• Entretien avec Louis Scutenaire

    Louis Scutenaire

    La Bibliothèque de l’honnête homme

        (Entretien avec Christian Bussy - RTB - 1969)

     

    Louis Scutenaire : (rires)… Sacré Bussy… (rires)

     

    Christian Bussy : — Ce soir, celle de Louis Scutenaire, surréaliste belge, auteur de deux livres publiés chez Gallimard, auteur aussi d’innombrables pensées, préfaces, tracts, poésies, manifestes publiés aux quatre coins du monde.

    — Un livre me plaît à partir du moment où il retient mon attention et où cette attention, si je le relis quelques temps après, se maintient.

    — Qu’est-ce qu’il lui faut à ce livre pour retenir votre attention ?

    — Mais, je crois qu’il faut surtout que ce livre soit poétique, pas poétique dans le sens de la versification, il faut que ce soit un livre où il y ait de la vie, où il y ait du charme, où il y ait de la violence, où il y ait de la grâce, où il y ait de l’inattendu, il faut qu’il m’apporte quelque chose que ne m’apporte pas la vie de tous les jours.

    — Et votre collection, c’est un peu l’histoire d’une vie. C’est petit à petit que vous avez rassemblé l’un et l’autre de ces ouvrages ?

    — Eh oui… Et je crois que le hasard a joué un grand rôle dans l’édification, si j’ose dire, de ma bibliothèque. Quand j’étais tout petit, j’avais quelques années, j’ai été élevé par ma grand-mère et ses oncles, donc des grands-oncles, qui étaient des forgerons andalous qui avaient été chassés d’Espagne et qui n’avaient pas eu l’occasion d’aller à l’école. Ils ont été à l’école quand ils avaient 40 ans et qu’ils étaient en Belgique, alors eux, ils ont commencé à m’apprendre à lire quand j’avais trois ou quatre ans. J’ai donc lu très tôt.

    Il n’y avait pas beaucoup de livres chez mes grands-parents. Oui, il y en avait un, je me souviens, je crois que le premier que j’ai eu dans les mains, ça s’appelait « Forêt, chasse et pêche », c’est un gros in quarto qui avait été publié par un organisme officiel, peut-être le ministère de l’agriculture, où il y avait tous les oiseaux, tous les animaux, tous les arbres de Belgique et les poissons. C’est un livre qui a fait mon bonheur. Je crois que je l’ai encore, il doit être complètement esquinté, je sais pas très bien où il est d’ailleurs…

    — On pourrait dire que c’est votre premier livre ?

    — Ah oui, c’est mon premier livre certainement. Après ça, il y a eu les livres euh… que tout le monde lisait, mais peut-être pas avec le même esprit que moi. C’est-à-dire ce qu’on appelait pas encore, alors, les bandes dessinées, ce qu’on appelait les journaux illustrés, l’Épatant, le Cri-Cri, l’Intrépide. Il y a des choses absolument formidables par exemple Les aventures des Pieds Nickelés qui est une des choses pour moi qui reste intacte, aussi belles que quand je les ai lues à 7 ou 8 ans. Il y a une violence là-dedans, un amoralisme, un immoralisme de toute beauté, une poésie extraordinaire. Alors, il n’y a pas seulement que les Pieds Nickelés, il y avait aussi « Duronflard veut se marier » qui est une chose fantastique. Je ne comprends pas comment on donnait à lire des choses semblables à des gosses, et puis « Sac-à-puces, chien d’ivrogne », qui est une louange de l’alcoolisme, mais la plus belle que j’ai jamais lue. Il y avait Biture, le patron de Sac-à-puces, qui est un plombier-zingueur et puis son ami qui s’appelait Pitwit et puis le patron du bar, parce qu’ils allaient toujours dans le même bar, dans le même bistrot, j’crois qu’il s’appelait Dalle en pente, et ces gens se foutaient des cuites épouvantables, y compris le chien, ces gens ne dessoûlaient pas, c’était admirable. Et ça tournait toujours très bien. C’étaient toujours les gens qui voulaient les emmerder qui perdaient. Ah, c’était admirable.

    — Vous vous souvenez du mariage de Duronflard ?

    — Ah non, parce que Duronflard a fini par ne pas se marier. Je sais plus très bien ce qu’il lui est arrivé, mais c’est…

    — C’est en quoi c’est subversif peut-être ?

    — C’est ça, oui, parce qu’il a fait cent mille expériences n’est-ce pas, expériences les plus lamentables ou les plus adorables, mais ça finissait toujours mal, finalement Duronflard ne s’est pas marié. Je sais pas comment, je sais plus pourquoi. Et alors, il y avait aussi dans l’Épatant, Marcel Dunod, le roi des boxeurs, qui m’a appris sur la géographie beaucoup plus de choses que les écoles. À 8 ans, je connaissais le Nicaragua comme si j’y avais vécu, je connaissais les Galapagos, je connaissais le monde entier grâce à Marcel Dunod qui m’y avait mené.

    — Vous avez un faible, je pense, pour la boxe, pourquoi ?

    — Aah, j’avais le goût de la boxe. Ah ben, je sais pas, peut-être parce que c’est un très beau sport et que ça montrait des hommes vigoureux en général intelligents, parce que pour être un bon boxeur, il faut être très intelligent. Les boxeurs sont en général très beaux aussi, j’aime la beauté des hommes… oooh pour des raisons tout à fait anodines, euh je ne suis pas du tout attiré par les hommes au point de vue sexuel, mais j’aime voir un bel homme et j’aime voir des hommes se battre proprement et la boxe c’est ça.

