• Jean-Loup Trassard met sa main au feu

     Jean-Claude Leroy

     

    Jean-Loup Trassard met sa main au feu

    « Si le travail empêche la contemplation, c’est aussi pour cette raison, absolument essentielle : le travail, par définition, est une transformation de la nature. Or, pour contempler quelque chose, il faut pouvoir poser cette chose face à soi ; et la laisser apparaître, sans s’y mêler – s’en faire spectateur apaisé et bienveillant, désintéressé. Au contraire, chez Jean-Loup Trassard, on s’en mêle toujours.

    Et il n’y a d’ethnologie poétique qu’à cette condition. »

    Florent Hélesbreux [1]

     

    Jean-Loup Trassard n’a rien à prouver, il est un des auteurs français d’aujourd’hui dont l’œuvre restera, on le sait. L’auteur de Dormance [2] n’a pas à écrire pour ses confrères ni pour la plume, depuis déjà quelques ouvrages il s’adresse très directement à ceux qui passent, en éveil, et n’ont pas forcément l’œil autrement littéraire. Pour autant la langue de Trassard n’a rien perdu de sa précision, de sa musicalité, de son rythme ; moins précieuse qu’elle ne fût parfois, elle parle plus que jamais. Il la met ici au service d’une mission nécessaire : rapporter certains des usages, des façons des campagnes ; décrire à la fois objectivement et subjectivement une pratique ou un métier oublié, par exemple.

    Non pas qu’il eût par le passé cherché un autre univers que celui des campagnes, c’est d’abord sa contrée de l’ouest mayennais qui est son décor et sa source, sauf une escapade dans le Queyras [3] et une autre en campagnes de Russie [4], il s’est cantonné à son bocage de prédilection, celui où il a grandi et vécu le plus souvent. Non pas que la part d’observation/restitution d’un monde encore contemporain, même si peu central et donc ignoré, n’ait pas été la base de ses ouvrages. Mais voici que depuis quelques textes il resserre son sujet jusqu’à un seul personnage, un seul thème, traçant ainsi de scrupuleuses monographies d’après chaque fois un témoignage recueilli. Monographies quelque peu enchantées par une écriture qui écoute et regarde avant de raconter d’une voix.

    Ce fut la voix du taupier dans Conversation avec le taupier, le patois du pittoresque locuteur se retrouvant sur la page, style parlé aux accents spécifiques et nécessitant ça et là quelques notes lexicographiques. Ce fut le paysan dans L’homme des haies, qui, depuis son âge de retraité, visitait le rétroviseur de sa mémoire, mesurant les différences entre hier et aujourd’hui, entre les pratiques de son fils qui a repris la ferme et celles qui furent les siennes, avec certes des manières de regrets mais sans trop de nostalgie – ça n’est pas dans les mœurs de ce pays-là d’être nostalgique.

    C’est aujourd’hui le forgeron. Dans une adresse au lecteur le narrateur nous transmet les souvenirs d’un forgeron qu’il a connu, qui s’est raconté à lui. « Lecteurs, je ne vous connais toujours pas, tandis que vous qui avez lu jusqu’à cette page connaissez mon désir de mêler forge et mots, c’est une soudure à chaude portée, afin de vous faire entrer à la forge rien qu’en suivant mes phrases. » [5] D’abord apprenti puis commis dix années durant dans des forges de sa contrée, – à Soulgé, à Rieume, au Chêne Sec – puis à son compte, dans le bourg d’Orgères, Alexandre Houssais a passé le gros de ses jours avec le feu, le marteau et l’enclume.

