• Féminaires

    Marcel Moreau


     

    D’ailleurs, tu l’appelles Laba

     

    Il y a dans ton corps qui s’affaisse, chiffre son vieillissement et antidate sa mort, un ultime mystère. La Femme lui écrit. Et il écrit à la Femme. Il lui écrit comme à une Éternelle. D’ailleurs, tu l’appelles Laba.

     

    Si ton corps n’était que charnel (biologique), il ne vaudrait plus qu’on s’y attarde. Il a eu la santé. Il la perd. Il l’a eue exceptionnelle, insensée. Il la perd fade, et médicamenteuse. S’il n’était que ce corps-là, il préparerait, dans sa solitude et en silence, sa fin, sa décomposition finale de corps mortel.

     

    Il ne pourrait rien faire d’autre que de reconnaître ses misères, les disposer, en une sorte de cérémonial morbide, autour du Grand Trou Noir, ouvert à sa Chute. Mais il n’est pas seul. Il y a en lui le corps verbal, greffé sur le charnel, monstrueusement. Car il est vrai que le corps charnel n’a cessé, toute sa vie, de porter le corps écrivant, ou verbal. Né du corps charnel, le corps verbal s’en est nourri, sans répit. Il en a sucé la moelle, aspiré le sang, et même, à l’instar des femmes, répandu la semence. Il fut de tous ses jouirs, de tous ses souffrirs, de tous ses excès et poisons, limites et franchissement des limites. Le corps verbal, créé par le corps charnel, a grandi avec lui, contre lui, jamais sans lui.

     

    Indissociables par la force des choses, leurs destins, après avoir conquis, vaincu ou échoué à l’unisson, se séparent aujourd’hui sur la question de l’amour. Le corps charnel dit : « Comprends-moi. Il est un âge où il faut savoir clore. Je me sens lourd et bâté. Une bête de trait attelée à son vécu, marchant à son néant et aiguillonnée par je ne sais quelle figure sarcastique de la reconduite aux ténèbres. » A quoi le corps verbal répond : « Tu ne peux rien contre mon pouvoir de dire l’amour quand tu es dans la tentation de ne plus le dire, et désirer te le voir faire quand tu es dans la conclusion de penser que tu l’as suffisamment fait. Je peux tour à tour t’enlever le goût de l’amour et te le rendre. Toi, corps charnel, ta lucidité sait ce qu’il en est de l’illusion de séduire, quand on séduit plus par l’histoire que l’on traîne derrière soi que par celle que l’on pousse devant. Moi, corps verbal, ma déraison sait ce qu’il en est de cette histoire entre la femme et toi, qui ne se terminera qu’avec ta mort. Je suis ton corps verbal, ton corps de possédé du verbe, c’est-à-dire celui en qui, parmi tant de tes dévorantes passions, s’est fécondée, à jamais, la plus vertigineuse de toutes : l’amour. »

     

    L’ultime mystère du corps en péril, c’est donc qu’il est également un corps verbal.

     

    Une femme lui écrit. Il écrit à une femme. Il a tout abandonné, son ouvrage en cours, ses petites évasions, ses grandes urgences, pour lui écrire.

     

    Quelques femmes, plus, peut-être, qu’on le croit, sont un corps verbal, outre qu’elles sont un corps charnel. Ce sont elles qui te subjuguent. Leur chair est travaillée au corps par les mots du corps. Et leur ventre en amour, ou en attente de l’amour, est travaillé aux entrailles par les mots du profond amour. Leur corps verbal, c’est leur âme, leur esprit, chargés de la même chair que celle du corps charnel. Souvent, les deux ne font qu’un, dans l’émotion et dans la sensation. Tu reconnais entre toutes la troublante tonalité de ces privilégiées chez qui le corps verbal fait « chanter » le corps charnel. Ou le fait crier. Une femme qui, tout en croyant en la puissance du langage, reçoit ce langage de son corps, soit en l’écoutant parler, s’il parle, soit en le faisant parler, s’il se tait, cette femme se tient au plus près de sa vérité de femme. Si elle trouve des mots à mettre sur ses tressaillements énigmatiques, sur son être obscur, réprimé, noué, comme exclus du discours dominant des hommes, ne réussirait-elle qu’à faire glisser un archet sur ces cordes-là, elle se tiendrait alors au plus près de sa vérité.