    — Les boxeurs sont pour vous, des beaux hommes, Cerdan…

    — Aah oui, bien sûr, Cerdan était un homme admirable, d’une intelligence remarquable, très beau.

    — Et le visage labouré d’un boxeur le laisse toujours bel homme ?

    — Mais le visage labouré d’un boxeur n’existe que chez les mauvais boxeurs. Les bons boxeurs n’ont pas le visage labouré parce qu’ils parviennent fort bien à éviter le labour… si j’ose m’exprimer ainsi (rires)… Un bon boxeur n’est jamais abîmé.

    — Au fond à l’exception des bandes dessinées, qui pour l’instant tiennent le dessus du panier en matière de livres rares et qui sont aujourd’hui collectionnés et catalogués, on peut dire que votre bibliothèque sort tout à fait des sentiers battus. Vous n’avez pas vous, des Giono ou des Montherlant et consort ?

    — Non, je… si… c’est-à-dire que j’ai les 2 premiers Montherlant et j’ai les 2 premiers Montherlant qui sont des poèmes je crois que ça s’appelle « Les onze devant la porte dorée » et « Le paradis à l’ombre des épées », j’en suis pas tellement sûr mais je crois bien que c’est ça. Parce que un des livres qui m’ont formé si j’ose dire, c’est l’Anthologie de la poésie française, qui a paru chez Kra vers les années 1920 et il y avait là-dedans des extraits de Montherlant, j’ai eu envie de lire les livres et ça m’a paru bien et puis après j’ai lu un autre Montherlant où il s’agissait des femmes, je trouvais ça complètement ignoble et dégueulasse…

    — Les jeunes filles ?

    — Oui, c’est possible, je ne sais plus enfin… Ces jeunes filles étaient des sortes de sacs à merde si j’ose m’exprimer ainsi (rires) alors évidemment j’ai cessé, parce que pour moi c’est tout le contraire.

    — Est-ce que vous pourriez me citer l’une ou l’autre de vos premières trouvailles ?

    — Les romans d’Ann Radcliffe notamment, ceux de Clara Reeves, ceux de Walpole et alors aussi des romans… des romans dits d’aventures que j’ai connus très tôt, par exemple les Paul Féval, les Dumas bien sûr, puis les Zévaco, parce qu’il faut dire que j’ai eu, en plus de la chance d’avoir mes vieux oncles qui m’ont appris à lire très tôt, un père qui avait une bibliothèque extraordinaire. Il n’avait pas beaucoup de livres, il en avait 200 ou 250 et dans cette bibliothèque à laquelle j’ai eu accès au moment où j’étais assez grand pour pouvoir ouvrir, arriver à la clé pour ouvrir la porte, il y avait ce qu’on appelait alors les symbolistes, il y avait là-dedans Rimbaud, il y avait Edouard Dujardin, il y avait Stuart Merrill…

    — … Vielé-Griffin…

    — … Viélé-Griffin, j’allais le dire, euh, il y avait Germain Nouveau, il y avait Baudelaire bien sûr, qui était un peu antérieur, il y avait quelques petits romantiques, il y avait notamment « Feu et Flamme » de Philotée O’Neddy, il y avait un Borel, je crois que c’était les « Contes immoraux », il y avait aussi « l’Album d’un pessimiste » de Rabbe et à côté de ces grands livres il y avait alors les Zévaco n’est-ce pas, les Pardaillan, il y avait l’admirable série des Rocambole. Si bien que très jeune, à 10 ou 11 ans ayant dans les mains une poésie réputée hermétique, j’avais en contre-pied une autre poésie réputée mauvaise et pour moi ces deux poésies se valent. Pour moi, la poésie de Rimbaud ou la poésie du Bossu, c’est exactement la même chose, je ne vois pas la différence. Je crois que tout ça a exactement la même valeur, la même valeur de violence, la même valeur d’inattendu, si vous les lisez bien sûr avec un esprit non prévenu.

    — Vous détachez le mot violence, qu’est-ce que vous attendiez, qu’est-ce que vous attendez encore de l’acception de ce mot ?

    — La libération de l’homme. Rien que ça. C’est pas mal hein. (rires) Je crois qu’on ne peut arriver à libérer l’homme que par la violence. Je suis de l’avis de Sorel.

    — Vous n’êtes pas un terroriste pour autant…

    — Ah, je ne suis pas un terroriste non, non je suis pas terroriste…

    — Vous voteriez pour des terroristes ?

    — Ah oui, bien sûr, oui, oui je suis toujours pour les terroristes. J’étais un fervent supporter de la bande à Bonnot, j’avais 13 ans, pour moi Bonnot et ses amis sont des héros sublimes.

    Je suis pour la violence. Je crois que la violence seule peut débarrasser l’homme de la grande superstition, d’imbécillité, de préjugés dont on l’entoure depuis sa plus petite enfance et ça dans des buts bien déterminés, pour pouvoir en faire un esclave. La violence peut être très douce. Un très beau poème très doux par exemple le Sonnet d’Arvers pour moi est tout aussi violent qu’une bombe devant la porte de Monsieur Spaak. Ça fait le même effet. Ça vous libère. La violence ne doit pas être nécessairement un obus qui explose, ça peut être un admirable poème qui éclôt.

    — L’humour est parfois violent aussi…

    — Ben, l’humour est souvent violent, oui.

