• Journal de Maurice Blanchard (extrait)

     Maurice Blanchard

             Jeudi 5 novembre 1942          


        Maréchal te voilà !
        C’est-i toi lé chauffeur de la battérie ?
    Les gosses chantaient cela hier soir, rue Émeriau, à plein gosier, la nuit était venue, les rues sans lumières sont favorables au chahut, les sorties d’école sont toujours joyeuses et bruyantes, on com­prend cela ! Depuis deux ans et demi bientôt que ce bonhomme nous a été infligé, je n’ai pas encore rencontré un seul de ses partisans. Je parle de partisans fanatiques qui ont l’air de vouloir vous avaler tout cru si vous ignorez seulement le nom de leur idole. Cependant, je n’ai jamais coudoyé tant de gens, ni entendu forcément tant de paroles ; on fait la queue partout, les métros sont plus remplis que jamais, vraiment !
    Les Parisiens ont maigri de quinze pour cent en poids ; l’un dans l’autre, j’ose le dire puisque nous parlons du métro, ce qui correspond à une diminution de quinze pour cent pour la section droite du corps humain, il y a donc douze voyageurs pour dix. Les plus accommodants pour ce régime disent : « Il est vieux, il ne sait pas ce qui se passe ! Son entourage de gredins l’empêche d’être informé ! » Non, pas un seul partisan, dix pour cent de gens le supportent (autant lui qu’un autre) et le reste le méprise. Je ne parle pas des prostitués qui sont légion, hélas ! Mais ceux-là ne fréquentent pas le métro et ne font pas la queue chez l’épicier. Je parlais tout à l’heure des yeux de hiboux que font les partisans, j’ai été de bonne heure sensible à ce regard d’assassin, j’avais cinq ou six ans, je commençais à regarder le monde avec une très grande curiosité et voilà ! je tombais en pleine affaire Dreyfus. Les gens du pays étaient divisés, il y avait des duels, des batailles, des brouilles, des divorces, même. Je me souviens des noms que j’entendais tous les jours : Labori, Génaud Richard, le bordereau, Henry, Picard, Esterazy, ce dernier nom me parut magnifique, il représentait pour moi des pays merveilleux et lointains, je me sentais vraiment un partisan d’Esterazy, je ne sais s’il était une visqueuse fripouille, ou bien un martyr de la science, mais j’ai vu depuis que des électeurs conscients et éclairés me ressemblaient beaucoup. Je ferai remarquer que dans ce petit pays où l’on se battait pour ces noms-là, je n’entendis jamais prononcer le nom de Shakespeare, ou de Bach, et encore mois celui de Virgile (pas le général). Un capitaine condamné pour espionnage crie très fort qu’il est innocent, le pays se divise en pour et contre. Et voilà ! On fait des guerres pour moins que cela ! Cet homme était militaire, et qui plus est, volontairement puisqu’il était officier. Le contrat qu’il avait passé avec l’Armée était un vrai contrat, ce qui arrive rarement, voyez contrat de travail où l’on est libre d’accepter ou de crever. Il est entré là en connaissance de cause. Le petit doigt sur la couture du pantalon, le regard à quinze pas, obéissance absolue sans hésitation ni murmure, tout le monde connaît cela, un supérieur ne peut se tromper. Il est condamné injustement (mettons les choses au mieux), il doit supporter cela, fair play, mon vieux ! Il a eu la chance d’acquérir une culture qui lui donne par définition une grande force d’âme et des objets consolants, des exemples historiques et littéraires de persécutés, Job, Socrate et Jésus Christ, ou la si belle et si ragoûtante histoire romaine, de Tibère à Vitellius. Ce charmant capitaine n’avait-il jamais puni injustement un homme venu dans son rayon d’action par l’effet de cette terrible maladie infectieuse qu’on nomme service militaire obligatoire (professeur Nicolle dixit) ? Enfin, la France prit feu pour une banale injustice militaire ! C’eût été très beau si cette injustice avait été la première en date que l’humanité eût vue ! A bien réfléchir, je crois malgré tout que cette inflammation a été utile car on n’a plus jamais constaté une seule injustice en France. C’est curieux car, depuis, pas mal de gangsters l’ont gouvernée. En parlant, il y a quelques années avec un haut fonctionnaire du ministère de l’Air, il en vint à dire de son ministre : ce voyou ! Je lui répondis qu’en effet il avait une sale gueule de politicien pourri, en le priant de m’excuser pour le pléonasme.
    « Voyons, Blanchard, vous ne savez plus compter ! six combinaisons de quatre termes deux à deux plus quatre trois à trois, vous avez fait dix pléonasmes avec cinq mots dont une préposition. Vous avez battu le record ! »
    C’était un polytechnicien !
    Ce matin, les quais du métro étaient parsemés de prospectus-invitations pour une réunion politique du sieur Doriot. D’après l’allure de leur épandage, ils doivent être projetés du train en marche. Une équipe d’une dizaine d’imbéciles peut donc en mettre partout en moins d’une demi-heure. Je dis au chef de gare de la station Rome que ce n’était pas très propre et que ces messieurs auraient plus de succès s’ils présentaient à chaque voyageur leur gracieuse invitation en enlevant leur chapeau d’abord puis un sourire à la Léonard de Vinci et enfin une jolie phrase comme « Permettez-moi, Monsieur, ou Madame, de vous offrir, etc. ». Sourire silencieux du chef de gare et un ouvrier qui s’était approché entre temps s’écrie : « Jamais, ils ont trop peur de recevoir une bonne baffe sur la gueule », alors le public se rassemble et c’est à qui lancera le plus original défi à la bande à Doriot, comme ils disent.
    Les prospectus Doriotards portent en rouge la marque du parti. Ce symbole est sans aucun doute la stylisation des deux fers de la Francisque mais, et avec moins de doute encore, c’est aussi la stylisation d’une vulve d’un certain âge, voire d’une vulve de ruminant. Je crois bien que Freud, ou son école, a déjà parlé de ces choses.
    En regardant bien l’insigne du maréchal, on est frappé par sa ressemblance avec une verge molle, les fers représentant les testicules et la tige attirée vers le centre de la terre, pend majestueusement.
    Une autre affiche intéressante pour le psychanalyste est celle d’il y a un an et qui montrait le bâton du maréchal posé sur une en­clume, indubitablement symbole de castration, je ne veux pas dire cassure nette, ce ne serait pas dans l’esprit du dessinateur qui l’a imaginée.
    Je crois me souvenir que Freud a rapproché la fleur de lys de nos rois bien aimés de l’organe en érection, avec ses deux pétales ornant la base. Très curieuse aussi me parut l’affiche de la ligue des volontaires, un V, image du pubis, un glaive plutôt fort pour le pubis, avec la poignée à boules, la pointe du glaive atteint le grand trou noir d’un heaume de chevalier qui peut représenter l’entrée de la matrice ou la bouche.
    J’ai remarqué aussi l’insigne du R.N.P. : un flambeau qui crache sa flamme ; solidement tenu à mi-corps par une main robuste, on voit aussi une partie de l’avant-bras, ce qui représente une masturbation énergique et efficace.
    J’en oubliais un autre, celui de monsieur Adolf Hitler, le Trou-du-cul d’un chat.

     

     

        (Est-ce une obsession ?
        saint Jacques de Compostelle
        le bâton du pèlerin
        la gourde et la coquille !
        Concha. Et la higa pendue
        au cou des filles
        pour écarter le malheur et les cuisses.)

     

    Maurice Blanchard in Danser sur la corde, Patrice Thierry-L'Éther Vague, 1994.


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