     

    Ainsi commença ton amour de Laba. Quand tu reçus d’elle, étrangère, une lettre recommandée. Ce n’étaient que quelques mots, d’une graphie élégante, sensuelle, qui donnait une peau aux consonnes et un regard aux voyelles, et à la page une respiration calme, de corps entrebâillé. Son langage était tactile et vallonné, un « ailleurs », à la française, dans un pays dont le parler nous est mystère. Tu remarquas que les jambages de ses « M » étaient grands ouverts. Tu en ressentis un vague désir. Elle écrit : « De toute ma chair, je vous lis…» Et ce qui suit, ce ne sont ni compliments ni louanges. C’est, immédiatement, une voix dans ta voix, des yeux dans tes yeux, une façon de dire dans ta façon de dire et, enfin, son corps verbal tourné vers le tien qui se tourne vers lui. Soudain, vous vous rencontrez sans vous être vus, et cela est beau. Cela ne s’explique pas, ce charme d’entre tous les charmes, ce bruissement inaugural de la parole qui fait que soudain deux corps s’orientent l’un vers l’autre, deux âmes, peut-être deux blessures, deux balbutiements confus d’une intuition à nulle autre pareille : « Je vous attendais”.

     

    Depuis, il ne se passe guère de jour sans que te vienne d’elle une lettre recommandée. Une lettre qui, chaque jour, recommande sa musique, ses émois, sa voluptueuse étrangeté d’inconnue à ton impatience de les accueillir. Et chaque jour, tu lui réponds que rien ne compte plus pour toi que d’attacher sa musique, ses émois, sa voluptueuse étrangeté à ta passion de les accueillir. Tu te souviens des « débuts » de Laba, dans ta vie. De ses touchers, d’abord lointains, pudiques, allusifs, certains rétractiles, comme par effarement. Il y avait du froissement d’ailes ou de mouchoirs, dans ses mots. Ils semblaient semer derrière eux des bouts de soie ou de plume. Charnels, ils feignaient de se déshabiller. Romantiques, ils se montraient vêtus, à la hâte. Mais toujours, tu devinais un corps sous leurs voiles qui dansaient, une poésie cambrée, un rien somnambulique. Puis, au détour d’un son plus gémissant qu’un autre, tu voyais un peu de sa confiance illuminée en ce qui vous arrivait s’infléchir en politesse du doute : « Je ne vous dérange pas ? Je ne vous ennuie pas ? Dites-moi… »

     

    Tu écris à son corps verbal. Son corps verbal t’écrit. Chaque jour, par lettre recommandée, elle te recommande son corps verbal, pénétrant, rare, mélodieux. Et toi, chaque jour, tu lui écris que ce que tu lis de son corps verbal, c’est cela seulement que tu as envie de lire. Non seulement lire, mais respirer, non seulement respirer, mais palper, non seulement lire, respirer et palper, mais t’incorporer. Ce qu’elle dit de la femme qu’elle est à l’homme que tu es te met chaque jour un peu plus dans l’état de ne plus pouvoir t’en distraire.

     

    Que ta voix vienne à manquer, et je suis sans forces. » Elle te répond la même chose : « Si tu te tais, je tombe. »

     

    Tu te souviens de tes « débuts » dans sa vie. En ce temps-là, tu pensais : « Quelle femme trouvera les accents, et quels accents faudra-t-il qu’elle trouve pour qu’enfin, une dernière fois pour toutes, je vive l’inoubliable amour ? » L’amour fou, tu n’y croyais plus. C’est une grâce, certes, extrême et meurtrissante, que de l’avoir connu. Mais à l’automne d’un destin, il risque le ridicule de ne brûler que ce qu’il a de feuilles mortes, plutôt que ce qui lui reste de corps combustible.

     

    Les embrasements insensés n’ont pas d’âge, mais leur beauté en a un, qui les flétrit et est impitoyable. En vieillissant, les équarris d’amour, les torturés de noces gardent dans leur chair quelque chose de la jeunesse perdue des orgasmes, surtout lorsqu’ils furent partagés. Mais l’amour fou, ce n’est pas que cela. C’est aussi, quand l’amour dresse son bûcher pour deux, notre vœu, « mûrement irréfléchi », de ne pas lui survivre. Et il n’est pas rare alors que ce soit pour nous comme une bénédiction douce, ou une caresse à en pleurer, mortelle par éternité, que de nous savoir prêts à quitter dans l’amour ce monde plutôt que de voir ce monde nous faire quitter l’amour.

     

    Cette morsure délicieuse de l’abolition de soi dont seul, en amour, l’amour fou a le secret, nous n’en guérissons jamais vraiment, quoi que nous fassions, et même quand nous comprenons qu’elle appartient à notre passé. Fabuleuse séquelle de l’absolu passionnel, notre imagination de ce que sera notre dernier amour ne peut s’empêcher, parce qu’il est le dernier, de le vouloir tel qu’il diffère de tout ce que nous avons connu jusque-là. Il ne sera pas fou, sans doute, mais il sera l’amour que nous n’espérions plus. Cet amour sera dit et annoncé et scandé sur un mode qui ne nous rappellera rien des séductions auxquelles nous succombâmes, ou des élans que nous ne pûmes réprimer. Il inventera des mots qui nous obséderont avant de nous enfiévrer, des gestes qui seront aussi pénétrants et enveloppants écrits par le corps qu’ils le seront s’emparant du corps. Cet amour sera un art et il sera une lancinance.

