• Invasion, par François Béchu

     François Béchu

    Invasion


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    Aujourd'hui, je crains l'invasion, l'invasion.
    Le mot même, je le crains.
    Il m'a saisi aussitôt redécouvert et je ne m'en défais pas ! Sans doute est-il en partie le fruit de cette barbarie sournoise dévorant l'air du temps... Je devais donc m'attendre à recevoir une traduction fidèle de ce monde et c'est ce mot qui monte en moi comme une grande marée de solitude.
    Mais ce que je remarque, c'est qu'il provoque au fond la même peur, à même distance et de même amplitude que ma peur enfantine toujours prête à me dévorer !
    C'est peut-être de là, écrire : à cause de l'invasion des grands qui effraie et contre laquelle on veut monter des lignes de mots, mi Sisyphe, mi Pénélope ? On écrirait à la fois pour se défendre et pour récupérer la moindre sensation qui n'aurait pas été partagée ? D'où, alors, l'imagination...

    Face à de terribles réalités comme les inondations vues et emportant des corps, on ne peut pas écrire, là, il est trop tard; on se voit noyé avec les autres, lesté avec tous nos mots.

    Il y a le nombre et la multitude, oui, mais il y a aussi la puissance et l'étendue. Oui, d'accord, j'ai réussi à fuir des fourmilières affolées, des armées de pollen, des nappes de puces, et j'ai tenu secrètes ces péripéties ordinaires. mais le sentiment d'être envahi par un monde qui refuse la poésie, c'est autre chose.

    Le talus est haut. On croyait longer une rivière, la laisser nous enlacer au fil de nos pas, et ce sont des hautes parois de terre bien dessinées avec des engins.

     

    L'eau qui monte n'a rien de l'eau; les gens qui errent n'ont rien des gens.

     

    On a juste envie de poser une question inutile du genre: N'est-ce pas la fin proche de la joie ? N'est-ce pas la limite de la vie ?

    Affleurant maintenant, l'eau portée par les deux talus fait une nappe bombée et bien tendue entre eux; reliure sans titre d'un faux livre ouvert pour rien, posé là dans le décor et qui vous a happé.

    Vous n'avez plus peur de rien; vous êtes défait de tout.

     

     

    François Béchu, 2009

    (texte emprunté à son blog Béchu.écrit)

    Blog Béchu.écrit 


     


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