• L'apport d'Albert Cossery (par Georges Henein)

    Albert Cossery

    L'apport d'Albert Cossery (par Georges Henein)Il n’est pas d’étrangers en littérature. D’une culture à l’autre, alors même que les frontières prennent feu, la grande fraternité de l’esprit confère aux œuvres et aux idées un privilège spontané, une extraterritorialité naturelle qui tient en respect les pouvoirs. Il faut, pour comprendre le sens de ce propos, lire le “journal” d’Ernst Junger, écrit durant les années de guerre, à Paris, où l’auteur faisait partie de l’état-major de l’occupation.
     
    Beaucoup plus résolument que la politique, la littérature aspire et conduit à l’unité. Si nous assistons à une sorte de dédoublement qui s’opère dans certaines littératures dont maints représentants ont choisi de s’exprimer dans d’autres langues que celles de leurs pays d’origine, (c’est le cas de l’Égypte et, singulièrement, de la Roumanie dont une brillante et démoniaque cohorte de jeunes écrivains a entrepris d’étonner Paris), saluons ce phénomène non comme un schisme mais comme un signe annonciateur d’une conscience intégrante qui dominera la confusion des langues et saisira les œuvres par leur essence commune. En mai 1955, au Caire, un groupe d’intellectuels fait paraître, en français et en anglais, un ensemble de textes se référant à Kierkegaard. Il y avait là de quoi exaspérer les maniaques de la littérature intéressée, les grossistes du verbe, braves gens pour qui l’adhésion de la foule suffit à valider une pensée dans la mesure même où l’adhésion de l’individu suffit à la rendre suspecte. Car c'est bien de l’individu qu’en dernière analyse il s’agit. La haine de l’individu est en effet ce qui continue de réunir ces humanistes à rebours lesquels, au nom de leur conception du progrès, assurent assez comiquement la suite des bourgeois scandalisés de jadis. Toute création qui semble sans rapport avec les sollicitations de l’actualité est aussitôt récusée pour délit d’esthétisme. C’est à ce titre d’ailleurs que les éditeurs du cahier Kierkegaard furent plaisamment qualifiés de “scribes accroupis”. Quoi de plus fâcheux que de vouloir projeter un philosophe nordique en pleine béatitude méditerranéenne ? Ne vaudrait-il pas mieux laisser chacun se consumer tout seul, en proie à ses propres problèmes ? La loi du nombre (qui joue pour Paul Bourget et Françoise Sagan mais contre Kafka), l’impératif du moment (qui dicte de bonnes manchettes à un journaliste intuitif mais nous vaut les mauvais romans d’Aragon), l’exigence du lieu (qui débouche tôt ou tard dans le folklore), sont en littérature, les plus trompeurs des critères.
     
    Le mérite de l’Égypte serait de promouvoir et d’alimenter un cosmopolitisme littéraire dont il dépend néanmoins de ses écrivains qu’il ne devienne pas un sombre ragoût préparé avec les déchets de la littérature continentale. Cette crainte est largement dissipée par les poèmes d’un Edmond Jabès, d’un Roland Vogel, d’une Joyce Mansour, qui, pour ne citer qu’eux, assument ce cosmopolitisme non comme une servitude mais comme un gage d’horizon. Aux livres d’Albert Cossery, je crois devoir de plus longues réflexions.
     
