• Fantastique Ferré

      Léo Ferré     Jean-Claude Leroy

     


    Fantastique Ferré
































    © jcleroy


    Célébré cet été pour ses dix ans d’absence, le chanteur-poète Léo Ferré a marqué les générations qui l’ont accompagné, formant son public indéfectible et partisan. Mais à la différence d’un Trenet ou d’un Brassens, autres géants de la chanson, Léo Ferré ne fut jamais un artiste consensuel, il y avait chez lui un aspect râleur et grinçant qui savait déplaire, une tendresse outrancière et une dimension politique à laquelle rechignaient ses pairs.

    Car la grandeur de Léo Ferré c’est aussi d’avoir eu des ennemis. Il fut sans doute le seul artiste de variété à susciter autant la haine que la révolte et l’amour. Il fut admiré par les Surréalistes, par Raymond Queneau, Jacques Prévert, Aragon, Etiemble et tout un public exigeant, et il fut aussi exécré par un tas de gens mal faits pour admettre les fêlures et les ambiguïtés d’un parolier à trop fort caractère. Ainsi Jean Edern-Hallier lança une campagne contre lui, en invitant le public à le recevoir “à coup de pavés dans la gueule” [1]. Ferré subit les crachats, les coups, les alertes à la bombe. Il cache sa peur, répond aux invectives et chante toujours jusqu’au bout. En juin de cette année anniversaire, dans son éditorial de l’Imbécile de Paris, Frédéric Pajak se souvient d’un concert en Algérie, en juillet 1975, au moment où Ferré clame “Je suis un bâtard, nous sommes tous des bâtards !" des jeunes gens envahissent la scène et le menacent. “C’est un vieil homme déjà, tout ridé, tout blanchi, la face mangée de tics ; il ne se laisse pas impressionner :

    –  Ta gueule ! C’est moi qui chante, ici ! Barrez-vous !

    [...] C’est presque une émeute. Mais Léo Ferré a repris micro. Il clame du plus fort qu’il peut : “Nous sommes tous des bâtards !” [...] Pas loin de trente ans ont passé. Je repense au courage physique de Léo Ferré.”

    Il a mis dans l’oreille du public les poèmes de Rimbaud et d’Apollinaire, d’Aragon, de Rutebeuf, de Baudelaire et de Pavese. Il a chroniqué sur scène les temps difficiles de la guerre d’Algérie, les temps exaltés de Mai 68, le socialisme d’Allende, l’assassinat de Buffet et Bontems par Pompidou (qui refusa de les gracier). Il a troussé des chansonnettes ficelées au quart de tour dans une langue nourrie d’instantanés et d’argot. Il a été l’amant chantant le désir, la jalousie (Dis moi; la jalousie), l’interdit sexuel, la transgression (Petite), la plénitude amoureuse (La Lettre), l’érosion, l’habitude, avec plus de profondeur et se risquant plus que quiconque. Il a déclamé des tirades nihilistes, imprécatrices, sans rimes sur ses musiques pour grand orchestre, faisant éclater le format connu jusqu’alors. Il a touché aux larmes des auditeurs bouleversés par des morceaux hors normes (Avec le temps; La mémoire et la mer; FLB; Le Chien; L’imaginaire...). Cet intellectuel n’écrivait pas avec sa raison mais avec sa folie, d’où les sarcasmes, les hurlements, les écorchures, les tiraillements, et une démesure qui a délivré des milliers d’adolescents prostrés, de bourgeois engoncés, car Léo Ferré lâchait la vibration même du sentiment et distribuait l’audace de vivre en même temps que la consolation pour chacun d’être définitivement seul au monde. Il portait en lui une histoire de la musique et de la poésie, spécialement celle des maudits dont il se sentait le frère. Hanté par le sort fait au créateur, il ne manquait jamais d’évoquer la solitude de Beethoven ou de Mozart, les maladies de Ravel et de Bartók, l’admirable indifférence de Satie, la folie de Van Gogh, la misère de Rutebeuf.

    Son mot préféré, qu’il employait souvent, était peut-être « fantastique », situé quelque part entre le fantasme et le merveilleux, dans le rêve assumé d’une poétique à fleur d’humeur dont il avait fait un étendard qui pourrait servir longtemps, si on le voulait bien.

    Considérant le public qui lui reste fidèle et les plus jeunes qui le découvrent aujourd’hui, il semble bien que Léo Ferré soit toujours là, à grincer suavement dans une époque même plus épique. Il figure encore parmi les charges capables de secouer des populations anéanties par le fric -avec ou sans- et qui n’en finissent plus de se reposer, de se soumettre, jusqu’à la mort généralisée. Et si un nouveau mai 68 voulait bien survenir, nous serions pas mal à joindre à celles des pratiquants de la subversion généreuse, de Bakounine à Marcos en passant par Dada et Debord, l’icône libertaire et romantique d’un chanteur qui gueulait dans le noir des music-halls : Yes, I am un immense provocateur, je provoque à l’amour et à la révolution ! Ferré n’est plus à craindre, il est à espérer. Laissons le souffler en écoutant sa voix libre, à suivre...


    M. Lochu
    in Le Mouton fiévreux n°10 (2003).

     

     [1] L’Idiot international n°15 (mars -avril 1971), cité in Léo Ferré, Vous savez qui je suis maintenant ?



    Parcours : 


    1916, le 24 août  : Naissance à Monaco.

    1939 : Diplômé de Sciences Politiques.

    1940-1941 : Il compose un Ave Maria, un Benedictus, un Agnus Dei, commence à improviser au piano sur des textes que lui confie une amie. Il écrit quelques chansons, rencontre Charles Trenet à qui il les fait écouter.

