• Jean-Loup Trassard et la photographie, un site pour son œuvre

      Jean-Loup Trassard, par Bernard Lamarche-Vadel 
    Vues sur une exposition J.-L.Trassard (été 2010)

    Depuis peu, à la manière d'une floraison relativement tardive de son œuvre littéraire, les photographies de Jean-Loup Trassard ont trouvé de prestigieuses parois où être vues (1), en même temps que le juste éclairage de leur valeur. Avant que des bouquets ne fussent présentés, quelques images étaient écloses, en petite quantité, dans certaines publications de Trassard où le texte toujours est l'allée centrale. Bien qu'il se soit adonné dès son adolescence à la pratique photographique, alors que l'écriture mobilisait déjà son attention, il est clair que l'écrivain par une grosse dizaine de livres, à la manière d'un Michaux, d'un Klossowski ou d'un Louis-René Des Forêts, écrivains avec lesquels il partage un certain type d'attitude morale et pour ainsi dire existentielle, a voulu nourrir une préférence pour les étapes de son exposé verbal et que son œuvre visuelle par lui-même a été longtemps reléguée à la périphérie de son souci et de son effort. Comme cela s'est passé pour ses aînés, il a fallu qu'il soit fortement sollicité pour que Trassard accepte enfin que fussent découvertes en plus longues étendues bien éclairées ses promenades et ses cueillettes. Peut-être a-t-il admis la métamorphose et le complément que représentent ses photographies au sein de son œuvre littéraire où elles furent d'abord discrètement présentées, lucarnes silencieuses où figurait le fond, le rideau de son affaire.
    De livre en livre, les nouvelles dont sont composés les livres de Trassard relatent des attitudes. Attitudes des personnages inventés par l'auteur, attitudes du narrateur, mais aussi attitudes des bêtes, des végétaux, attitudes de la ferme ou du jardin, des champs, des haies ou du ruisseau. De livre en livre, un même et seul projet, sans cesse abordé par la description de nouvelles attitudes, s'élabore, qui consiste, par la grâce d'une écriture souple et sujette à subtils déplacements, à parfaire la fusion organique de la variété infinie des traits de la vie campagnarde observés par l'auteur. Du micro-organisme que représente chaque nouvelle à l'œuvre telle qu'elle se déroule, une même tension se propage et s'exaspère qui inscrit une ligne de fuite à la nécessité d'écrire, parce qu’écrire pour Trassard est un signe de protection sur l’unité toujours menacée, toujours défaillante du monde. Cette défaillance a la forme majeure du temps passé parallèle au temps perdu où s'inscrit l'usure, mot qui revient souvent sous la plume de Trassard à partir d'une défaillance inaugurale : «… car je suis l'enfant délaissé d’une mère bohémienne qui n'a pu se fixer » (2). Et Jean-Pierre Richard dans l'essai qu'il a consacré à l'écrivain a raison de souligner le déplacement au profit d'une condensation de l'image de la mère à l'image de la terre (3), sources toutes deux d'autant de ferveur que de désolation qui protègent : « N'ai-je pas écrit que j'aimais les chemins creux? Ce réseau de galeries sous les feuilles qui permettait de marcher au sein de la terre même et de rester secret. » (4) Nulle grande littérature ni grand art sans une problématique qui en surdétermine les effets, et qui peut n'être qu'un concept, une sensation, qui imprime à l'œuvre sa nécessité, son efficacité. Par là l'œuvre rejoint l’urgence d'une position psychique qui lui confère son unité et au-delà de sa saveur manifeste mobilise ses destinataires dans des virtualités méconnues de leur plaisir.
