• Jacques Josse, le veilleur nu

    Le Veilleur de brume, lu par Jean-Claude Leroy

     

    Jacques Josse, le veilleur nu

     

       "Pour parvenir jusqu'à moi je m'occulte"
        Lucien Francœur

     

     Jacques Josse ne sort donc jamais de son pays-âge, Bretagne bizarrement carrossée, mâtinée ce qu'il faut d'une humeur d'exil. Soyons sûr qu'encore il va débiter l'éternité de ce fog coincé entre céleste et tellurien, endroit d'un nulle part où la brume "cherche les jambes raides de l'errant qui s'en balance". Comme un médecin - plutôt légiste - qui approfondirait à chaque deuil sa connaissance du même patient. Année 95, aujourd'hui d'une parturition, La Rivière échappée mariée au Castor Astral lâche son Veilleur de brumes.

    Le texte en question se joue aussi - devrais-je dire d'abord ? - dans une trajectoire qui emmène d'une confidence de Beckett à un aphorisme de Pessoa. D'une certaine sécheresse à un certain panthéisme. Glissement d'une seule lettre, de pierre à prière. Rien que le temps de mettre en cause un devenir immobile.

    À cause justement de ce lien entre lui et le rêve. Et qui fait dire à l'homme se sachant rivé : je veille... Les liens sont aussi les conjonctions sur lesquelles pivotent les phrases de Jacques Josse. Chevilles de son expression. Résumés d'une manie, d'un goût de l'épuré, de la précision qui commence à "Fabrique" et même bien avant. Et qui explique cette "parole sans cesse coupée par la tension - / désir - désir affluent - reflux" (Danielle Collobert)... C'est alors l'érotisme de l'isolement qui veut crier à l'occasion du récit de la terrible solitude sexuelle. Sans autres fantasmes à vivre que des rituels vidés de transcendance, d'amour. L'homme pris à la troisième personne du singulier semble se rétrécir, il habite à peine "entre fœtus et cadavre égaré". Il se réchauffe sans égard. Il écoute ("Je m'approchai du miroir" eut écrit Stanislas Rodanski) Il se traîne aux creux d'une nonchalante rêverie, incapable de crier vraiment son désir informulable. Cri que toutefois j'entends, cri insupportable, éteint dans un mutisme de vieille censure. Là, l'écriture de Jacques Josse insiste, exactement adéquate. Écriture dont la rigueur propre est ce qui fait parler son scribe. J'y vois un squelette articulé, odieusement lubrifié par quelques semence éventée.

                       "Nous nageons (nos os nagent).(in Le Veilleur de brumes)

    Cependant le veilleur se console. Sacralise. Invente des calvaires. Au milieu des rangée de livres il ouvre un cimetière délirant. Soixante tombeaux de carton, chacun fermé sur un écrivain négligé par la postérité. Il rend des visites, procède à des cérémonies. Exhume... Je découvre l'ombre F.A. et l'ombre S.R., deux ombres chéries par... Jacques Josse, le témoin d'après coup, celui qui a soulevé les dalles... Il me revient alors - lui-même le raconte dans un entretien - qu'autrefois la mère de Jacques Josse était requise à chaque décès dans son village, car  c'est elle qui lavait les morts. Une fonction que son fils écrivain assume, lui aussi, à sa manière, non moins solennelle. Suite à la dernière toilette du mort il répand le bruit :"on l'a écarté d'exil". Interdiction de quitter le moi, le je ?

    Chaque ombre encourt un traitement fantastique. L'auteur se sait posthume, avant d'écrire, goutte à goutte. Goutte d'une brume qui berce le danger d'être né par ici. Au pays du pays. Antre des ancêtres. Fidèle jusqu'à l'impuissance. Seul. Au nom de la célébration. Nu et tanné. Dans un froid humide.

         "Partout des veilleurs veillent mais auparavant ils s'isolent, créant du vide avec des blancs alentours. Ils font revenir les dormeurs au petit beurre dans une poêle qui ressemble à leur boite crânienne. Ils aiment les morts et la masturbation." (in Le Veilleur de brumes)

     

                                                                              Jean-Claude Leroy
    in Tiens n°3 (1997).

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