM a permis jadis aux Nazis de réaliser, via le système de fichage qu'elle leur a fourni, IBM aujourd'hui et toujours continuera à le promouvoir. Une société totalitaire où le bétail humain n'a plus qu'à attendre les dernières modalités en vogue de son référencement toujours plus précis avant son exploitation optimale et son recyclage lui aussi optimal.
    Dans une telle société, pas celle de demain, celle d'aujourd'hui, le quidam ayant le malheur d'adopter un comportement jugé excentrique est aussitôt mis à l'index. Comment ?
    Prenons un exemple des plus anodins : Essayez donc d'obtenir une ligne numérique de téléphonie fixe pour votre domicile. Il n'est pas prévu (?) que vous n'ayez pas au préalable un téléphone mobile et puissiez suivre par ce biais les instructions de l'opérateur pour que la connexion soit effective. Autrement dit : pour obtenir une ligne fixe à domicile, il faut tout d’abord avoir adopté la nouveauté nomade obligatoire. En l'occurrence un téléphone mobile, dont tout citoyen s'il voulait s'informer saurait qu'il est un gadget nocif à divers titres. En dépit des campagnes publicitaires et journalistiques (les journaux rémunérés via la publicité par les fabricants et opérateurs étant évidemment à leur solde), il est possible d'apprendre que la production de téléphones mobiles n'est possible que par l'exploitation d'enfants au Congo sur fond de guerre civile liée à l'exploitation du coltan, minerai indispensable à la fabrication de votre jouet relationnel. Une guerre civile qui a déjà à son actif plusieurs millions de morts. Il est possible d'apprendre qu'au moins 10% des accidents de la circulation sont imputables à l'utilisation du téléphone mobile, les compagnies d'assurance qui donnent ces chiffres n'indiquent pas le nombre de morts, on le mettrait volontiers en balance avec les quelques cas de vies sauvées grâce au même engin et chaque fois monté en épingle. Il est possible d'apprendre qu'un chercheur du CNRS a montré que les ondes électromagnétiques rendent perméables les barrières hémato-encéphaliques qui normalement protègent notre cerveau des toxiques circulant dans le sang. Il est possible d'apprendre que les enfants des écoles sur lesquels ont été disposées il y a quelques années des antennes relais, voyez à Lyon ou à St Cyr l'école, sont atteints de leucémie, de lymphomes ou de tumeurs au cerveau. Mais plus le mensonge est gros plus il passe. Voir par exemple les mensonges des organismes internationaux sur Tchernobyl.
    Alors, puisque tout le monde est au courant (mais qui sait ne veut y croire) il faut donc considérer que tout le monde s'en fout !

    Nous ne sommes plus dans une société où l'individu est seulement incité à consommer, à se modéliser, mais bien dans un monde qui s'applique à contraindre * ce même individu, avec évidemment, qui s'ensuit, l'exclusion (l'élimination à terme) de ceux qui cherchent à se soustraire à ces règles. Règles que personne peut-être, parmi les citoyens ou même les responsables politiques, n'a véritablement voulues, semble-t-il. Et pourtant !

    * Cf. Frédéric Gaillard & Pièces et main d’œuvre, L’industrie de la contrainte, L’Échappée, 2011
    Sources : en particulier le site Pièces et main d'œuvre


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