    Je me souviens avoir entendu André Malraux représenter l’écrivain comme le mécanicien de son œuvre. Et, de fait, rares sont les romans où l’on ne sent pas, de façon parfois indiscrète, la présence insistante de l’auteur toujours prêt à payer de sa personne, à pousser les feux, à freiner dans les descentes, au besoin, à minuter les catastrophes. Il est bien évident que l’écrivain se définit avant tout par ce pouvoir de dominer le récit, mais il me semble aussi que le grand art consiste pour l’écrivain à rendre imperceptible l’exercice de son pouvoir. Dans ce sens, un auteur devrait se garder de préciser après coup quelles ont été ses intentions. L’aventure à laquelle il a servi de démarreur doit pouvoir mener une vie autonome et bénéficier totalement du transfert qui l’affecte à partir du moment où elle s’infléchit selon le degré de fantaisie romanesque de cet inconnu. Nous aimons un livre comme Adolphe - nous le tenons même pour un de ces moments exemplaires de la littérature parce qu’il se présente comme une histoire insignifiante racontée par quelqu’un de distrait, alors que sous cette double apparence d’insignifiance et de distraction, le mystère des rapports humains se joue une fois de plus, mais, cette fois, avec une sorte de rigueur fascinante qui nous cloue sur place. Dans l’admirable Guerre et Paix de Tolstoï, la roideur voulue de l’expression est jetée comme un manteau sur la passion de chaque être.
     
    Avec Albert Cossery, nous sommes dans un grand embarras, car nous avons affaire au type même de “l’écrivain malgré lui”. Par référence à l’image du mécanicien, on serait plutôt fondé à le considérer comme la “lanterne rouge” du convoi. Il laisse courir son œuvre avec une surprenante désinvolture, lâche ses personnages sans s’inquiéter outre mesure de leurs besoins, se désintéresse de la phrase, ignore délibérément les chances que lui offriraient une langue mieux étudiée, une imagerie plus tendue. En vérité, l’on pourrait désigner Albert Cossery du titre de l’un de ses livres le fainéant dans la vallée fertile, c’est lui. Cette paresse originelle à laquelle il s’arrache, de temps à autre, pour composer un ouvrage, lui est précieuse à plus d’un titre. C’est elle qui l’autorise à juger le monde de l’activité comme incohérent, cocasse, factice, et, pour finir, comme ridiculement criminel. Qu’on ne s’y trompe pas. Ce jugement constitue le point focal, la constante de la vision de Cossery. A travers l’intraduisible buée de la sieste orientale, ses personnages portent sur l’organisation humaine, sur l’agitation toute mécanique de la cité, un regard d’aimable mépris. Le mouvement est un complot contre l’homme. Toute sollicitation d’ordre utilitaire met en péril sa paix intérieure. On rencontre dans l’œuvre d’Albert Cossery des agents de la malfaisance et du bruit dont la seule apparition appelle la colère des justes. Que l’on se souvienne de l’étonnante silhouette du facteur dans Les hommes oubliés de Dieu. Ce malheureux fonctionnaire, du fait de son intrusion quotidienne dans la vie de sa clientèle, se trouve exposé à des sévices et à des représailles sans nombre. Le facteur incarne - à son corps défendant - un principe d’organisation sociale, c’est-à-dire une valorisation du temps, et cet attribut fait de lui un objet d’exécration pour les habitants d’une durée immobile. A la question : “Qu’est-ce que le temps ?", les personnages de Cossery s’accorderaient sans doute pour répondre : “le temps est notre forme d’abondance ; tout le reste est comptabilité. Laissez-nous un temps vierge, une durée fraternelle où se répercute et s’éternise le “Keif” de l’instant."
     
    Le sérieux de la vie sociale qui pose un masque de tristesse sur le visage de l’homme moderne, est une chose moins encore inaccessible qu’intelligible pour les créatures de Cossery. On peut se laisser dépouiller de tous les biens matériels, accepter le dénuement le plus extrême, et cependant s’arc-bouter à cette dernière possession, à ce pacte avec le temps grâce à quoi l’on se donne le sentiment d’apprivoiser la seule vraie force consumante de l’existence.
     