     

    Il sera un art d’attacher le corps verbal, et charnel, de l’un au corps verbal, et charnel, de l’autre, et il sera la lancinance de cet art. Il sera une fascination, et le sang, la moiteur, le spasme entêtant de cette fascination.

     

    De son corps écrivant, Laba détache un à un les blasons, qu’elle glisse dans l’enveloppe. Enveloppe au départ, étui à l’arrivée. Ouvrir sa lettre, c’est déjà en voir sortir un moment de son regard, te fixant, de ses mains, t’attirant, de ses seins, se soulevant. C’est s’étourdir d’une odeur qui est une voix, d’un désir qui est un murmure, d’un souffle qui est un gémissement. Ses lettres se boivent autant qu’elle se lisent. Elles se mangent de chaque mot dont elles palpitent, de chacun d’eux qui se désigne comme une parcelle du corps charnel tombée du corps verbal, avec lui.

     

    Ses lettres dansent sous tes yeux. Une danse lente, une statue animée, démoulant, geste après geste, sa chair emprisonnée. Ses sonorités dessinent entre elles, solidaires, des mouvements dont ton corps, miraculeusement, devient le lieu. À lui répondre, tes mots tremblent, s’avancent vers ses mots comme pour les enlacer. Ils les enlacent, effectivement, les étreignent dans leur chair de mots dansants, qui, en dansant, se dénudent. Elle se dénude de chaque lettre écrite, avec tout son corps, toute son âme, qui est corps ému, vibrant de la chose dite, de la chose déjà dite, et encore à dire.

     

    Tu crois que dès vos premiers mots, vous vous êtes aimés. Mais vous ne vouliez pas le savoir. Vous vouliez nourrir le pressentiment, « aggraver » le trouble, épier vos érosions, vos failles, les multiplier. Maintenant, vous vous aimez, n’en pouvez douter. Cet amour a commencé, et sans vous l’avouer, vous faites en sorte, afin qu’il ne meure, qu’il reste enraciné dans son mystère d’amour commençant, qui refuse d’être le commencement de la fin de l’amour. La beauté de cet amour, c’est que sa montée, sa progression, soient, à tout instant où vous en êtes dévorés, renvoyés par vous à son commencement. Les mots ont commencé de vous unir. D’une lettre à l’autre, ils s’allongent, les tiens vers et dans les siens, et inversement. Corps verbal contre corps verbal, vos corps charnels se frôlent, se touchent, développant des sensations qui les échauffent, les humectent, tendent à les conjoindre. Chacun de vos mots sécrète son liant, son secret d’adhérence entre elle et toi. Chacune de vos lettres fait attache de ce qu’elle insinue, infiltre et dépose en vous, patiemment, de paroles engluantes, belles de l’être. S’écrire, c’est resserrer chaque fois d’un cran, autour de vos corps, la ceinture des mots, de ce cuir des mots qui est celui de vos peaux. Qui est celui de vos peaux se découpant d’amour, vous ceinturant toujours plus étroitement d’amour, cran après cran.

     

    Vous savez ce que vous voulez, elle et toi. Vous voulez un amour que vos corps, le verbal et le charnel, ne pourraient comparer à ce qui fut, dans vos vies séparées. D’ailleurs, vous ne le voulez pas, vous n’avez jamais eu à le vouloir. Dès les premiers mots, il vous a voulus, elle et toi, il s’est imposé à vous comme le seul possible, et le seul ne souffrant de comparaison. Et vous l’avez subi, délicieusement, vous l’avez exhorté, du fond de vos corps en amour, à être cet amour-là, inexorable, envahissant, que vous aimez subir, dont vous aimez, à l’unisson, qu’il vous condamne à le subir, délicieusement. Vous ne savez où vous allez, avec cet amour, mais vous y allez. Vous allez à l’impossibilité de vous en abstraire, de vous en distraire. Vous allez à la suave impossibilité de respirer hors de lui, de vivre sans lui, de vous alimenter, de vous abreuver d’autre chose que de sa substance amoureuse. Vous produisez vous-mêmes, comme en une sensuelle autarcie, ce qui est vital à votre amour, ses besoins en volupté, en romantisme et en concupiscence. Vous refusez de les puiser là où ce n’est pas votre amour qui les produit. Vous ne vous dites donc pas que cet amour, vous le voulez ainsi. Car de chaque mot que vous vous dites, il se dégage de lui-même comme tel. Il a le visage de cet amour qui vous fait lever le matin comme si l’amour allait vous recoucher aussitôt, et vous coucher le soir comme si le matin du lendemain, on devait vous retrouver morts d’avoir vécu, toute la journée de la veille, dans l’amour de votre amour. J’entends par-là que vous vous endormez avec cet amour, et que vous ne vous réveillez que pour ne penser qu’à lui le reste du temps, et qu’à faire dépendre votre existence de la dépendance dans laquelle vous met votre amour, à Laba et à toi, le vôtre, rien que le vôtre.