    — Vous avez également un nombre de livres…

    —      Ben, pas tellement, non pas beaucoup, pas beaucoup. J’suis pas tellement attiré par les humoristes, ou alors il faut que cela soit des humoristes très particuliers… comme…

    — O Henry ?

    — O Henry par exemple, oui c’est ça. Ça, ça me convient tout à fait. Il y a des humoristes qui m’embêtent terriblement, encore plus que les livres à l’eau de rose.

    — On va vous définir à contrario. Quels sont ces humoristes qui vous embêtent, particulièrement ?

    — Ououh… il y en a tellement. Non, un humoriste qui m’emmerde terriblement c’est Courteline par exemple, c’est Molière, si Molière est un humoriste, on le dit, certains le disent, d’autres disent que non, enfin moi il m’emmerde, et Courteline aussi par exemple, entre autres, entre beaucoup d’autres…

    — Faisons un…

    — … Et quand Jules Renard est humoriste, il m’emmerde aussi, parce qu’il ne l’est pas toujours, heureusement il est parfois très violent, sans humour, il est parfois très déchiré, très cruellement déchiré, comme dans Poil de Carotte, c’est pas un livre d’humour, c’est un livre de misère, c’est un livre… très beau, très délivrant malgré qu’il s’agisse d’un enfant qui était lié.

    — Mais pour certains, vous vous fermez alors ?

    — Il m’est même arrivé de lire toute l’œuvre de Dostoïevski qui me fout hors de moi. Mais je l’ai lu de la première ligne à la dernière ligne, tout au moins ce qui était traduit en français. J’ai même acheté le Dostoïevski de La Pléiade, je dé-tes-te Dostoïevski depuis le bout de mes orteils jusqu’à la pointe de mes cheveux, mais je l’ai lu tout de même. Alors peut-être que si vous me donniez un Sacha Guitry, je le lirais, même si ça ne me plaisait pas… Je suis un grand liseur et je lis très vite.

    — Qu’est-ce qui se passe avec Dostoïevski ?

    — Aah, ça c’est difficile. J’étais chez Robert Guiette l’autre jour et les gens me disaient mais pourquoi est-ce que vous détestez Dostoïevski ? Eh ben, Robert Guiette a dit : Eh ben, il déteste Dostoïevski parce que. (rires) Je crois que c’est la plus belle définition qu’on puisse me donner. D’ailleurs je déteste en général tous les écrivains russes, je mets à part Tourguéniev qui est un écrivain français, quoi que de nationalité russe, et Pouchkine qui était un demi-nègre, ceux-là me conviennent fort bien.

    — Vous me parliez des traductions. Quelles sont celles sur lesquelles vous avez jeté votre dévolu ?

    — Et ben, en général, c’est les anglo-saxons qui m’intéressent le plus, j’ai la plus grande admiration pour la littérature anglo-saxonne, encore que je déteste les américains comme je vous disais tout à l’heure je déteste la littérature russe et j’aime les russes, j’adore les italiens, je déteste leur littérature, les anglo-saxons, je ne les aime pas tellement, mais j’aime beaucoup leur littérature. J’aime aussi beaucoup la littérature nordique, Knut Hamsun euh… Karen Blixen et probablement quelques autres qui m’échappent pour le moment.

    — On pourrait vous rétorquer de forts a priori.

    — Aaah oui, bien sûr, oui oui j’ai des a priori comme tout le monde probablement, seulement moi je les avoue et je sais que je les ai, pourquoi ? La raison ? Parce que… probablement…

    — Je vous laisse continuer.

    — Il faudrait me psychanalyser. Mais je parlais de la littérature anglo-saxonne, ben dans la littérature anglo-saxonne, j’aime beaucoup les anciens, j’aime bien Chaucer par exemple, et puis alors plus proche de nous je prends pour un des plus grands écrivains qui ait jamais manié une plume : Georges Borrow, dont personne ne parle, que personne ne connaît, qui a écrit sur les bohémiens et sur la vie errante et sur le pays de Galles des livres qui pour moi sont, me paraissent sensationnels. Je ne comprends pas que ce garçon n’ait pas eu un sort beaucoup plus enviable dans les livres et dans les bibliothèques. Je ne connais pas tellement bien Shakespeare, c’est étonnant, mais je ne le connais pas tellement bien, ce que je connais de lui m’a plu, je ne sais pas pourquoi je n’ai pas lu le reste, probablement parce qu’on ne me les a pas prêtés et qu’il est difficile de trouver des originales de Shakespeare. En principe, je n’achète que des éditions originales parce que je suis un homme pauvre, alors si j’achète une édition ordinaire euh… mettons 50 francs, je suis modeste, ben je suis sûr que si je suis dans le besoin que je veux la revendre, j’en aurai 2 x 50, si tout va bien, tandis que si j’achète une édition originale que je payerais, mettons 150 francs, ben je suis sûr que dans quelques années, si j’ai besoin d’argent, ben je la vendrais au moins 150 francs (de plus). Parce que je suis un homme de goût, je n’achète que des livres qui finissent bien.

    — Et ceux que vous avez pour l’instant entre les pieds ?