    Les mérites d’Albert Cossery sont nombreux. Le plus grand, à mon sens, est d’avoir surmonté la tentation du pittoresque, et de nous avoir épargné les inévitables scènes folkloriques auxquelles croient devoir sacrifier les écrivains qui traitent de l’Orient. Lorsque Cossery parle de quelqu'un qui fume la “ghoza”, il ne cherche pas à centrer l’attention sur ce détail ni à en tirer une diversion distrayante ; on peut impunément remplacer le mot “ghoza” par le mot pipe, sans rien changer à la tonalité du récit. Aucun folklore ne conduit au secret des êtres. il faut, pour y atteindre, saisir l’homme en ses moments sacrés, aux moments de l’orgasme ou de la révolte ! On a quelque raison de se demander pourquoi un romancier français parvient - avec Les Conquérants et La Condition humaine - tout à la fois à se situer en Chine et à transcender la Chine, tandis qu’à la seule exception de Cossery, les écrivains d’Égypte qui puisent leur matière première à même leur pays, se contentent de nous offrir des pages orientales plus ou moins réussies, mais dont l’intérêt dépasse rarement l’optique touristique. Même un ouvrage de bonne qualité comme Le Livre de Goha le simple d’Adès et Josipovici, ne nous procure que des satisfactions toutes superficielles. On y reste comme figé au niveau du bibelot et du dialecte mental. Si, en accumulant les curiosités esthétiques, on ne crée rien d’essentiel, on ne fait rien de valable non plus en se bornant à multiplier les détails “véridiques” - la trop fameuse lampe à pétrole, le lit de fer rongé par la rouille, la moustiquaire déchirée, etc. - et en pratiquant un certain réalisme mono dimensionnel qui transforme des fragments de vie en îlots calcinés impropres à se fondre dans une vision animée du monde.
     