    Si Jean-Loup Trassard est progressivement reconnu auprès de ses collègues d'abord et d'un public d'amateurs exigeants, qu'il soit l'un des plus grands prosateurs contemporains y aide, qu'il ait réussi une description minutieuse, raffinée et magnifiquement variée d'un périmètre réduit du département de la Mayenne devenu un canton significatif de l'univers y contribue. Mais cette œuvre n'induirait pas sans doute tant d'estime et de respect si elle n'adressait à chacun une lettre nécessaire et occulte dont la lecture des livres dévoile l'empire qui n'admet aucune limite. Ouvrant le recueil auquel ce texte donne son titre, Paroles de laine raconte la déambulation et la fuite du narrateur dans les entrailles d'une ferme où il se cache. Ainsi visitons-nous les bâtiments que le narrateur traverse en découvrant leurs contenus respectifs tous évalués ou commentés selon leur possibilité de dérober l'enfant à la menace d'en être extirpé pour rejoindre l'extérieur que deux gendarmes signalent. La ferme, immense organisme vivant livre ses replis : « J'entrais dans la paille d'avoine, la plus souple, celle qui fourrait les sabots » « … Au large, les choux pouvaient geler, la campagne se dévaster, je savais que nous garderions à la ferme une réserve de chaleur et que la neige, s'il en tombait, fondrait peu à peu sur les toits comme sur le dos d'une bête… », « je m'enfuyais dans la chevelure éparse de la ferme. Le foin de juin s'étant rassis dans les greniers, je me glissais contre les toits. J'y demeurais à plat, écoutant les moineaux marcher juste sur ma figure, sur l'autre face de l'ardoise. Je creusais le terrier où vivre d'une tiédeur montée de l'étable. » Mais cette couverture chaleureuse que représente la ferme appartient pour l'écrivain irrémédiablement au domaine du passé que l'imparfait toujours employé souligne. Et Trassard en quelques phrases qui concluent nous livre le dénominateur commun de son art : « un bord des livres l'ignorance. Lorsque je me suis retourné, mes sabots étaient devenus trop petits, la porte s'était effacée. Les espaces en s'inversant m'ont laissé nu : la ferme qui me cachait maintenant est en moi, assiégée d'oubli plus qu'autrefois par le vent. Je m'efforce de conserver un peu de sa chaleur, de son ombre. Les abat-foin, les trappes, les portes basses, en moi s'ouvrent encore. Mais n'y passe que le souvenir, un fil, que le rouet de la mémoire use. » (5)
    Grande est la tentation en regard de cette nouvelle d'en évoquer une autre que l'on trouve dans L'Ancolie et intitulée Nos murs hourdés de terre. En effet dans ce texte la ferme de nouveau est le motif d'une variation où avec beaucoup de virtuosité l'artiste fait alterner l'irrémédiable corrosion du domaine fermier et la séculaire nécessité d'y porter soins quotidiens. Car la ferme n'est pas un habitat statique mais « pierres cimentées entre elles par la mousse, ardoises que le vent dispute aux lichens, puits où descendent les racines, gouttières bouchées de feuilles, planches que les vers ou les dents font tomber en poudre. L’impression maintenant que ces fermes qui depuis des siècles s'enlisent vont, un jour abandonnées, se disloquer sans avoir révélé ce que chacune d'elles, isolément, entoure. » À cette menace qui prend valeur hyperbolique, le fermier doit, et le récit dénote l'insistance de l'effort, répliquer : « Refaire les ponts sur les ruisseaux, empierrer les chemins, relever les haies, remplacer les barreaux des échelles qui montent aux greniers, dans les champs tenir la terre propre : tout ce travail est une usure. Les mains s'y blessent, les manches se fendent, le fer se tord. » (6) Telle est la spirale qui fait le squelette et l'unité de l'œuvre, jamais manifeste, mais tout y concourt, qui enroule l'infinité des aspects de la campagne sous le registre qui donne vertu métaphysique à ce parcours des puissances de la protection. Sitôt aperçu ce motif : la protection dans tous ses états, qui fait trame obsessionnelle de la somme des livres, alors l'attitude de Trassard s'élève à la hauteur d'une toiture qu'il bâtit, où se protéger pour protéger. L’écriture pour lui est cette tâche, analogue à celle du couvreur, disposant les plages d'ardoises qui protègent le temps des poussées du vent dans les corridors de la mémoire vers davantage de poussière encore. Usure est un beau mot, tabernacle de l'œuvre trassardienne. Avant l'usure, autrefois, à quoi se réfère toujours Trassard, c'était déjà l'usure contre laquelle le sujet toujours solitaire de son