    — Aaah, ben c’est encore des anglo-saxons, des Thomas Hardy notamment, les « Petites ironies de la vie ». Je suis un fervent de Thomas Hardy, pour moi, c’est un très, très grand écrivain. Borrow et lui sont peut-être les plus grands anglais de leur époque. Alors j’aime aussi parmi les anglais bien sûr, un qui n’est pas anglais, c’est Conrad, il n’est pas anglais mais il a écrit en anglais, alors encore un bonhomme de l’époque de Borrow et de Hardy, peut-être non tout de même un peu plus ancien mais lui est américain, c’est Melville, qui pour moi est une très grande figure de l’écriture, si je puis dire tant au point de vue de ce qu’il dit que de la façon dont il le dit et des raisons, pourquoi il les dit. « Benito Cereno » est une des choses les plus belles que je connaisse et les autres aussi bien sûr, « Pierre ou les ambiguïtés » un livre d’une audace qui n’a pas été dépassée par les plus audacieux de nos écrivains modernes n’est-ce pas. Il est question d’inceste entre le fils et la mère, voilé mais avec une acuité extraordinaire. C’est très beau.

    — Vous estimez que les écrivains modernes sont audacieux ?

    — Ah, ils prétendent l’être. Je ne dis pas qu’ils le sont, mais je crois que parmi les anciens, il y en a de beaucoup plus audacieux qu’eux, par exemple je trouve que monsieur Paul Bourget par exemple est beaucoup plus audacieux que Sartre ou que Malraux ou que… Morand ou que… ou même que les bonshommes du nouveau roman. Il faut que je vous dise aussi mon goût pour Stevenson, hein l’admirable Stevenson…

    — Que Magritte aimait beaucoup aussi…

    — … que Magritte aimait beaucoup aussi, mais spécialement « L’Île au trésor ».

    — Quittons les anglo-saxons…

    — Quittons les anglo-saxons, j’ai…

    — Restons malgré tout dans les traductions…

    — Ben… pourquoi… oui ?

    — Non, je ne sais pas… Comme vous l’entendez.

    — Ben non… Prenons plutôt un vieux français… mais je ne sais pas où je l’ai foutu (cherche)… Aah oui, c’est ça ben il est ici, Maranzac par exemple qui a écrit le « Maranzakiniana ». Bon, c’était un personnage qui écrivait au XVIe siècle et qui écrivait ce que moi j’appelle des inscriptions. Des inscriptions tout à fait ahurissantes, je vais vous en lire une ou deux, vous verrez ce que c’est : “J’ai vu passer Monsieur Deux à telles enseignes qu’il avait un nœud d’épée jaune couleur de cristal minéral.”

    Quand vous pensez que ça a été écrit au… en seize cent, ben c’est tout de même assez ahurissant, hein.

    Et : “À la chasse au chevreuil, comme il allait au grand trot et qu’on lui demandait pourquoi il se pressait si fort, ah dit-il ne voyez-vous pas que c’est pour entretenir ce faon”.

    C’est pas un gros bouquin mais… il y a un tas de choses fantastiques. Pour dire “une perruque bien accommodée” Maranzac dit : « la perruque de ses dents est bien rangée ». Et il dit que “les fenêtres d’une certaine maison sont si grandes que le vent y entre à plein collier”…

    — C’est du surréalisme avant le nom.

    — Ah oui, c’est du surréalisme avant le nom, hein. Un surréalisme extraordinaire. Je sais pas si les surréalistes ont fait aussi bien, ça m’étonnerait… (rires) Je sais qu’il y a des surréalistes que je n’ai pas lus (rires)… Et à l’époque de Maranzac, il y a encore un autre bonhomme de sa valeur, c’était le comte de Permission, comment est-ce qu’il s’appelait le comte de Permission…

    — Bluet d’Arbères.

    — Bluet d’Arbères, c’est ça, le comte de Permission qui a écrit des livres, un livre, non, plusieurs livres, parce que son œuvre c’est 36 ou 40 ou 50 petits livrets extrêmement rares. Je crois qu’il n’en existe qu’une collection complète, c’est un peu comme le fameux timbre de la Guyane : un seul exemplaire. Seulement il y a une trentaine d’années, il y a Guégan qui a rassemblé un choix de ses œuvres, c’est admirable aussi et…

    — Là, nous entrons dans les fous littéraires mais, plus ou moins…

    — Ben oui. On les appelle les fous littéraires mais…

    — C’est la frontière.

    — Je ne sais pas s’ils sont fous. Je crois que ce sont d’extraordinaires personnages. Fous ou pas et puis qui n’est pas fou ?

    Voici un passage de la vie du comte de Permission, un ou deux :

    “Quand je fus en âge de neuf ans, il y avait une paysanne qui était belle fille et riche et était ma voisine. Il y avait de mes compagnons qui étaient de meilleure maison que moi, lesquels me venaient prier que je parlasse pour eux à cette belle paysanne qui s’appelait Antoinette Goandet. Alors, je parlai pour un, appelé Chateaufort ; la belle paysanne me répondit que je parlasse pour moi et non point pour les autres et qu’elle m’aimerait mieux que celui pour lequel je lui parlais. Et moi, je fus bien joyeux et fort content et louai Dieu de m’avoir donné cette bonne fortune.”

    C’est splendide, un petit garçon de neuf ans qui raconte des choses semblables. Il est aussi précoce que moi (rires)…

    Un autre passage encore, très beau :

    “Quand je fus à Rumilly, je me fis faire des habits de taffetas et satin. En six années je suis allé trois fois au lieu de ma naissance et ne voulus jamais loger, pas une des trois fois, en la maison où je suis né ; mais je m’en allai loger en la maison du voisin au père de mon corps, qui s’appelle Nico Coindet. La belle chambrière que j’avais envie d’épouser, qui était demoiselle de la comtesse de Tournon, m’avait incité et induit, tant elle que sa maîtresse. Quand elle fut assurée que j’avais de l’amitié pour elle, elle se fit courtiser par des marjolets, qui toutefois étaient incapables pour reconnaître mon esprit et mon dessein, eux qui ne tendaient à autre chose, sinon que de tromper la belle chambrière”.