     

    « Je suis possédée… », dit-elle. Tu lui réponds que tu l’es. Vous l’avez sans doute été au même moment. Ce que vous êtes, vous le partagez. Ce que vous devenez, sous l’effet de l’amour, vous l’emmêlez, indistinctement, le mélangez, et vous vous regardez fondre dans votre unique creuset. Peut-être déjà avez-vous un œil pour ne vous imaginer, vous préfigurer, que solubles, l’un dans l’autre…

     

    Vos mots ont ouvert la voie à l’amour possédé. Ils ont fait l’amour à vos corps en amour. Ils continuent de le faire, par pressage du fruit verbal dans le fruit charnel, par ruissellement du jus des deux. Ils le font par distillation combinée de ce qui, goutte à goutte, verse l’amour en vous. Tu lui écris la saveur de sa chair, et du même coup sa chair coule. Vos mots s’écrasent en douceur, sans violence, les uns sur les autres, et il en résulte votre épanchement.

     

    L’amour vous possède. Vous en êtes possédés. Vous n’avez pas idée de ce que cela veut dire. Mais vos corps agissent selon ce que cela veut dire. Les mots de vos corps entreprennent la possession. Dans votre obscurité de corps, on les sent se glisser, se traîner, s’étirer, vous creuser de votre envie de vous posséder, d’étendre sans cesse l’empire du corps aimé sur le corps qui l’aime. L’empire de l’amour sur l’empire de l’amour. Vous êtes troués et façonnés et hachés de l’intérieur par l’obscure et maniaque main-d’œuvre de votre amour au corps, s’employant à vous agréger, elle et toi.

     

    Vos mots tissent la possession, ils la métissent de vous, de vos désirs, de vos émois, de vos envoûtements d’abord croisés, puis agrégés. C’est arachnéen, plus l’humidité, plus vos transpirations. Par vos pores, vos mots perlent autant qu’ils parlent. Ils perlent de vos hautes températures, ils parlent cette langue des hautes températures du corps et de l’âme qui est votre langue d’amour à vous. Cette langue, vous n’en parlez plus d’autre, ne le pouvez plus. C’est elle qui, chaque jour et à chaque instant de ce jour, fait entrer un peu plus en toi, son être de chair et de souffle, s’appropriant ta chair et ton souffle, les emportant avec lui, en toi. Tes mots écrivent ses jambes. Ses mots te les postent. Tes mots cherchent ses lèvres. Ses mots te les écartent. Tes mots guettent son ventre. Ses mots t’y aventurent. Tes mots capturent son regard. Ses mots te l’approfondissent. Tes mots passent sur ses reins. Ses mots les y enfoncent. Tes mots sondent sa gorge. Ses mots les y enlisent. Tes mots vont à ses sources. Ses mots les en enivrent. Tes mots bégaient l’amour. Ses mots le font chanter. Tes mots s’égarent en elle. Ses mots se les situent, se les implantent, s’en transpercent. Et pendant ce temps-là, à la faveur de la nuit – une nuit d’une soie noire et assidue, vos mots font se rencontrer vos sexes, les frottent l’un à l’autre, et c’est si bon, si bonnement magique, ce voisinage des sèves, de ces trop-pleins de vous, à ne savoir qu’en faire, sinon, bien sûr, l’amour, à ne savoir qu’en dire.

     

    Ce que cet amour possédé doit d’incarnation aux mots, vous l’éprouvez chaque jour, elle et toi, vous vous brûlez à l’éprouver. Vos mots possédés ont décidé de votre amour de possédés. De lettre en lettre, d’aveu en aveu, d’offrande en offrande, vos mots ont privé cet amour du droit de changer d’amour. Il est possédé, torsadé de vous, qui êtes possédés de lui. Ils en ont instruit la fatalité, dans une sorte d’engendrement sans fin de la chair par la chair, du verbe de chair par le verbe de chair, de l’âme de la chair dite par l’âme de la chair redite, répétée à l’envi, jusqu’à l’obsession.