œuvre s'est usé et s'use encore, telle est la vie, une compétition incessante des usures qui est la matière même de la vie et de la nécessité d'écrire, qu'une toiture dernière soit édifiée où protéger l'usure du temps perdu. À ce monde qui vacille, se disloque, s'enlise, l'écriture apporte certes réparation, mais comme s'il voulait s'apporter à lui-même la vérité du cadre où s'inscrit son opération, et impliquant que cette preuve serait une protection supplémentaire de la justesse de ce qu'il énonce, l'auteur photographie. La photographie chez Trassard, lovée dans son œuvre littéraire est toujours une posture d'horizon ; cadre ultime et fuyant d'un temps désert et immobile. La puissance de l'abstraction y menace. Et pourtant ce sont vues de vallons et de ruisseaux, de taillis et de frontières, de labours et de prairies. La planéité de la paroi y règne. Il s'agit d'une vision des confins, entendu que pour Trassard ils sont la proximité même de pages étendues, sages espaces où l'image est un pur accomplissement de regard sur de l'espace. À cet égard, les photographies de Trassard dans le monde photographique contemporain sont l'envers d'une véritable culture de l'obstacle. A l'image du lieu de collision où se concentrent les impossibilités du regard Trassard oppose la transparence comme étant l'obstacle lui-même, ce à partir de quoi l'usure commence et la nécessité de composer le geste usant de la protection, vrai geste de la culture supposant d'abord la connaissance qui se déduit chez l'auteur de Territoire de l'action de voir, d'avoir vu. C'est au titre d'un très beau texte : Reconnaissance des dehors et des dedans d'une forêt (7) qu'il faut sans doute accrocher les photographies de Jean-Loup Trassard. Elles sont la reconnaissance des dehors et des dedans des livres qu'il écrit. Elles sont dans la disposition même de ce texte qui court sur deux espaces parallèles où l'écrivain sollicite deux approches de la forêt. À main gauche nous lisons comment un auteur aborde l'écriture d'une Histoire des Forêts Occidentales pendant qu'à main droite nous suivons le narrateur qui chemine dans la forêt. Progressant dans le souci de protéger un site qui est autant une aire intérieure qu'un sentiment géographique et sa connaissance, site de mots, de phrases et de livres, Trassard, hanté par la vérité de ce qu'il protège autant que par l'efficacité des moyens de la protection qu'il assure, aligne en écho du chemin par les mots, la suite des preuves de ce chemin, protégée par la mémoire de ce qu'il a vu, depuis beau temps usé ou en passe de l'être par le temps. Dehors et dedans des livres, la pente douce de la prairie, l'usure de la terre sous le labour hivernal, le secret du chemin creux, la cicatrice intérieure du ruisseau ; les photographies ont cette charge magique de l'énoncer : la plus haute figure de protection au centre dérivant de l'univers de Jean-Loup Trassard est celle du pont, de l'arche qui va du dedans au dehors, enjambant le cours du temps. Ai-je besoin de le préciser, un pont usé, dont les garde-fous sont depuis longtemps tombés dans le torrent, un pont qui appelle l'ultime protection de nos regards sur cette considérable entreprise immensément dressée auprès de ce qui ne fera jamais monument, l'usure du jour, l'envahissement par la nuit dans une mémoire passionnément identifiée aux alentours d'une étable.

    Bernard Lamarche-Vadel
    in Lignes de mire, écrits sur la photographie,
    éditions Marval, 1995.

    (1) La campagne de Jean-Loup Trassard. Centre Georges Pompidou. Exposition du 2 juin au 28 septembre 1992.
    (2) in L'érosion intérieure, Gallimard, p. 196.
    (3) Jean-Pierre Richard, L'état des Choses, Gallimard.
    (4) in Des cours d'eau peu considérables, Gallimard, p. 126.(5) in Paroles de Laine, Gallimard, p. 11 à 24.
    (6) Nos murs hourdés de terre in L'Ancolie, Gallimard, p. 173 et suivantes.
    (7) Reconnaissance des dehors et des dedans d'une forêt, in L'Ancolie, op. cit., p. 31 et suivantes.



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