    C’est formidable. C’est plein. Il faudrait que je vous lise ça pendant des heures... Le passage que je voulais vous lire, je le retrouve pas.

    — Sautons à un autre auteur de votre choix.

    — Euh… oui bien sûr… euh, encore faudrait-il que vous me disiez…

    — Mais Bret Harte par exemple.

    — Ah oui, Bret Harte ! Ah oui bien sûr, l’admirable Bret Harte que, qui a écrit une douzaine de livres, qui est extrêmement célèbre pendant des années et puis qui est complètement oublié maintenant. Même des américains, j’ai vu des américains fort érudits à qui je parlais de Bret Harte, certains m’ont dit qu’ils n’en avaient jamais entendu parler, et d’autres m’ont demandé si je n’étais pas un peu fou de trouver ça bien. Et malgré l’ignorance des uns et le mépris des autres, je continue à penser que c’est moi qui ai raison, et que Bret Harte est un remarquable bonhomme.

    — Alors, l’occasion vous est donnée de nous dire qui est Bret Harte et en quoi il a bien écrit.

    — Bret Harte était un orphelin de père qui vivait avec sa maman dans l’état de New York, je crois. Et qui très jeune est parti avec sa mère pour la Californie. Il a été instituteur, il a été mineur, il a été agriculteur puis il est devenu, il est entré dans la carrière diplomatique, il a été consul à Londres, il a écrit je crois, une douzaine ou une vingtaine de livres, tout au moins il y en a 6 ou 7 qui sont traduits en français et qui sont des livres euh… de contes en général, d’une poésie absolument sensationnelle et à qui par exemple doit beaucoup Kipling qui est aussi un des auteurs que j’aime beaucoup. Et même je crois parfois Stevenson. Je crois que… et Sherwood Anderson que j’aime aussi, me semble aussi avoir lu Bret Harte et n’avoir pas pour lui le mépris de mes amis américains.

    — Kipling, malgré son aspect colonial ?

    — Aaah l’aspect colonial, je m’en fiche absolument. Ça m’est égal, euh, je ne m’inquiète jamais de l’opinion politique euh des gens qui écrivent parce que ce n’est pas ce que les gens disent qui m’importe, mais c’est pourquoi ils le disent et comment ils le disent. Ainsi pour moi Bertold Brecht et Kipling ont exactement le même intérêt parce que Bertold Brecht dans « L’Opéra de quat’sous » qui est un roman extraordinaire, parce qu’il n’y a pas que… que la pièce ni le film, il y a le roman qu’on connaît peu, eh bien dans ce roman Bertold Brecht ne me montre de l’Angleterre que les vices, tandis que dans ses livres, Kipling ne me montre de l’Angleterre que ses vertus. Ben, pour moi lecteur, ils sont tout aussi intéressant l’un que l’autre, comme ça je me fais une idée fort juste de l’Angleterre. N’est-ce pas, je vois ce qu’elle vaut probablement elle a ses vices, elle a ses vertus, bien sûr, s’il y avait un combat de rue, je serais du côté de la barricade où il y Brecht et je devrais tirer sur le pauvre Kipling, j’essayerais de tirer au-dessus de sa tête parce que tout de même, il m’a fait trop de joies dans ma vie pour que je le tue. Il est mort, mais ça ne fait rien…

    — Tous les livres que vous me citez sont bien loin, me semble-t-il de ce qu’on pourrait appeler la philosophie traditionnelle. La philosophie, Louis Scutenaire, vous intéresse-t-elle ?

    — La philosophie m’intéresse comme tous les livres, euh, les livres de poésie, les livres de roman, les livres de nouvelles, les livres de philosophie m’intéressent. Tout ce qui est à lire m’intéresse. Même les notices des produits pharmaceutiques. Je peux passer des après-midi entières à lire des trucs sur des médicaments dont j’ai jamais entendu parler. Je comprends d’ailleurs rien à ce qu’on raconte étant donné le jargon sybillin, euh il est fort probable que quand je lis un livre de philosophie, il y a les trois quarts que je ne comprends pas, enfin ça m’intéresse tout de même. Je désire pas tellement comprendre, je désire sentir quoi, je désire être heureux avec un livre dans les mains, si je comprends pas, tant pis.

    — Vous pouvez être heureux avec un livre de Kant dans les mains ?

    — Oui, bien sûr. Aaah oui, oui oui oui oui oui, j’ai été très heureux avec des livres de Kant dans les mains.

    — La « Critique de la raison pure » ?

    — Avec la « Critique de la raison pure » et la « Critique de la raison pratique », parce que en lisant ça, je voyais toujours le bon monsieur Kant faisant à telle heure sa promenade à tel endroit, à la même seconde et alors ça m’aidait à lire les choses qui étaient peut-être un peu difficiles dans sa « Critique de la raison ».

    — Et parmi les philosophes du XVIIIe ?