     

    Vos mots jouent de cette particulière musique des fonds de corps qui liquéfie celui, celle qui l’écoutent. Vous écoutez vos mots vous liquéfier d’eux. Vous les écoutez vous unir par mouillements lascifs, par incontrôlable dégorgement du plaisir, lorsqu’en saute la bonde : ces sucs, ces « breuvages des dieux » dont tu as, dont elle a la licence. Et dont aucune goutte ni traînée ne sera perdue, d’où qu'elle vienne, le jour où dans sa bouche sur ta peau, tu rinceras ton corps de son excès d’amour, de ses joies de noyante, de tes joies de noyé.

     

    Vous êtes dans le sacré de l’Absorption. Il y a de l’« ardente » éponge dans votre amour. Il y a de la prédisposition à retenir en soi ce dont l’amour reçu vous inonde. Ce dont l’amour donné vous submerge. « Je suis trempée de toi », dit-elle. Et, toi, tu es cet amour qui s’imbibe d’elle en même temps qu’elle s’imbibe de lui. Et c’est ainsi que vous vous aimez, vous désaltérant de vos corps qui se vident, en vous imprégnant de ce qui s’est vidé de vos corps. Et c’est ainsi que vous vous aimez, en vous décomposant d’amour incroyable pour ne vous posséder que mieux d’amour croyant.

     

    Avec elle, tu es dans le sacré de l’Appétence. De l’appétence assourdie, sublime, et inconsidérée. Et tu obéis aux plus impudiques insistances de ton être aimant. Et tu les devances. Ton objectif suprême, c’est de commencer avec ce que tu ne vois pas de sa chair en amour. Avec cette chair de sa chair que sa peau te cache. Tu voudrais, par la grâce de ta passion de l’interner en toi, jusqu’en tes renfoncements sans nom ni visage, accéder à chacun de ses organes, en devenir l’ensorcelé goûteur, le suceur africain, le parfait, quoique insatiable, célébrant. Tu voudrais de ses entrailles dans tous leurs états faire à la fois ton berceau et ta tombe, le lieu rêvé tantôt de ton amour de vivre pour elle, tantôt de ton désir de mourir d’elle. Tu voudrais qu’à ton amour elle fasse une place en ses veines, en ses canaux, en la sombre et impénétrable beauté de ses méandres, ces méandres qui, par ta voix, par chacun de tes mots, de haletante incantation, semblent te dire : « Viens, épouse nos courbes, nos sinuosités, nous te conduisons aux origines de son amour brûlant, coulant, ineffable. » Tu voudrais, en son monde organique, non point seulement l’allécher de t’y perdre, mais aussi jouir qu’il t’y engloutisse s’il est une mer, t’y ensevelisse, s’il ne l’est pas. Tu voudrais porter un à un, à ta bouche, ses délices des ténèbres, les mollir de baisers, leur dédier un poème bizarre, lacustre et gustatif, qui commencerait par clapoter et s’achèverait en salivant.

     

    « Tu vois comme je t’aime… Tu le vois, que je t’aime comme tu veux que je t’aime, ainsi que nous voulons nous aimer. Je t’aime, tu m’aimes, nous nous aimons enfin sans tenir compte des limites que met la bienséance à la passion, la raison au vertige, la règle au dérèglement, et l’assouvissement à l’insatiété.

     

    Je t’aime en totalité, en ton immensité, jusque dans les régions les plus inexplorées de cette immensité de chair et de sang. Je t’aime sans soustraire un seul de tes états de femme, un seul des rôles joués par chacun de ces états, à mon envie de t’aimer pour ce que tu es pleinement, non pour ce que tu es partiellement.

     

    Je t’aime avec cette constance dans l’insensé qui n’appartient qu’à ceux dont l’amour ne s’assigne de bornes. Je t’aime avec le désir d’être de cette douce alchimie qui transforme ton corps ordonné pour vivre en corps se désordonnant pour aimer. Ton corps compréhensible en corps insondable. Ton corps de femme qui cherche le sommeil en corps de femme m’empêchant de dormir. Ton corps recroquevillé d’amour muet en corps d’amour dépoitraillé de cris.

     

    Tu vois ce que tu me fais t’écrire. Tu vois ce que tu me fais absolument t’écrire. Oui, c’est toi, corps verbal dans corps charnel, qui me fais écrire ces choses qui dépassent aujourd’hui mon entendement d’hier et même d’aujourd’hui. Je n’avais plus la saison de les écrire, et je les écris. Je n’avais pourtant plus la tropicale morsure de les éprouver, et pourtant je les éprouve. Tu rends à mon feu d’autrefois un peu de son enfer et à mon feu de naguère beaucoup de ses phénix.