    1943 : Mariage avec Odette. Les jeunes mariés se font fermiers. Parallèlement, Léo se produit dans de petits cabarets à Monaco. 

    1945 : Il rencontre Edith Piaf qui l’encourage. 

    1946 : Le couple vient s’installer à Paris. Léo est engagé pour trois mois au Bœuf sur le toit. Il chante Le Bateau espagnol, Le flamenco de Paris, La chanson du scaphandrier, La chambre. Il rencontre Jean-Roger Caussimon, met en musique À la Seine.

    La chanteuse Renée Lebas chante Elle tourne… la terre, l’enregistre en 1948. Elle est la première interprète de Léo Ferré. Un peu plus tard, Edith Piaf chante Les amants de Paris.

    1950 : Divorce. Rencontre de Madeleine. Passion de 15 années.

    1950-1953 : Premiers enregistrements au Chant du monde. Léo anime une série d’émissions consacrées à la musique classique, sur Paris-Inter.

    1952 : Il épouse Madeleine. Catherine Sauvage enregistre Paris-Canaille, premier grand succès signé Léo Ferré.

    Fin 1953 : Sortie du premier 33 tours (Il a 37 ans !).

    1954 : Olympia, en première partie de Joséphine Baker.

    1955 : Olympia, en vedette.  Il enregistre Pauvre Rutebeuf. 

    1956 : Benjamin Péret publie un poème de Ferré, L’amour, dans son Anthologie de l’Amour sublime. Ferré rencontre André Breton, ils deviennent amis, puis se brouillent. Ferré publie un recueil : Poètes, vos papiers, dont la préface est vengeresse.

    1957 : Il met en musique et enregistre certains po   

    èmes des Fleurs du mal de Baudelaire et La Chanson du mal aimé Péret.

    1959 : Il achète l’îlot Du Guesclin, au large de St Malo.

    1960 : Il signe chez Barclay. Enregistre Jolie Môme, Comme à Ostende (texte de Caussimon).

    1961 : Enregistrement des chansons d’Aragon, dont L’Affiche rouge et Est-ce ainsi que les hommes vivent ? 

    Un disque comprenant plusieurs  chansons politiques est pilonné chez Barclay. Triomphe à L’Alambra. Création de Vingt ans, Les temps difficiles, Thank you Satan. Madeleine et Léo adoptent une guenon : Pépée.

    1963 : Ils achètent une propriété dans le Lot où ils vivent entourés de nombreux animaux. 

    1964 : Franco la muerte, Ni dieu ni maître. Album Verlaine-Rimbaud.

    1967 : À une chanteuse morte, dédiée à Edith Piaf, censurée chez Barclay. Album Baude   (laire.

    1968 : Liaison avec Marie-Christine. Le 7 avril, Madeleine fait abattre Pépée et Zaza (l’autre guenon). Léo ne le lui pardonnera jamais.

    Le 10 mai, à la Mutualité il crée Les Anarchistes.

    1969 : Léo et Marie-Christine vont s’installer en Italie (Toscane). Album L’été 68, avec C’est extra, Pépée, L’Idole… Triomphe à Bobino.

    1970 : Double Album mythique Amour Anarchie, avec Le chien, La folie, La mémoire et la mer, Petite, Le mal, Psaume 151…

    Publication d’un roman autobiographique : Benoit misère.

    Enregistrement de Avec le temps.

    1971 : Album La Solitude, enregistré avec le groupe Pop Zoo.

    1972 : Il n’y a plus rien, L’opression, Richard.

    1973 : Son pianiste fétiche, Paul Castanier le quitte, désormais Ferré s’accompagne au piano ou avec des bandes orchestres.

    Album Et Basta! un texte de 30 minutes sur fond de guitares (Paco Ibanez et Juan Cedron).

    1974 : Album L’espoir. Ivry Gitlis improvise sur les Étrangers, dédié à son ami Lochu, militant anarchiste rencontré en 1968, en Bretagne.

    1975 : Ferré en chef d’orchestre  au Palais des congrès. Il dirige Coriolan de Beethoven et  le Concerto pour la main gauche de Ravel. 

    1977 : Album La frime, avec Allende, Tu penses à quoi, La jalousie.

    1978 : Après Mathieu et Marie-Cécile, naissance d’un troisième enfant : Manuela.

    1980 : Album La Violence et l’Ennui, avec, notamment, La tristesse, Words…words…words, Marseille, FLB et Ô vous frères Humains (Villon). Climat musical particulier, superposition des pianos (re-recording), orgues et percussions   +. Un chef d’œuvre. Publication de Testament phonographe, recueil de textes poétiques.

    1982 : Triple album Ludwig/L’Imaginaire/Le Bateau ivre. 

    1983 : Quadruple album: L’Opéra du pauvre.

    1985 : Album Les Loubards (textes de Caussimon).

    1986 : Il inaugure le Théâtre Libertaire de Paris, TLP Dejazet.

    Album On n’est pas sérieux quand on a 17 ans.

    1987 : Hommage à Ferré aux Francofolies de La Rochelle. Il refuse de se rendre aux Victoires de la musique en qualité d’invité d’honneur. On lui propose de diriger un ochestre à l’Opéra Bastille à l’occasion du bicentenaire de la révolution, ne voulant rien devoir à l’Etat il refuse. Il refuse également les décorations tendues par Jack Lang.

    1990 : Album Les vieux copains.

    1991 : Il signe une pétition contre la guerre du Golfe.

    1993 : Ferré meurt le 14 juillet. 

     


     


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