    — Ah, les philosophes du XVIIIe, je les ai beaucoup fréquentés. Mais est-ce qu’on peut les appeler des philosophes, je ne sais pas, c’est ça la question. Sont-ce des philosophes ? Je ne crois pas. C’est plutôt des sociologues. La Mettrie par exemple n’est pas un philosophe, La Mettrie est un révolutionnaire, un sociologue révolutionnaire. Helvétius aussi est un révolutionnaire, quoique lui soit plus philosophique. D’Holbach est aussi plutôt un lutteur qu’un philosophe. Parce que mon Dieu, je crois pas que d’Holbach essaye d’expliquer les choses, il essaye d’abattre les choses et encore que leurs idées ne soient pas les miennes… enfin ce sont plutôt des libéraux, alors que je ne suis pas libéral pour un liard, et puis ce sont des… je ne sais pas comment dire… oui des athées, moi je ne suis pas athée ni le contraire non plus, je ne comprends pas l’athéisme ni son contraire, d’ailleurs. Pour moi, je ne dis pas que c’est une question qui ne se pose pas, mais je pense par exemple que les athées sont les plus fervents amis de Dieu et que en général ceux qui croient en Dieu sont plus grands ennemis de l’idée de Dieu. Parce que les athées en attaquant Dieu, lui donnent une existence et les théistes en général, lui enlèvent toute existence quand ils en parlent.

    — Et vous, où est-ce que vous vous placez ?

    — Eh bien moi, je me place dans l’agnosticisme. Je ne sais pas si Dieu existe, il existe ou il n’existe pas. En tout cas je souhaite qu’il existe, je souhaite qu’il soit bon et je souhaite qu’il récompense les bons, je ne souhaite pas tellement qu’il punisse les méchants, quoiqu’il y ait quelques méchants que je serais bien content de voir punis…

    — Voilà pour les philosophes du XVIIIe. Nous sommes au XXe. Les philosophes au XXe ont pour nom généralement structuralistes, qu’en pensez-vous ?

    — Oui, oui bien sûr. Ben j’en pense que je ne sais pas exactement ce que c’est. Mais, j’ai contre eux un a priori extraordinaire. Vous avez parlé de mes a priori tout à l’heure, ben les structuralistes c’est des gens contre lesquels j’ai un a priori, parce que je me figure que c’est des types, qui voyant un très bel arbre dans une très belle forêt, pensent au nombre d’allumettes qu’on peut tirer de cet arbre et de boîtes surtout dans lesquelles on peut emprisonner les allumettes. Voilà ce que c’est, pour moi que les structuralistes, et quand ils rencontrent une belle fille dans le tramway, ils disent (minaudant) : qu’est-ce que c’est ? est-ce que c’est une dactylo ? est-ce que c’est une femme du monde ? est-ce que c’est une putain ? ou est-ce que c’est une américaine ? Ben non, c’est une belle fille. Et s’ils voient dix filles avec des mini-jupes, bien ils vont voir les sept qui n’ont pas de jolies jambes et ils ne vont pas voir les trois qui ont des jambes éclatantes et qui payent toutes les autres. Voilà ce que je pense des structuralistes et des philosophes modernes.

    — Revenons aux livres que vous achetez.

    — Oui.

    — À votre choix.

    — Ben les livres que j’achète, c’est les livres que je ne peux pas lire chez mes amis ou que je ne peux pas lire dans les bibliothèques publiques, c’est-à-dire les livres qui ne sont pas à la mode. Ceux que je peux lire ailleurs que chez moi, je ne vois pas pourquoi j’en encombrerais ma maison. Alors j’achète ce que je ne trouve pas facilement ailleurs que chez moi, par exemple Sade, par exemple le curé Meslier et ceux que je vous ai cités tout à l’heure.

    — Approfondissons ce curé.

    — Oui. Ben le curé Meslier, c’était un bon vieux curé, le curé de Butte et d’Etrepigny en Champagne, qui au XVIIIe siècle a administré sa paroisse avec sagesse, piété, onction et la plus grande simplicité de mœurs et puis à sa mort, il n’a jamais eu d’ennui avec son évêque que je sache, ni avec ses clients ni paysans, ni nobles, il faisait des sermons comme tous les curés et à sa mort, on a trouvé dans ses papiers, un énorme testament qui fait trois gros volumes in-octavo et qui montre des sentiments révolutionnaires extraordinaires, qui ont été fort développés plus tard par Robespierre et Marat et compagnie et puis aussi des professions, je ne dirais pas d’athéisme mais… d’anti-christianisme, plutôt. Parce qu’il ne me semble pas que ce soit vraiment un athée, mais c’est un anti-chrétien. Alors, cet homme qui pendant 50 ans a été curé dans une petite paroisse et qui a fait son boulot comme un bon curé de paroisse, n’a pas songé une seconde pendant sa vie, à prendre au sérieux ce qu’il faisait. Et vivant dans un tout petit village de Champagne, il l’a passée à écrire ce livre qui est admirable tant par le style que par les idées que par la profondeur de ce qu’il dit et par la beauté aussi de son écriture.

    — Dans un tout autre domaine…

    — Oui ?

    — La littérature dite policière ?

    — La littérature policière, ben mon dieu, je la lis comme je lis les prospectus pharmaceutiques, je vous l’ai dit tout à l’heure ou le petit journal de mon curé ou la gazette. Mais ça ne m’intéresse que si elle a les caractéristiques que je vous disais réclamer tout à l’heure de la littérature tout court. C’est-à-dire la violence, la poésie, la beauté.

    — Et vous les retrouvez chez…

    — Il y a dans la littérature policière, c’est une chose… je retrouve notamment chez Giovanni, chez Sébastien Japrisot, chez Richard Starck ce que je cherche dans la littérature qui n’est pas dite policière, c’est-à-dire la violence, la poésie, la beauté…

    — Et vous les retrouvez de fond en comble ?