    Alexandre se souvient que, rentré dans l’ombre de la forge avant la reprise du travail, il faisait les gestes en silence, marteau en main, pour s’entraîner à frapper devant, sans que le coup tombe sur l’enclume. Il dit : « On apprenait beaucoup rien qu’à regarder forger, mais il fallait avoir le goût. » [6] Véritable récit ethnographique, Neige sur la forge rapporte les sensations de l’homme autant que le détail de ses gestes. Les diverses tâches inhérentes au métier sont exposées, le ferrage des chevaux en premier lieu : « Les clous doivent passer là où la corne est bonne, surtout ne pas blesser la chair, ou alors le cheval va boiter. Si on est dans le doute, explique Alexandre, on tape à nouveau sur le clou en regardant la tête du cheval, si elle dit « ça me fait mal », c’est qu’il est piqué, on arrache le cou. » [7], mais aussi bien le cerclage des roues de charrettes, l’ablation de la queue des juments (opération appelée sercouage), la cautérisation d’une blessure, ou la réparation d’une marmite quand ce n’est pas de raceler [8] une hache.

    Et puis cette récolte de considérations subtiles ne pouvant là encore être confiées que par celui qui a pratiqué l’art du marteau, où l’on apprend notamment que forger ne va pas sans contreforger : « Bon, contreforger, c’est interrompre la frappe sur le fer pour laisser un instant place à ces coups d’intensité moindre, tout de suite déclinante, puis les coups qui forgent reprennent, bang, bang, bang et bing, bing, ing ing… Vous entendez au moins qu’un rythme est ainsi créé. […] On dit que celui qui ne contreforge pas ne sait pas forger. » [9] Où il est aussi question d’un jeune forgeron qui mettait des rondelles de bouchon de liège entre l’enclume et le billot de bois sur lequel elle reposait. « […] cet artifice […] donnait à l’enclume un son plus clair, plus beau à ce qu’il paraît. Entre gens du métier, ouvriers mais aussi bien avec un patron, ils remarquaient que l’enclume de tel ou tel ne donnait qu’un son mat. “Bien sûr ça travaillait tout pareil mais, nous, on était fiers d’une enclume qui avait un son clair. “» [10]

    Le récit se donne sous le regard bienveillant d’Héphaïstos, dieu du feu et des volcans, qui, à contre-cœur et sur ordre de Zeus, attacha Prométhée – autant dire l’humanité – à son rocher, tel que du moins le raconte Eschyle, grand ancêtre auquel Jean-Loup Trassard rend hommage dans son Eschyle en Mayenne, publié aux éditions Le Temps qu’il fait. C’est aux mêmes éditions qu’est paru en 2014 un riche Cahier Jean-Loup Trassard, comprenant des textes oubliés, des inédits et diverses études consacrées à l’œuvre du maître mayennais. Cahier dirigé par Dominique Vaugeois à qui est dédiée cette Forge sous la neige.

    jcl (Mediapart, )

     

    *

     

    Forge sous la neige, éditions Gallimard, 2015. 14 €

    Cahier Jean-Loup Trassard, éditions Le Temps qu’il fait, 2014. 30 €

     

    Autres ouvrages cités :

    Conversation avec le taupier, éditions Le Temps qu’il fait, 2007. 20 €

    Eschyle en Mayenne, éditions Le Temps qu’il fait, 2010. 20 €

    L’Homme des haies, éditions Gallimard, 2015. 17, 90 €

    À paraître, en octobre 2015 :

    Exodiaire (roman), éditions Le Temps qu’il fait.

    Page JLT sur le site des éditions Le Temps qu'il fait →

     


    [1] Florent Hélesbreux, Les visions impersonnelles incarnées. De quelques sommets de l’écriture intense dans l’œuvre de Jean-Loup Trassard in Cahier Jean-Loup Trassard, Le temps qu’il fait, 2014. p. 127-128.

    [2] Dormance, Gallimard, 2000. Son premier roman, et le plus ambitieux.

    [3] Cf. Ouailles, éditions Le temps qu’il fait, 1991.

    [4] Campagnes de Russie, Gallimard, 1989.

    [5] Neige sur la forge, p. 97

    [6] Neige sur la forge p. 25

    [7] Neige sur la forge p.98

    [8] Raceler : aciérer à nouveau. in Serge Bertin, Dominique Beucher, Jean-Pierre Leprince, Trésor du parler cénoman, Cénomane, 2004.

    [9] Neige sur la forge p. 49-50.

    [10] Neige sur la forge p. 19-20.


    Tags Tags : ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment



    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :