• Jean-Pierre Chambon concède « Un écart de conscience »

     Jean-Claude Leroy

     

     « J’aborde ainsi de biais
     tout ce qui peut advenir » 
     
    Comme déposé dans les apparences d’un paysage, l’homme s’interroge sur l’endroit où s’ancre son regard. Qu’y a-t-il vraiment, alors que tout ressemble si facilement à autre chose. Nécessité, sous peine d’inconsistance, de dessiner la forme qui nous retient, de percevoir même la voix qui la traverse.
    Les qualités de lumière que nous rapporte Jean-Pierre Chambon sont multiples, elles composent une gamme de nuances où évoluer en douceur, échappant peut-être à la brutalité des évidences. Exister est donc possible, où mettre son cœur à battre.

    Un écart de conscience« Il ne se passe rien en vérité
    mais au moment où mon regard se pose sur les choses
    celles-ci glissent imperceptiblement sur elles-mêmes
    et m’aspirent dans ce mouvement immobile.

    La bascule a lieu de préférence
    à la faveur d’un relâchement de l’attention
    c’est ainsi que cette singulière attraction terrestre
    se manifeste à ma conscience.

    Si bien que je ne saurais déterminer
    quelle part précisément prend le psychisme
    dans ce subit décrochement du temps sur l’espace
    ce vacillement de l’invisible dont est pénétrée la vision. »

    Il y a celui qui écrit et son tutoiement adressé à cette présence qui nous attache, tous, sans qu’on le sache. Présence ainsi nommée, est-ce une disparue ou ce qui promet d’apparaître en plus d’être là, soupçonnée ? Ce qui tient debout la solitude, c’est cet exemple secret, impalpable, et pourtant jumeau de soi-même, sans les scories. Habitant d’un silence qui n’est pas incorporé, mais entoure, te reconnais-tu ?

    « Cette présence muette est ma loi
    mon lot mon origine
    comme à nous tous »

    Y a-t-il quelqu’un d’autre, pour que son propre écho résonne de la sorte dans l’espace incertain d’un « éveil paradoxal » ? La réponse n’arrive jamais, la poésie est-elle vraiment « l’ennemie intime du rêve » ? comme le suggère Jean-Pierre Chambon, sans détour. Ou est-elle sa plus loyale concurrente ?

    « J’ai senti le temps
    soudainement refluer
    au cœur de la présence exacerbée »

    Une réponse arrive comme le chagrin et comme se concilie la mémoire avec l’irrévocable, pour, dans le murmure de son intériorité aux prises avec le devenir et son envers, clore un ensemble de tâtonnements trop humains. Ni la vie ni la mort, à peine un passage où s’appuyer et trembler.

    « C’est que l’expérience
    n’est que l’approche d’une lisière
    elle mène jusque-là
    sur ce bord dans l’entre-deux
    et n’offre jamais véritablement un passage »

    Une suite de poèmes qui n’en font qu’un, cet écart de conscience, parfois ponctué par une photographie de Christiane Sintès (en parfait accord avec la tonalité de l’écriture), selon la formule de cette collection qui voit peintre ou photographe habiter les pages, au même titre que les auteurs de textes. Une suite de poèmes chargés de dire ce qui ne se peut dire – c’est là une fonction de la poésie. Jean-Pierre Chambon s’y adonne avec talent, développant un art de l’affleurement qui n’est pas récent dans son œuvre. Si j’ouvre Le territoire aveugle 1, un livre de 1990, je retrouve, dans des poèmes sans doute moins elliptiques, la même hésitation devant ce qu’on appelle parfois le réel ; je lis, par exemple : un nœud d’air/se resserre autour de notre gorge/et nos yeux se voilent de larmes. Le corps incertain constitue là aussi le ressort existentiel. Et dans Le roi errant 2, publié en 1995, des poèmes qui ne renient rien de l’écriture à venir (sic), j’en extrais celui-ci :

    « En vain je cherche un orbe
    un angle, une saignée
    l’esquisse d’un bornage
    dans cette déliquescence

    Sur cet arasement le doigt levé d’une tour
    l’égarement d’un frêle appareil
    entre les passes »

    Jean-Pierre Chambon publie depuis une quarantaine d’années, il co-dirige la belle revue Voix d’encre. Sans bruit.

     

    * * *

     

    Jean-Pierre Chambon, Un écart de conscience, Le Réalgar, 2019. 14 €

    Sur le site de l’éditeur : Le Réalgar

    1) Jean-Pierre Chambon, Le territoire aveugle, Gallimard, 1990.
    2) Jean-Pierre Chambon, Le roi errant, Gallimard, 1995.


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