• Jean-Loup Trassard, témoin d'un territoire sans limites

      Jean-Loup Trassard, par  Jean-Claude Leroy

     extraits du film de Pierre Guicheney : Jean-Loup Trassard, comme un ruisseau mayennais

     

    Non pas prophète chez lui ni ailleurs, même s'il a chanté la terre qui est de ce pays comme elle le serait d'un autre, Jean-Loup Trassard jouit, spécialement cette année, dans le département de la Mayenne, d'une certaine reconnaissance qui ne doit rien - j'insiste - à une démarche régionaliste. Écrivain virgilien de l'intime paysan, ethnographe-poète, sauf de rares escapades il opère sur un domaine minuscule où l'humanité en déclin se marie à la nature ouvragée, ou encore sauvage.

    De ses premiers livres publiés chez Gallimard sous l'égide de Georges Lambrichs jusqu'à aujourd'hui, il n'a cessé de raconter la terre où il a grandi et vécu. Non pas à travers des romans, mises en scène à large déploiement, mais dans des récits méticuleux où les éléments et les saisons prennent une place d'honneur au-devant de rares personnages, habitants du cru. Savantes proses qui enseignent ce monde mal vu des campagnes agricoles, ici figées au seuil de leur brutale évolution. Monde qui disparaît, oubliant son rythme de nature, dont l'auteur de L'Ancolie[1] rapporte l'empreinte, l'enseignement.

    Son écriture a su prendre plusieurs chemins stylistiques où toujours la sonorité et le rythme de la langue servent les descriptions les plus précises en même temps que les plus rêvées. Plusieurs types de constructions également, aussi bien la forme du journal que celle de l'enquête, du récit purement imaginaire ou mnémonique, avec toujours à l'œuvre cette main de poète qui, le soir, après avoir gratté la terre, touché le bois, les bêtes, gratte au stylo sur des feuilles volantes les pages de livres futurs.

    « Les secrets de la terre s'infiltraient, tels le mince courant vénéneux qui nourrit la tige des solanées, mêlés au sang qu'ils enivraient. Avec leur apparente joie et ce qu'ils croyaient être l'insouciance, hommes et femmes étaient les proies de la puissance végétale. » [2]

    Une sensualité multiple baigne les écrits de Trassard, prenant son pain dans la terre sous toutes ses formes : du chemin creux à la motte de labour ; dans le bois ou la feuillure des végétaux, herbes, arbres, blé, choux ; dans la carne souple des bêtes de bocage, vaches, chevaux, moutons ; dans celle des gibiers ou des bêtes à terriers, fouines, lapins, taupes ; dans les excréments mêmes - «bise une bouse » ordonne le père à son fils, Joseph, dans L'Espace antérieur - ; dans les nourritures, les fruits, ou encore le vin qu'il loue dans ce très beau récit frisant le fantastique, digne d'un André de Richaud : Hors des lies[3].

    Déjà dans Campagnes de Russie[4], un journal rédigé lors d'un séjour attentif sur des terres dont il avait idée par une littérature qu'il affectionne particulièrement, il notait : « je crois qu'à travers moi c'est l'homme néolithique, penché, qui reconnaît, qui s'attendrit. » Onze années plus tard, sans doute son ouvrage le plus ambitieux, et aussi son premier roman, Dormance, est un texte à trois dimensions. Trassard a imaginé justement la vie des quelques humains qui colonisèrent les premiers la petite parcelle de globe terrestre qu'il habite depuis toujours. Roman néolithique, donc, où il a figuré les appréhensions et les combats du jeune homme Gaur et de quelques autres, les contraintes où ils sont pris. Domestication des aurochs. Chasse aux putois. Construction d'un abri. Et aussi jeux d'amour. L'auteur s'inquiète pour eux, le dit : « Je suis comme un parent, un ami sans nouvelles qui se demande à tout moment que font-ils ? Sont-ils bien ? »

    Car c'est par ailleurs le roman du livre en train de se faire, faisant part des difficultés du narrateur, notre contemporain, à vivre et faire vivre l'écriture. « Gaur avance pendant que je cherche mes mots, les écris, me débarrasse d'eux, en attrape d'autres, jusqu'à ce que la phrase elle aussi se faufile dans la direction que j'espère bonne. »

    Et c'est encore son Livre de ma mère[5], tant celle qu'il perdit beaucoup trop tôt revient dans ces pages comme témoin chéri de l'enfance de l'humanité. « Plusieurs fois j'ai rêvé que je retrouvais ma mère, remontée d'un séjour dans la mort qui était un genre de voyage dont je ne savais rien. » Jean-Loup Trassard avait douze ans quand il devint orphelin.

