• Jordi Pere Cerdà : Toute langue fait feu

    Jean-Pierre Tardif

                                                                

     


    Jori Pere Cerdà
    par Sylvain Séchet                            

     Tota llengua fa foc,  tel est le titre du deuxième recueil poétique de Jordi Pere Cerdà, publié en 1955 dans la collection Messatges de l’Institut d’Etudes Occitanes. Toute langue fait feu, et pas seulement la langue française, donc : en Roussillon, le catalan avait été illustré, à la génération précédente, par la grande voix de Josep Sebastià Pons dont le recueil Cantilena, paru en 1937, avait été repris chez Gallimard dans la collection blanche en 1963. Jordi Pere Cerdà, né à Saillagouse en 1920, décidera lui aussi très tôt de n’écrire qu’en catalan. Cependant son parcours diffère considérablement de celui de Pons, même si tous deux défendent un catalanisme singulier, au moins aussi lié à la littérature occitane qu’à la littérature catalane du Sud. Mais si Pons est professeur d’Université, Jordi Pere Cerdà, lui, est boucher, puis libraire. Résistant pendant la seconde guerre mondiale, militant du Parti Communiste Français, il sera conseiller municipal puis maire communiste de son village natal. Engagé dans la défense et la promotion de l’enseignement du catalan, il fonde en 1960 le « Grup rossellonès d’estudis catalans » dont il dirigera la revue : Sant Joan i Barres (1974-1978). Le parcours de l’homme et du militant est marqué, on le voit, par des choix et des engagements particulièrement significatifs. Mais que l’on ne s’y trompe pas : si l’on retrouve bien sûr cette implication vitale dans l’œuvre, ni les poèmes ni la prose de Jordi Pere Cerdà ne relèvent de la littérature engagée stricto sensu, encore moins des « œuvres à thèse ».

    L’écrivain a cultivé tous les genres : théâtre, nouvelles, roman. Toutefois la poésie occupe dans son cheminement une place particulière. Abonné à la revue de Pierre Seghers, Poésie (41-45), il commence à écrire en français, voie qu’il abandonne très vite. C’est en catalan qu’est écrit son premier recueil poétique, La guatlla i la garba, publié à Perpignan en 1951, et le catalan sera désormais la langue de toute son œuvre. Ce qui frappe, dès les premiers poèmes, c’est la force, la puissance singulière de cette voix. L’évocation des paysages de Cerdagne, du Capcir, celle d’une Catalogne « entre montagne et plaines » , loin de tout pittoresque, est toujours animée des battements d’un cœur aux prises avec la dureté de vivre. Les images sont celles de la présence la plus concrète, la plus « physique », doublée de la dimension du combat. La beauté des lieux, la beauté du chant ont le relief du cri, la rage de la protestation contre le désastre et la destruction. Ces hautes terres de Cerdagne sont un carrefour et c’est toute l’histoire déchirée des deux côtés de la frontière qui s’y concentre :

    « La vida tenia la cara del poble

     i del seu combat »

    ( « La vie avait le visage du peuple

     et de son combat »).

    On ne manquera pas, en lisant ces vers catalans, de penser à cet autre poète porté par le « vent du peuple », le « zagal de pastoreo » (jeune berger) d’Orihuela, Miguel Hernández, mort en 1942 dans les geôles du franquisme et auteur de l’inoubliable El rayo que no cesa /La Foudre perpétuelle. Mais cette poésie de la présence qu’est la poésie de Cerdà ne se réduit pas, bien sûr, à la présence de l’histoire. C’est la présence totale du monde et des êtres qui hante le poème. Présence charnelle, présence du corps, défi au froid, au vide, à la finitude. Dans la lumière de l’hiver et le froid glacé, le poète dresse un rempart contre la neige : « un noyau de chaleur au cœur des nerfs ». Il y va de « la peau de l’être », et d’un contact difficile mais intense avec le monde, dans la ferveur de vivre. L’expérience amoureuse elle-même, expérience centrale - celle du recueil Dietari de l’alba / Ordinaire de l’aube en particulier - n’a de sens, pour le coeur bouleversé, qu’au cœur du monde. Poésie originelle où l’être et l’univers sont en résonance. Et lisant chez Cerdà des passages tels que :

    « El nostre amor segueix com fa

       el vent i la pluja i el setembre,

       que fa madurar el raïm moscat… »

     ( « Notre amour continue comme le font

       et le vent et la pluie et septembre

       qui fait mûrir le raisin muscat… »)

    comment ne pas penser aux vers « inauguraux » du premier troubadour connu, Guillaume de Poitiers :

    « Il en est de notre amour comme de la branche d’aubépine qui, la nuit, tremble sur l’arbuste, exposée à la pluie et au gel, jusqu’à ce que, le lendemain, le soleil inonde ses feuilles vertes et ses rameaux » (traduction de Pierre Bec).

    Mais malgré l’éclat du soleil, le monde, chez ce poète des hautes terres catalanes, a le visage rude de la pierre et de l’ardoise de la montagne cerdane. Pourtant la mer est présente aussi : c’est, de toute façon, « l’immense mer / du vaste monde ». Et ce n’est pas un hasard si le poème sans doute le plus bouleversant de Cerdà naît de la contemplation angoissée d’un paysage marin au crépuscule: La Catalogne au Cap de Creus, haut moment de poésie qui commence par ces vers :

               “ Escolto el crit d’una gavina

                submergida dins la nit…”

     (« J’écoute le cri d’une mouette

      submergée par la nuit… »)

    L’œuvre poétique de Cerdà a été publiée à Barcelone en 1966 (Obra poètica, Barcino) et en 1988 (Poesia completa, Columna). Les éditions de l’Olivier, plus récemment, ont enfin permis aux lecteurs francophones de découvrir cette poésie grâce aux traductions d’André Vinas. Deux recueils bilingues ont ainsi vu le jour : Paraula fonda / Sens profond en 1998, et Suite cerdana en 2000.

    Parallèlement à son cheminement en poésie, Jordi Pere Cerdà a écrit très tôt des pièces de théâtre où la réalité humaine, sociale, linguistique de la montagne cerdane trouve une expression souveraine. Angeleta date de 1950 : cette pièce, traduite par Jep Gouzy, a fait l’objet d’une interprétation à la radio par Madeleine Attal et sa « Compagnie des douze » en 1954. Elle a ensuite été publiée en français dans la revue « Europe ». Dans sa version française ou catalane, Angeleta aura été la pièce de Cerdà la plus représentée en France, dans le Sud en particulier, et dans la plupart des villages de Cerdagne où les acteurs étaient pratiquement tous originaires de Saillagouse. Plus récemment le théâtre de Cerdà a pu rencontrer une nouvelle audience avec la publication et la représentation de Quatre femmes et le soleil. La pièce avait été créée dès 1964 à Barcelone. Les éditions de l’Amandier ont publié le texte français en 2005. Et c’est en janvier 2007 que la Compagnie du Sarment, au théâtre de l’Opprimé, à Paris, en a proposé une série de représentations, dans une mise en scène de Neus Vila. Quatre femmes aux situations maritales différentes, les hommes absents mais si présents pourtant au cœur des conversations frustrées, et le soleil interdit…Un espoir cependant, un salut dans la parole au féminin. La sobriété et la puissance du verbe de l’auteur animent la pièce, comme dans sa poésie, mais sans qu’il y ait jamais confusion des genres. Car c’est là aussi une caractéristique de l’œuvre de Cerdà : l’écriture poétique, certes originelle, n’a pas envahi les autres formes de création. Les traits fondamentaux de la présence, de la vigueur, de la puissance, restent au cœur de tout ce qu’écrit Cerdà, mais la parole théâtrale ne donne ni dans l’image poétique ni –moins encore- dans le lyrisme.

    De façon très significative, c’est Cerdà lui-même qui analyse la portée de cette distinction des genres dans l’élaboration de son œuvre. Il y procède dans l’avertissement qui ouvre la reprise de certaines Contalles de Cerdanya sous le titre La dona d’aigua de Lanós aux éditions du Trabucaire à Perpignan en 2001. Il montre combien la réhabilitation de la « veu oral » (la voix de l’oralité) à la fin des années 1950 a été pour lui la voie d’accès à l’écriture en prose alors que la tentation, chez les Catalans du Nord en particulier, était de s’en tenir à la poésie. Cerdà écrit, au début de l’avertissement (l’ouvrage n’existant pas encore en français, nous proposons une traduction indicative de ce passage important pour notre propos) :

    « Pour ma part, je suppose que mon théâtre, qui était déjà écrit à ce moment-là (fin des années 50), doit être considéré comme une rupture ; mais la liberté que procure l’usage de la phrase sans les contraintes de la versification, sans la structure qui s’impose dans la représentation théâtrale, la liberté d’une ouverture totale pour l’esprit, doit nous venir de la maîtrise de la prose. »

    Et Cerdà situe dans ce contexte l’apport considérable qu’a représenté pour lui le travail qu’il a mené sur les contes de Cerdagne. Ce seront, bien après les Contalles, trois œuvres qui jalonneront le parcours en prose de Cerdà : les nouvelles de Col.locació de personatges en un jardí tancat (éditions du Chiendent, Perpignan, 1984), l’autobiographie littéraire Cant alt (aux éditions Curial, Barcelone, 1988) et enfin Passos estreits per terres altes (Columna, Barcelone, 1998), son grand roman qui vient enfin d’être traduit en français sous le titre Voies étroites vers les hautes terres et a été publié par les éditions Cénomane en 2006.

    « Une sorte de synthèse de l’ambiance, de la vie, du climat politique et social d’une Cerdagne tiraillée entre deux influences, de pouvoir, de pensée, de structure. Cela vu au travers de quelques personnages et courant sur un siècle, le dix-neuvième, un peu avant, un peu après. »

    Ainsi Cerdà lui-même présente-t-il son roman en quelques mots au début de l’ouvrage. Mais bien entendu Voies étroites est bien plus que cela. Tout l’univers du roman, entre la Cerdagne et Lyon —le pays des soyeux — n’a de sens pour le lecteur que dans la dynamique d’une écriture singulière. Si les premières pages peuvent  laisser attendre un récit « classique », linéaire, très vite le lecteur est bousculé par une structure qui opère bien autrement, à travers de multiples changements de regard, au service d’une perspective qui est celle de la présence  des êtres et des lieux qui se détachent dans l’intensité des divers « moments » d’écriture. On retrouve cette force, cette vigueur caractéristique de Cerdà dont nous avons parlé à propos de l’œuvre poétique, mais elle se manifeste ici à travers une structure inventive dans le champ spécifique de la prose, - cette prose dont l’auteur avait commencé la reconquête par le retour à l’oralité. Et peut-être est-ce bien ce roman déconcertant qui, en fin de compte, dans l’impulsion qui en suscite l’écriture au fil de plus de 300 pages d’une vitalité jamais démentie, donne la clef de toute l’œuvre : l’avancée dans un univers à la fois hostile et passionnément aimé où l’homme n’est mû que par le désir originel.

     

                                                                                         Jean-Pierre Tardif

    in Altermed n°2  (éditions Non-Lieu, 2008)


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