    Il est d’ailleurs plaisant d’observer que l’esthétisme d’une part, et ce que l’on appelle aujourd’hui le réalisme socialiste d’autre part, sont en littérature, deux conceptions symétriques l’une de l’autre, dans leur méconnaissance du double problème, charnel et spirituel, de l’homme. Ehrenbourg et Cocteau sont de faux antagonistes. En vérité, ils sont frères en indifférence, l’un s’accrochant aux frivolités humaines, l’autre à la condition objective de l’homme telle qu’elle résulte de ses besoins. Mais, entre la frivolité et le besoin, passe un torrent affectif que l’un et l’autre choisissent d’ignorer. L’espèce de scepticisme amusé dont Albert Cossery a toujours fait preuve à l’égard des théories et des doctrines - quelque nom qu’elles portent - l’a heureusement détourné de cette orthopédie littéraire qui consiste à plier l’œuvre à des finalités qui lui sont étrangères. Albert Cossery laisse passer le torrent. Il donne libre champ à l’irrationnel, à l’imprévu, à l’ironie, à la folie, aux paysages dédoublés de la drogue. Mais il y a autre chose que ce désordre, et c’est en quoi Cossery est digne d’éloges. Par delà l’écran du pittoresque, Cossery atteint à l’expression d’un sentiment que l’on peut désigner de noms différents - dérision, humiliation, détresse humaine - mais que je préfère nommer : “le désarroi de l’individu devant l’hostilité de la vie”. Plus la vie se fait insensible, froide, distante et sans recours, et plus le désarroi prend une forme poétique qui, par endroits, devient bouleversante. Qu’il me suffise d’évoquer ici cet épisode des Hommes oubliés de Dieu où l’on voit un enfant, le fils d’un balayeur des rues, rêver au mouton de la fête - au mouton qu’il ne sait pouvoir obtenir car il a déjà mesuré l’immensité et l’opacité d’une misère qui ne lui concède que le droit de rêver. Mais voilà que cet enfant se cramponne à une botte de bersim, qu’il s’accroupit sur une botte de bersim, et que cette humble possession le rapproche mystérieusement du mouton, et, du même coup, soutient son désespoir et attiédit son âme. Ainsi également de Foulad - dans Mendiants et orgueilleux - qui, sans l’ombre d’une prétention amoureuse, glisse un poème sous le pas d’une jeune fille hautaine, à la fragile lueur d’un réverbère. Les personnages de Cossery sont tenaillants parce que n’ayant pas accès au bonheur, appartenant à une humanité d’exclus et de hors-la-joie, ils inventent - avec une conscience candide de l’inanité de leurs inventions — des substituts de bonheur. L’importance et la force du symbolisme poétique au sein de l’œuvre romanesque apparaissent ici de façon saisissante. Je crois que la poésie détient toutes les clefs, et qu’elle est seule à les détenir. Je crois aussi que l’état poétique est le pus élevé dans la hiérarchie des états de l’être.
    Lorsque, dans un roman, une situation se noue inextricablement et que l’individu s’en trouve étranglé et broyé, l’intervention poétique vient à son secours et lui donne, d’un mot, d’une image, d’une parenthèse miraculeuse comme les étonnements du réveil, la chance de dominer ses terreurs. Dans Mendiants et orgueilleux, Gohar n’est pas autrement épouvanté par le crime qu’il commet, - crime presque fortuit d’ailleurs et qui prendra dans son esprit une résonance de plus en plus somnambulique . Ce crime qui, assez singulièrement du reste, apparaît comme un événement neutre — comme quelque chose qui a eu lieu — va, non pas peser sur la conscience de Gohar, mais le remettre sur la trace d’une communauté perdue. On a parlé de processus dostoïevskien, cela n’est pas vrai qu’à moitié, car si le besoin d’une fraternité nouvelle se manifeste chez Cossery, à la façon d’un courant souterrain, l’idée de culpabilité par contre, est totalement absente de son œuvre. Gohar est un métis de la misère et de la poésie. Il a commencé par prendre de la distance, — par s’exclure des habituelles raisons de vivre. On le croit désarmé parce qu'on l’aperçoit errant à la dérive, à la merci d’une once de drogue. Pourtant, il faut nous convaincre qu’il appartient à une race invulnérable qui subsiste par la grâce d’une innocence et d’une malice confondantes dans un même regard, — et ce regard est de ceux que le monde adulte et tout-puissant est bien trop faible pour soutenir. J’ai lancé le mot “grâce”. Cette grâce, nous la reconnaissons dans les yeux des enfants de Dickens, dans l’émouvante impatience des adolescents de Radiguet, et même, toute sagesse cessante, dans les visages légendaires du Zorba de Kazantzakis et du vieil Achab de Melville.
     
    Et ceci me conduit à ma conclusion naturelle. J’ai dit de Malraux qu’il transcendait la Chine. De Cossery, je dis qu’il transcende l’Égypte.
     
    Avec des phrases mal taillées, avec des personnages voûtés qui se meuvent dans des ruelles sordides, avec des décombres et des gravats, Albert Cossery forge une matière durable et des images tenaces. Dans chaque aspect particulier des choses, il perçoit et isole le germe d’une vision plus ample, plus essentielle. Peut-être son inattention est-elle plus feinte que réelle, car s’il néglige, çà et là, son métier d’écrivain, il ne se dérobe pas à sa fonction qui consiste à arracher à la nuit des figures qui eussent pu demeurer à jamais fantomatiques,- de les promouvoir de palier en palier, pour enfin les marquer d’une signification universelle. Souhaitons à Albert Cossery de recevoir bientôt la juste consécration qui lui est due.
     
     
    Georges Henein
    revue Calligrammes, Le Caire (1956)

    repris notamment dans :
     
    Les Cahiers de Chabramant n°3-4 (1986)
    et dans
    Tiens n°8 (2000)

    * L'illustration est un portrait de Cossery par Kamel El Telmissany dont on peut voir une version au Musée d'Art moderne du Caire.



     
     
     
     

    Tags Tags : ,
  • Commentaires

    1
    amine 1985
    Jeudi 8 Octobre 2009 à 01:55
    un très grand écrivain, c'est court mais juste.


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :