• Gérard Lemaire

     

    Robert Roman,  "Gérard LEMAIRE, un poète à hauteur d’homme (éd. Le Contentieux, 2019)"
     
     

      Drame voltairien

     Errant sans frontière 

    L'aliénation silencieuse

                
     
    Gérard Lemaire (1942-2016)
     
     
    « Gérard Lemaire, je connais assez bien toute la première partie de son œuvre. Il a édité un recueil au Crayon noir*, en 1976, et un Polder** en 1982. Par ailleurs, il a publié plusieurs fois dans la revue Le Crayon noir et une dizaine de fois dans Décharge jusqu’au n° 69. Ensuite je l’ai clairement perdu de vue, suite à une brouille apparemment dont j’ai oublié la raison.

    Lorsqu’on examine sa bibliographie, ce qu’il appelait ses « volumes », on remarque deux trous, le premier entre 1977 et 1982 et le second, trois fois plus long, entre 1983 et 1997, où il ne publie pas de recueils, alors que depuis ses débuts littéraires, en 1970, jusqu’à sa mort, en 2016, voire d’une façon posthume, grâce au dévouement de sa veuve, Marie-Josèphe Lemaire, sa production est abondante et régulière. On recense une trentaine de recueils (volumes), et des apparitions innombrables en de multiples revues. Pour moi la lutte pour publier des textes n’est pas un « truc » du dimanche mais un travail de tous les jours, et des nuits… écrit-il dans une lettre à Robert Roman (en 1997), l’éditeur du Contentieux, qui lui publiera trois ans plus tard un recueil, et qui signe ce remarquable livre consacré à Gérard Lemaire, fort de ses 400 pages. Autre citation, en pendant à la précédente : Écrire pour moi est souvent un temps volé sur cette existence maniaque, une velléité, une tentative de reconstitution… (« Journal patagon », 1980-1981, inédit). L’auteur écrit sans cesse et cherche de même la publication. Ceci conjugué à une rage existentielle constitue une première clé du personnage.
    Gérard Lemaire, né en 1942, possédait pour nous autres, au sein du Crayon noir, dans la génération qui suivait la sienne, une véritable aura. Il avait adhéré au Parti communiste en 1966 et s’était fait exclure trois ans plus tard, après mai 68. Il était parti 4 mois vivre dans un kibboutz en Israël (1966), il avait sillonné dans tous les sens pendant presque deux ans l’Amérique latine (1969-71). Jean-Marc Carité, quelque part, notre mentor sur le compte d’auteur et l’édition, lui vouait une grande admiration. Il sera son premier réel éditeur (au Bouif’s club, puis chez Utovie), en 1972, et 1973, après un premier compte d’auteur à Saint-Germain-des-Prés. En outre, Gérard Lemaire publiera sur une presse à bras la revue Nomades (4 n° entre 1974 et 1979). Et il organise aussi en juin 1974, près de chez lui (Saint-Quentin dans l’Aisne) une rencontre à Merlieux-et-Fouquerolles, à laquelle l’équipe du Crayon noir au complet participe. Enfin il publie chez Fédérop en 1976 : « Journal d’un chômeur » (2000 exemplaires). Toutes choses qui lui conféraient un halo certain. Il se voulait « poète prolétarien », il se sentait faire partie de « tous ceux-là qui croupissent dans toutes les villes crépusculaires du monde, sans aucune chance de s’en sortir… » Ainsi écrivait-il comme un porte-parole des ouvriers, des chômeurs, des vagabonds, des miséreux, une sorte de gilet jaune en avance sur son temps. J’ai relevé le drap sur mon univers de damné / Géométrie d’usines Horizons des toits sans pitié… Avec une forte capacité d’indignation et de révolte. Le fond de sa poésie est avant tout situé là. Ce qui serait un second nœud de son œuvre.
    Mes pas sont dérisoires mouvants / Dans l’insupportable bourrasque des autres / qui sont moi… Ce qui est remarquable dans sa poésie, c’est qu’il n’a jamais adopté la moindre forme. Ses vers couraient sans aucun cadre, ce qui laissait une liberté absolue à son écriture. Ceci pouvant expliquer cela : il ne manquait pas d’inventivité dans la formulation, avec le sens de la reprise et du tempo. Il ne faut pas perdre de vue que si la poésie a pris petit à petit toute la place, Gérard Lemaire était aussi dans un premier temps un écrivain en prose tout à fait singulier, ses divers journaux, journal patagon, ou journal d’un chômeur en sont la preuve. Il sait manier l’écriture de rude façon, vitupérant et houspillant à grands renforts de points d’exclamation. Dans la violence / Dans l’injure // Se cache un / Trésor… Parmi de nombreux témoignages, ceux de Bruno Sourdin et Daniel Martinez retiennent l’attention. Acharnement d’écriture et besoin de publier coûte que coûte indique le premier, redonner aux mots le pouvoir de coller aux maux qui affectent l’humanité, dans ses errements remarque le second.
    Gérard Lemaire prit fait et cause pour les poètes révoltés et insoumis de par le monde, comme Mumia Abu-Jamal, emprisonné à perpétuité en Pennsylvanie depuis 38 ans. …Je ne sais pourquoi la poésie, celle qu’on écrit, appartient aux esclaves, à ceux pour qui la vie est bloquée, ils n’ont pas d’autres ressource… Gérard Lemaire a toujours écrit avec une rage au ventre, contre les écrivains nantis, les poètes en place. Ouvrier chômeur / Poète sans trace des bas quartiers / Homme de nulle part… Sa poésie a enfin de tout temps gardé un côté énigmatique, ou hermétique, ce qui lui conférerait une unité certaine. Comme si les opérations qu’il avait subies aux yeux apportaient du troublé à ses images.
    Ses tout premiers vers : J’ai voulu écrire des poèmes / mais je n’ai pas trouvé les premiers mots et en miroir ce tercet final d’un autre poème : J’écris pour ne plus écrire des poèmes / mais pour faire mûrir des paroles inconnues / oubliées et proches Le livre réussit à mieux définir la personnalité complexe du poète, ce qui n’était pas une mince gageure. »


    Jacmo, Décharge, juin 2019