    — Ah, de fond en comble, totalement oui. Je trouve ça absolument formidable. Ça vaut beaucoup mieux que bien des livres portés sur le pavois et dont les auteurs sont académiciens ou pas académiciens mais respectés par la jeunesse “pensante et agissante”. Encore que je ne sois pas passionné de l’histoire, il m’est arrivé de lire des livres d’histoire. Par exemple des livres sur Napoléon, les « Cahiers du capitaine Coignet », qui est un très beau livre et puis ceux du sergent Bourgogne. Et alors pour parler des guerres moins lointaines j’ai lu un livre sur la guerre de 1914-1918 et, tout particulièrement sur le Kaiser, un livre d’un auteur dont j’ai oublié le nom, qui s’appelle « der König » et qui montre le Kaiser Guillaume dans son état-major de… je crois que c’est à Avesnes, au Château-Rouge. C’est un livre absolument étonnant, que j’aime bien à cause des détails terre à terre qu’il donne, d’un portrait fort précis qu’il donne du Kaiser et qui est assez différent de ce que les autres historiens ont dit de lui et de ce que les journalistes ont dit de lui, enfin ça montre un bonhomme qui faisait de son mieux dans des circonstances difficiles et bien sûr, la guerre de 14-18 n’a pas été très très drôle, mais il était peut-être pas le grand responsable de cette guerre, le pauvre Kaiser.

    — Si je ne me trompe…

    — En tout cas, je me souviens que pendant cette guerre-là, j’avais de 9 à 13 ans, j’étais très lié avec les officiers et les soldats allemands qui occupaient mon village et je sais qu’un jour il avait été question que le Kaiser vienne visiter le camp d’entraînement où on exerçait les recrues allemandes. Alors les gamins de mon village et moi, qui étions tout à fait pro-allemands, nous nous sommes vêtus en soldat allemand, j’ai emprunté une vieille veste au lieutenant qui habitait chez ma grand-mère, un petit calot à son ordonnance et puis un manche de brosse qui me servait de fusil. Nous sommes allés, les gosses, attendre le Kaiser pendant des heures à la gare et puis le Kaiser n’est pas venu, malheureusement nous n’avons pu lui rendre les honneurs…

    — Pour parler encore de votre ami Magritte…

    — Oui ?

    — Je pense qu’il aimait aussi, lui, les manifestations, certaines manifestations guerrières et kaiseriennes ?

    — Oui, bien sûr, il était un… il était un fervent, un fervent des histoires de Guillaume II. C’est d’ailleurs par lui je crois que j’ai connu « der König ». Et il y a une chose très amusante où Magritte pendant la guerre de 14-18, il faut croire qu’il partageait un peu mes sentiments, il s’était avec un de ses amis, engagé dans le travail en Allemagne. Il s’était engagé pour les Allemands, et puis ils étaient allés au train, ils s’étaient embarqués dans le train, mais le père de Magritte qui a su, je ne sais comment, que son fils partait, est arrivé avec un officier, on a extirpé le Magritte du train et le train est parti sans Magritte mais avec l’ami. Faut vous dire que Magritte, à cette époque-là, avait 16 ans et que après ça, il a évidemment changé, bien sûr que dans le courant de son existence, il ne se serait plus engagé pour le service en Allemagne. Mais il aimait tout de même beaucoup lire des livres sur les Allemands et quand il allait au cinéma, il choisissait souvent des films où il pouvait voir des soldats allemands. Mais tout de même, il y a une chose qui m’a déplu. Un jour, j’avais trouvé une admirable assiette de porcelaine avec dessus, le portrait du Kaiser et le portrait de l’empereur François-Joseph d’Autriche et je l’avais offerte à Magritte croyant lui faire un plus grand plaisir. Ben, ce qu’il a fait, c’est mettre cette assiette dans sa chiotte et il ne l’a d’ailleurs pas laissée longtemps dans sa chiotte, je crois qu’il l’a foutue à la poubelle après ça.

    Ça m’a… beaucoup déplu. (rires)

    — Les romantiques allemands ?

    — Eeh oui, puisque nous parlions du Kaiser qui était un très grand grand romantique… parlons des romantiques allemands si vous voulez et… de celui qui me convient le mieux, Lichtenberg, qui a fait des aphorismes, et Jean-Paul Richter avec ses admirables romans. Jean-Paul Richter qu’on a appelé un humoriste, mais qui à mon sens n’est pas du tout un humoriste, qui est un poète, mais un poète euh… joyeux. Entre la joie et l’humour, il y a tout de même une grande différence. Alors il y a l’admirable Novalis, n’est-ce pas, il y a…

    — Hölderlin…

    — L’admirable Hölderlin, bien sûr, qui est assez proche de Novalis à mon sens.

    Voix de fond (Irène Hamoir) : Kafka…

    — Votre femme dit Kafka…

    — Oui… Ma femme dit Kafka. Bien sûr Kafka est un très grand écrivain, mais c’est pas un romantique allemand… Il a écrit en allemand, mais ce n’est pas un romantique et ce n’est pas un allemand. C’est un juif… n’est-ce pas. C’est, c’est plutôt un quoi ? disons un prophète comme Isaïe.

    — Qu’est-ce que Scutenaire pense du dédale kafkaïen ?

    — Le dédale kafkaïen, ben, ça me plaît beaucoup et je ne m’y perds pas figurez-vous, je m’y trouve très à l’aise, je ne m’y perds pas plus que dans la rue, je trouve que ma petite rue de la Luzerne est beaucoup plus difficile à parcourir qu’un livre de Kafka. Au moins dans les livres de Kafka, il n’y a pas tous les dangers qu’il y a rue de la Luzerne ou place de Brouckère, bien sûr. Non, je trouve ça très à l’aise, ça ne me rend pas malade, ça ne m’embête pas du tout, ça ne me gêne pas, j’y suis comme chez moi.

    — Où il y a beaucoup de danger je crois, c’est au bataillon d’Afrique ?

    — Ah au bataillon d’Afrique, bien sûr. Je crois qu’il y a beaucoup plus de danger que dans les livres de Kafka et que dans l’univers de Kafka.

    — C’est une question intentionnelle. Je sais que vous aimez les livres de ce bataillon.

    — Oui, je les collectionne, et hélas je ne les ai pas tous.

    — Aussi, si vous les aimez, c’est parce que c’est la défense du pauvre type ?

    — Ah, bien sûr. Parce que c’est la défense du pauvre type et du pauvre type violent, n’est-ce pas. Du pauvre type euh, disons bête fauve, si on veut, mais pas du tout en terme péjoratif, quand je dis qu’un lion est une bête fauve, pour moi c’est pas péjoratif, un tigre est une bête fauve mais c’est pas péjoratif, ce sont de très belles, d’admirables bêtes qui sont fauves, ça le diable et le bon dieu savent pourquoi, moi je n’en sais rien. Et les bataillons c’est la même chose, quoi.

    — Nous arrivons lentement mais sûrement au surréalisme…

    — Ououi… Eh, ben, le surréalisme…

    — Qu’est-ce qu’il n’y a pas de péjoratif dans le surréalisme ?

    — (rires) Il y a beaucoup de choses qui sont péjoratives dans le surréalisme.

    — Commençons par celles-là…

    — Oooooh lala, ça il faudrait que je réfléchisse un tout petit moment disons 30 secondes… Ben, ce qu’il y a de péjoratif dans le surréalisme c’est le rituel surréaliste. C’est tout ce qui n’est pas la spontanéité véritable, mais la spontanéité préfabriquée. C’est l’automatisme à tout prix. L’automatisme est une chose admirable, pour moi, tout ce que je fais, tout ce que j’écris est toujours automatique, mais, ce n’est pas volontaire. C’est automatique parce que ça l’est. Si je m’asseyais devant une feuille de papier blanc disant je vais écrire quelque chose d’automatique, ben, je crois bien que ça serait très mauvais et tandis que je n’y pense pas et que j’écris, ce que je fais est automatique, mais je trouve que c’est pas mauvais, parce que j’aime bien ce que j’écris. Bon.

    Eh ben, ce qu’il y a de bien chez les surréalistes, mais c’est l’admirable poésie qu’il y a dans les œuvres des surréalistes, la très grande liberté dans l’utilisation des moyens littéraires ou artistiques. Moyens littéraires, artistiques qui avant les surréalistes n’étaient pas utilisés avec liberté, mais étaient utilisés avec des bandeaux sur les yeux, avec un bâillon sur la bouche, avec une culotte trop bien fermée. Les surréalistes ont libéré tout ça. C’est pour cela que je les aime.

    — Une avant-dernière question. Parmi ceux-ci, quels sont ceux que vous préférez ?

    — Les plus violents. C’est-à-dire ceux qui ont mal fini. Rigaut, Vaché. Alors, celui qui commence tout de même à être mis à sa vraie place, Péret, et puis j’aime beaucoup un petit livre surréaliste pour son charme c’est « L’allure poétique » de Jacques Baron, c’est une chose absolument adorable.

    — Et parmi les vôtres de livres ?

    — Aaah, moi tout ce que je fais, je trouve cela absolument parfait. J’aime beaucoup ce que je fais et comme j’oublie très vite ce que j’ai fait, il m’arrive de voir un texte de moi… je suis complètement ébloui, je me dis, nom de dieu quel est le bonhomme qui a écrit cette chose épatante puis je m’aperçois que c’est moi, je suis très content.

    J’ai jamais rien renié de ce que j’ai fait au contraire, je revendique hautement même mes premiers poèmes que j’écrivais à l’âge de huit ans, je trouve ça épatant.

    — Vous avez eu tout ce que vous vouliez avoir ?

    — Je voudrais surtout avoir « La Garçonne ». Ah j’ai oublié « La Garçonne » qui pour moi est un livre sensationnel et formidable, un livre qui a été tiré à des centaines de milliers d’exemplaires et qu’on ne trouve plus. Voilà 35 ans que je le cherche et que je ne le trouve pas. Il n’est nulle part, je ne sais pas ce qu’on en a fait. Et pourtant c’est un livre qui a eu à l’époque un retentissement considérable. Son auteur était membre de l’Académie, on l’a foutu hors de l’Académie, il était membre de la légion d’honneur, on l’a rayé de la légion d’honneur et tout ça… C’est un livre extraordinaire un livre d’une très grande beauté, un livre d’une très grande liberté, un livre qui a marqué notre époque, un peu comme la bande à Bonnot a marqué notre époque…

    —      Dis-moi qui tu lis, je te dirai qui tu es.

     

     

    Extrait de Portait de l’éditeur en montreur d’ours, Patrice Thierry

     Les Amis de l’ Éther Vague, 1999

     


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