    Une sorte d'honnêteté foncière toujours paraît le retenir au bord de la pure fiction, si bien qu'il mêle à ses inventions des pans de science exacte, fruit d'une observation rigoureuse croisée avec un savoir cueilli chez les autres, érudits ou voisins. C'est ce qui fait peut-être que ses imaginations les plus innocentes revêtent un aspect de hardiesse enfantine, presque de blasphème, comme s'il avait dû vaincre une timidité scrupuleuse devant l'océan des fantasmagories toujours prêtes. De cette ingénuité[6] - également ruse - découle une fraîcheur de ton fort rare dans la littérature contemporaine souvent marquée par le cynisme, la distance orgueilleuse.

    Ce jeu effronté, Trassard le mène encore en photographiant, car c'est aussi un photographe dont l'objectif caresse les paysages décrits dans ses livres, finissant par y ouvrir d'autres paysages, composés ceux-ci. Avec un regard de tout près, il sait nous faire voyager en rêve, à partir d'installations sommaires, d'interventions espiègles dans un décor familier. D'un chemin creux assis là depuis toujours, ou de la veinule d'un ruisseau serpentant dans l'herbe, il décroche une vision « impermanente », que la lumière fugace souligne une fois à jamais. « À l'image du lieu de collision où se concentrent les impossibilités du regard, Trassard oppose la transparence comme étant l'obstacle lui-même, ce à partir de quoi l'usure commence et la nécessité de composer le geste usant de la protection, vrai geste de la culture supposant d'abord la connaissance qui se déduit chez l'auteur de Territoire de l'action de voir, d'avoir vu. » C'est ce qu'écrivait son voisin et ami, Bernard Lamarche-Vadel, dans un des textes critiques de son ouvrage Lignes de mire[7]. Mais Trassard également recompose des visions enfouies, agencements de jouets ou d'objets fabriqués pour la cause, jeux avec l'œil qui croit savoir et aime bien aussi se tromper. Voyage immobile d'Hippolyte Deume, explorateur de circonstance, ou regard indiscret, sur un reliquaire très intime. L'artiste bricole ainsi des cérémonies magiques, drôlement effectives : elles cristallisent, elles appellent, elles remercient.

    Aujourd'hui c'est un département tout entier qui remercie l'artiste-poète. La très vivante bibliothèque de Mayenne s'appelle depuis longtemps bibliothèque Jean-Loup Trassard et il est venu souvent y partager ses goûts littéraires ou y faire des lectures. L'écrivain-cinéaste Pierre Guicheney, réalisateur d'un beau film hommage, a initié cette Année Jean-Loup Trassard. Des expositions, lectures, projections, conférences ont lieu dans divers endroits. L'artiste s'en trouve assez désemparé, semble-t-il, quelque peu dépossédé sans doute de son propre chantier d'un subtil autoportrait toujours en cours. Il répond pourtant présent et ne regrette pas le temps qu'il s'est donné pour œuvrer, ni celui qui lui reste pour continuer à vivre et communiquer ce pouvoir de vie, pouvoir partageux qui court en lui, comme un ruisseau.

    « J'ai appris que les elfes et les fées parlaient - on le croit- cette langue primitive, oubliée des hommes, pas perdue mais enfouie tout au fond de nos cerveaux descendants... peut-être cela que ma mère voulait me conduire à entendre dans la prairie, elle ne serait pas étonnée si je les avais compris, elle aimait que j'aie des pouvoirs. »[8]

    Jean-Claude Leroy
     Les livres de Jean-Loup Trassard sont publiés chez Gallimard et au Temps qu'il fait.
    Lien : Site Année Trassard
    Jean-Loup Trassard, comme un ruisseau mayennais, film de Pierre Guicheney (© 24 images & Atmosphères Production, 2010).

    [1] Jean-Loup Trassard, L'Ancolie, Gallimard, 1975.

    [2] Hors des lies  in Jean-Loup Trassard, Paroles de laine,  Gallimard 1969.

    [3] Ibidem.

    [4] Jean-Loup Trassard, Campagnes de Russie, Gallimard, 1989.

    [5]  Cf. Albert Cohen, Le livre de ma mère, Gallimard, 1954.

    [6] Rappelons qu'outre son sens le mieux connu, en droit romain l'ingénu est celui qui est de condition libre de par sa naissance.

    [7] Bernard Lamarche-Vadel, Lignes de mire, éditions Marval, 1995.

    [8] Jean-Loup Trassard, Dormance, Gallimard, 2000.


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