     

    Tes lettres sont ma seconde peau. Je suis deux fois épidermique. Par ma peau qui aime ta peau. Par cette peau épistolaire de toi se détachant de ta peau qui m’aime. C’est ta peau écrite s’accolant à ma peau charnelle à son tour t’écrivant qui commande à notre amour possédé. On ne peut s’aimer ainsi sans se déposséder de ce que l’on est pour le donner à l’autre. On ne peut s’aimer ainsi sans se reposséder de ce que l’on reçoit de l’autre. Le lieu de passage entre le don que je te fais et celui que tu me fais est notre peau charnelle, rendue poreuse, éperdument perméable par notre peau écrite, dont, sans répit elle s’enveloppe, se recouvre ou se greffe. Je n’ai pas besoin de me torturer pour te dire tout cela. Tout cela a une âme, et elle chante. Tout cela a un corps, et ce corps va à ton corps comme le chantre va au chant, le vin va à l’ivresse, la sève va à la feuillaison, et comme ma semence va en toi et ne se perd qu’en toi.

     

    Notre amour est né dans les flancs du langage. Dans son brouet génésique. Dans son trouble érogène, inclassable, sa sourde mélodie, ses accords ondoyants entre le sens et la chair du sens, entre sa syntaxe qui décrète et ses sonorités qui s’abandonnent, entre sa claire vertu qui est de dire le plus exactement possible et sa grâce voilée qui est de dire le plus bellement possible. De dire raisonnablement les choses telles que l’on pense qu’elles sont, de dire déraisonnablement l’amour tel que l’on s’émeut qu’il est. Notre amour est né là, où les mots qui se font l’amour sont plus forts que ceux qui se font la conversation. Sans le pouvoir des mots de se concentrer dans les endroits les plus sensibles de notre corps, en vue d’y déposer notre amour, nous n’en serions pas à nous aimer comme si cet amour était immortel, et comme si ce n’était qu’en tant qu’il nous possède que nous pouvons écrire qu’il est. Car au commencement, nos mots de possédé des mots firent l’amour en nous, en notre chair, afin que nos chairs entre elles fassent l’amour, en possédées. Nous ne posons jamais la question de savoir si la chair est la chair et si les mots ne sont que des mots. Nos mots d’amour et notre chair en amour sont d’un seul tenant. Nos mots n’étaient pas que préparatoires à notre amour. Ce sont des mots que leur présence en nos corps a depuis longtemps sexués et sensualisés. De leur présence en nos corps, nous ne pouvions tirer que notre amour corps à corps.

     

    Et maintenant, nos mots ne cessent de fournir du désir à cet amour, et de l’accouplement à ce désir. Nos chairs qui s’écrivent sont des chairs dont la conjonction est excitée, approfondie et renouvelée par ce qu’elles s’écrivent.

     

    En grammaire, on dit de certains mots qu’ils sont copulatifs. Mais en notre grammaire à nous, amoureuse, où le mot et la chair se confondent jusqu’à atteindre ensemble au plaisir, copulatifs ils le sont vraiment et voluptueusement. Ils nous relient l’un à l’autre, et c’est alors que l’un dans l’autre s’emmêlent nos corps reliés.

     

    Je m’adresse à tout ton être, sans faire de distinction entre ce que j’en vois et ce que je n’en vois pas, entre ce qui m’y enchaîne et ce qui m’y libère. Rien de tout ce que j’ai écrit n’implique la sauvagerie ni le stupre.

     

    Quand c’est obscène, c’est du même désir que le désir de disparaître en toi.

     

    Quand c’est licencieux, c’est de la même ferveur que la ferveur de disparaître pour entrer en composition avec toi.

     

    Et quand c’est amoral ou immoral, c’est de la même jouissance que la jouissance qui me pousse à la fois à disparaître en toi, à entrer en composition avec toi et à vouloir être possédé de toi.

     

    Et dire que cet amour c’est ta douceur qui m’en dessine les mouvements les plus osés. Et dire que cet amour c’est ta douceur qui m’en inspire les chants les plus dévergondés.

     

    La douceur de Laba est infinie. Sa douceur peut tout. Tout lui réussit lorsqu’elle te dit l’amour, et lorsqu’elle te le fait. Sa douceur est à elle seule un corps, une âme, un art, une religion de l’amour tel que tu aimes qu’il soit l’amour : possédé, resserré, à ne pouvoir s’en affranchir, sur ses noces, sur son noyau nuptial, insensé. Sa douceur vous entrave, elle et toi, avec douceur. Sa douceur te dicte avec douceur la conduite à suivre pour vous entraver, l’un et l’autre, de votre amour. Sa douceur est obsédante de la douceur avec laquelle elle t’écrit qu’elle te veut, et qu’elle veut que tu la veuilles. Sa douceur te monte à la tête en liqueurs propices à l’amour. Et quand elle en redescend, c’est pour que des pieds à la tête te soûle la douceur de son amour de toi. Sa douceur est toute-puissante. Elle règne, déployée, sur les choses de ta chair, sur celles de ton esprit. Elle les dulcifie. Elle les dulcifie et les lubrifie afin de rendre plus faciles d’accès, l’un à l’autre, vos abîmes d’amour, ce que vous ne pouvez en voir avec vos yeux, ni en saisir avec vos luxures. Une douceur comme celle-là, si conquérante, si envahissante, si douée pour vous entortiller dans la même peau sans espoir de désentortillement c’est un monstre de douceur, c’en est la douce monstruosité, sapide et inouïe.

     

    Avec elle, tu apprends la douceur à quoi rien ne résiste, à quoi rien n’est impossible, ni la transgression en douce des tabous endurcis, ni le doux délice d’offenser toute pudeur. Tu apprends, par amour éperdu, la douceur révélée de sa chair et les divines propriétés de son doux ventre, où ne cesse de remuer son doux animal, doucement te dévorant, par amour de toi. Sa douceur charnelle, du fond de sa chaleur de femme, te murmure, te chuchote, te bégaie l’extrême de l’amour, son intime besoin d’être, par la douceur, plus fou qu’il ne le serait sans elle. Tu te vautrerais dans la fange si sa douceur, doucement, te le demandait. Tu jetterais bas ton éducation, tes principes, et ce qui te reste d’insertion dans le monde des gens sachant bien se tenir si doucement et excessivement sa douceur te le demandait. Elle est possédée de tes excès devenus doux, par amour de sa douceur, et toi, tu es possédé de sa douceur, devenue excessive, par amour de tes excès.

     

    Sa douceur te bande, puis elle te détend, te relâche, te renverse pantelant dans son amour de toi. Sa douceur est un dieu de la douceur, disant dans ses entrailles le bien et le mal, le bien étant de s’aimer sans mesure, le mal étant de s’aimer mesurés. Tu es dans son haleine unanime et chaude et douce, dans le doux de son souffle embué d’extase. Tu es dans le velours dont elle veloute sa parole, ses écrits, son corps et son enveloppement de toi, tu es dans son satin vocal, dans ce satin de bouche et de lèvres et tous les touchers dont langoureusement elle satine sa peau, quand elle l’approche de toi, possessive de toi.

     

    Tu es gagné, à chaque instant, par ce génie de la douceur, qui ruine jusqu’à vos esquisses de résistance, en fait des modèles de consentement de chaque instant. Vous ne vous résistez plus, et il y a dans votre façon de ne plus vous résister, la secrète et douce violence de pousser cet abandon à s’abandonner toujours plus, à se faire abandon pour la seule jouissance de s’abandonner. Cela fait bien longtemps que vous vous rendez l’un à l’autre sans avoir combattu. Il n’a peut-être fallu qu’un mot, issu de sa douceur amoureuse et charnelle, pour que toi et elle, ensemble, vous déposiez les armes, celles-là même, sans doute, qui avaient servi dans d’autres guerres, amoureuses. Et maintenant, vous êtes dans le doux plaisir de la reddition sans compter, inconditionnelle. Vous êtes dans sa double béance, ouverte à vos remplissements d’amour, en douceur. Votre combat, le plus doux des combats, c’est pour la possession, celle qui ne craint plus ni la défaite, ni la mort. Et tu dis « Sa Douceur », comme on dit « Sa Grâce », ou « Son Altesse », ou « Sa Majesté ». Tu dis « Sa Douceur », comme bêtement tu bredouilles « Ma Femme », « Mon Amour », « Mon Adorée ». Car sa douceur n’est pas comme les autres. Tu ne savais pas que la douceur pouvait contenir et libérer autant de désirs de l’ordre des désirs auxquels rien ne résiste, autant de passions de l’ordre des passions auxquelles rien n’est impossible. Et maintenant tu le sais, qu’il est des douceurs d’aimer qui atteignent à ce que n’atteignent ni la furie ni la débauche d’aimer. Tu le sais par l’amour possédé. Cet amour possédé est un amour sans théâtralité, sans gesticulations, sans arrogance bestiale ou dépravatrice. Son immodération est lente, et comme engluée dans sa douceur, dans une sorte de passion d’en dessous s’appliquant à retenir en elle le plaisir, à donner du plaisir à ce plaisir, de la volupté à cette volupté, à prolonger l’amour après le délice, à ajouter du délice d’amour à l’amour délicieux. Non, sa douceur n’est pas comme les autres. C’en est une interminable. C’en est une inlassable. C’en est une luisante, dans les reflets de laquelle tu te regardes chavirer, sombrer de désir, avec ton visage de mourant de désir penché sur son visage de mourante pareillement. C’en est une, qui, doucement, monte à l’orgasme, s’y déchire de cris, et de déluge, puis s’en retourne louvoyante et plaintive, à ses recommencements. C’en est une qui s’applique sur la chair rassasiée à la reconduire à la chair gourmande. C’en est une qui continue à dire si bien l’amour lorsque l’amour est fait qu’en le disant elle le refait. C’en est une dont le pendant à l’amour possédé qu’elle te donne ne peut être qu’une adoration, possédée de l’amour que tu donnes et reçois.

     

    Votre amour se ramasse, se contracte sur lui-même, par adoration charnelle. Cet amour est fou, sans l’ostentation de la folie. Sa folie est filtrée, condensée sans cesse par l’adoration. Sans cesse rentrée dans son obsession, dans l’essentiel de son obsession par la douceur vorace, adorante et charnelle. Cette sorte de piété sans Dieu qui cherche et trouve dans le caressement indéfini des corps amoureux un espoir de damnation plus beau que l’espoir de rédemption, une joie de se perdre plus vive – et plus durable – que celle de se sauver.

     

    Telle est sa douceur, la douceur de ton Amie. Telle est sa caresse, longue, lente, te ramenant sans heurts sur sa chair, dans sa chair, pour t’y enfermer. Telle elle est, se glissant sur ta chair, dans ta chair pour n’en plus sortir. Telle elle est encore : une appropriation en mouvement, tout en courbes, en insistance de courbes. Tout en empreintes de sa chair dans ta chair, en persévérance d’empreintes. Tout en rabattement de ta peau sur sa peau, en obstination de rabattement. Tout en douces injections en toi de son amour injecté de toi, tout en permanence d’injections.

     

    Il y a comme un mystère de sa caresse. Il y a comme un arcane ancien de la possession, et de la fascination, dont elle se serait emparée à des fins caressantes. Sa caresse caresse en écrivant. Elle caresse en parlant. Elle caresse partout et toujours, de la séparation des corps à la jonction des corps. Sa caresse fait étreinte de tout ce qu’elle te dit, de tout ce qu’elle t’inspire de lui dire. De ses demandes, de tes réponses. Sa caresse vous possède, elle et toi, transe à transe. Elle recule les limites de ces sanctuaires du corps où l’amour se fait. Avec elle, l’amour se passe là où il est inattendu qu’il se passe. Là où ne serait-il qu’une étreinte, cette étreinte est émerveillement. Et c’est ainsi que même vos sommeils s’étreignent, que même vos yeux fermés la nuit s’étreignent, et même vos rêves.

     

    Une caresse comme celle-là, tu la suivrais partout, jusque dans la vase, s’il le fallait, jusqu’au cœur du pourrissement palustre. Jusqu’au suprême péril de te voir la suivre en tous ses penchants et inclinations, y compris les plus funestes, ou les  plus délétères d’entre eux.

     

    Sa caresse semble créée à l’image de la tienne. Ta caresse semble recréée, relancée, doucement réactivée par la sienne. La vérité, c’est que vos caresses s’appelaient depuis longtemps, se tendaient, implorantes, l’une vers l’autre. La vérité, c’est que vous étiez appelés par elles, par leur obscure démangeaison de caresses vouées à se rencontrer, à exercer sur vos corps leur œuvre d’amour, et d’adoration, de quoi dépend qu’ils soient des corps possédés. Laba dit l’Éros caressant. De sa caresse, elle le répète, sans fin. Elle ne fait pas que le dire, que le répéter. Elle se l’administre, elle se l’infuse, s’en perfuse, s’en drogue, tandis que sur la peau de l’amour elle le redistribue. Elle la prie, la caresse d’amour, d’être infatigable. Elle lui impose ou la supplie de l’être, qu’elle s’enfonce dans son corps, ou qu’elle le recouvre, alors qu’infatigable elle l’est. Mais elle impose ou supplie comme pour confirmer, à chaque instant, à chaque mot de chaque geste, qu’elle est une possession. Et que plus tu es possédé, plus tu t’enracines, amant, dans son être d’amante.

     

    Longtemps, tu n’avais vécu que des passions irréfrenées, de celles qui, se fracassant sur leur excès, impliquent que l’on en meure. Des passions jalouses, torturées, quelques-unes suicidaires : toute la trépidation exaspérée des ardents. Elle savait tout cela. Elle en a pleuré. Nos lettres s’interrompent ici.

     

    Marcel Moreau

    in Portrait de l'éditeur en montreur d'ours

    Les Amis de l'Éther Vague, 1999


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