• L’Égypte de la révolution à la contre-révolution, racontée, éclairée par Laure Guirguis

     Laure Guirguis     Jean-Claude Leroy 

    L’Égypte de la révolution à la contre-révolution, racontée, éclairée par la politologue Laure GuirguisChercheuse spécialiste du monde arabe et des rapports entre le politique et le religieux, Laure Guirguis faisait paraître il y a deux ans, aboutissement de son travail de thèse, un livre appelé à faire référence : Les Coptes d’Égypte. Violences communautaires et transformations politiques (2005-2012)[1]. Elle publie maintenant un essai d’histoire immédiate sur la révolution égyptienne de la place Tahrir, ses secousses et diverses « répliques » progressistes ou réactionnaires.

    Dans le fil d’une narration limpide  «véritable tour de force », souligne Henri Laurens dans sa préface à ce qu’il voit comme une des premières « mise en intrigue de la révolution égyptienne » – Laure Guirguis parvient en un texte concis à nous éclairer non seulement sur le déroulé des événements mais aussi sur les subtilités du contexte social et politique égyptien au gré de son évolution récente.

     

    Au moment où survient la révolution de janvier 2011, il y a des années que le pouvoir égyptien, éminemment népotique et policier, connaît des dissensions qui le rongent peu à peu. L’inévitable succession du président Hosni Moubarak, vieillissant, suscite des interrogations et alimente la rumeur. Son fils, Gamal, jeune homme formé à l’anglo-saxonne, soutenu par les milieux d’affaires néo-libéraux, est devenu leader de fait du parti gouvernemental, le Parti National Démocrate (PND) et il préparerait son accession au poste suprême. Cependant l’armée, qui tient les rênes du régime depuis 1952 (Nasser, Sadate, Moubarak étaient des militaires) ne voit pas d’un bon œil l’arrivée de ce civil qui risquerait d’atteindre à ses nombreuses prérogatives –en Égypte, l’armée maîtrise non seulement l’ordre et la sécurité mais aussi une part non négligeable de l’économie, elle bénéficie en outre d’une bonne image dans la population, à la différence de la Sécurité d’État, organe policier de répression ayant pris de l’importance lors des dernières décennies et réputé pour la violence de ses méthodes, notamment par les nombreux cas de tortures que, suite à leur révélation et dénonciation par certains intellectuels ou militants en vue, plus personne ne peut ignorer.

    Dans ce contexte, les élections législatives de l’automne 2010 ont été si ouvertement frauduleuses qu’elles ont pu causer un certain embarras chez les vainqueurs. Quelques mois plus tôt, en juin de la même année, l’assassinat de Khaled Saïd par des indicateurs de police a suscité un mouvement de protestation d’une ampleur étonnante, via le réseau facebook des centaines de milliers de jeunes gens se sont exprimés, et ils ont régulièrement occupés la rue pour dire Nous sommes tous Khaled Saïd (Kullîna Khaled Saïd).

    Pour Laure Guirguis : « La figure de Khaled Said ne représente pas simplement le refus de l’État sécuritaire policier. En incarnant l’émotion trans-individuelle de colère et d’indignation, elle pose une exigence éthique au fondement de la mobilisation révolutionnaire et de la construction du sujet politique. Inhérente au désir de régénération sociale qui stimule la dynamique révolutionnaire, l’exigence de justice, de respect des droits de la personne en tant que telle et de dignité, s’exprime dans une multiplicité de discours, du simple mot d’ordre au témoignage ou à une réflexion plus élaborée. »

    Le 25 janvier est en Égypte le jour de la Police, soit la commémoration « d’une bataille décisive menée par les forces de police d’Ismaïliyya contre l’armée britannique en 1952. » En ce début d’année 2011, avec à l’esprit les événements tout chauds de Tunisie (Ben Ali a été contraint à la fuite une dizaine de jours auparavant), c’est ce jour qu’ont choisi les jeunes révoltés pour un rassemblement qu’ils veulent le plus large possible, et notamment Wahel Ghoneim, administrateur de la page FaceBook Nous sommes tous Khaled Saïd et auteur d’une vidéo à teneur insurrectionnelle dans laquelle il déclare : « Si nous avons encore un peu de dignité, si nous voulons vivre comme des êtres humains, si nous voulons que nos droits soient respectés, il faut aller place Tahrir le 25 et exiger le respect de nos droits. […] Je vais dire autre chose encore : le gouvernement est pourri, le président est corrompu, le monde est pourri, et la Sûreté de l’État est pourrie. Ceux qui se sont immolés [2] ne craignaient pas la mort mais ils avaient peur de la Sûreté de l’État, ils avaient peur de la corruption. Vous imaginez cela ? Et vous, vous êtes comme eux ? Vous voulez vous suicider ? Demeurer inconscients ? […] Si le gouvernement veut me tuer, qu’il vienne donc, et me tue. »

    C’est donc sur la place Tahrir que va se jouer le sort de ce qui, en écho aux premiers assassinats de manifestants par la police, à Suez, sera très vite compris, à juste titre, comme étant une révolution. Écoutons la vivante description que fait Laure Guirguis de ce gigantesque carrefour devenue aux yeux du monde, en seulement quelques jours de l’hiver 2011, l’emblème de la fougueuse jeunesse égyptienne : « Tahrir signifie libération. La place Tahrir s’ouvre au centre du Caire, s’évide et se remplit jour et nuit. [… ] Tahrir reçoit le flux assourdissant des véhicules qui déboulent du sud par la rue Qasr al-Ayni, où siège l’Assemblée du peuple, du nord-ouest par la place Abd al-Moneim Ryad bondée de minibus, ou de l’est par la rue Mohamed Mahmoud, où se trouve l’ancien campus de l’Université américaine. Elle les déverse au nord, rue Ramsès, en direction de la gare du même nom, ou sur la rue commerçante Talaat Harb. Elle les reflue rue Tahrir, à l’est, ou sur l’une des voies filant vers la rive occidentale du Nil. Sur le flanc oriental, l’animation des artères adjacentes déborde sur les trottoirs de la place. Chaque jour les vendeurs de journaux étalent livres, revues, quotidiens ; les marchands ambulants se faufilent chargés de bibelots ; des mendiants se postent aux aguets des fast-foods, des hôtels, des agences de voyage. Au sud, un monumental arc de cercle en béton massif, le mujamma‘, plombe le ciel de Tahrir, et ingurgite dès l’aube le fourmillement administratif de milliers de fonctionnaires et d’Égyptiens en attente d’un document officiel. »

    Nombreuses dans le pays, les révoltes ouvrières se retrouvent également dans le mouvement multiple de janvier. Sur différentes places, plusieurs centaines de milliers de personnes se réunissent au Caire, se rejoignant ensuite place Tahir. Elles scandent : « dignité, liberté, justice sociale. » La police ne parvient à endiguer ces mouvements, et on constate qu’elle tire à balles réelles sur les manifestants.

    Après ce premier choc, qui réveillera le pays, il est décidé de faire du 28 janvier, soit trois jours seulement après le 25, et dans sa continuité, le jour de la colère. Qu’il sera. Dans le sein de rassemblements encore plus importants, au terme d’affrontements violents, et sur ordre de la hiérarchie, les policiers abandonneront la rue aux manifestants. La plupart des postes de police du pays furent alors saccagés, brûlés, détruits par les émeutiers. Ce même soir du 28, les communications furent coupées, aussi bien les réseaux de téléphonie mobile que l’internet, et le gouvernement annonça un couvre-feu. Alors des colonnes de blindés firent leur entrée sur les principaux axes des grandes villes.

    Cette même armée qui vient de prendre place va se porter garante de l’ordre et de la sécurité. Elle inspire un certain respect et a beau jeu d’entamer un dialogue avec les révolutionnaires. De son côté Gamal Moubarak intrigue près de son père pour l’inciter à employer la force contre le peuple. Il est à l’origine de la bataille des chameaux, soit des milliers de désœuvrés des quartiers populaires achetés par le pouvoir et arrivant à dos de chameaux et chevaux sur la place Tahrir pour en déloger les manifestants. Une bataille d’une journée, celle du 2 février, qui verra leur défaite, la place restant le terrain des jeunes et des manifestants de tout poil, plus résolus que jamais. Ils réclament tous le départ du raïs, Hosni Moubarak. « Dégage ! »

    Le Raïs finira par partir, après 18 jours d’une pression énorme et plus de 800 morts principalement parmi les jeunes rebelles. Le pouvoir est alors tout entier aux mains du Conseil Suprême des Forces Armées, présidé par le maréchal Tantawi, qui s’engage à établir un processus démocratique, avec, à terme, des élections libres et transparentes.

    Dans un chapitre significativement intitulé Les procédures démocratiques contre la révolution, Laure Guirguis décortique les divers enjeux et négociations pré-électorales aussi bien au sein du CSFA lui-même qu’entre le CSFA et Les Frères musulmans, l’autre force légitime à ce jour. « Le CSFA a pour principal objectif d’organiser ce scrutin tout en entravant la formation d’une majorité susceptible d’abolir ses privilèges. » Par ailleurs, l’impatience des forces révolutionnaires commence à peser, on attend que les officiers et les politiciens responsables des massacres de janvier soient jugés, dont le président déchu, Hosni Moubarak, ce à quoi les militaires rechignent, d’autant que les autorités d’Arabie Saoudite, principal bailleur de fonds du régime, s’y opposent.

    Les frères musulmans créent le parti de la Liberté et de la Justice, Les Coptes, jusqu’alors discrets et instrumentalisés de part et d’autre, se font entendre. Des revendications poussent de partout. Des partis jadis à la marge tentent de se réactiver. Par ailleurs, de nombreux travailleurs égyptiens en Lybie reviennent au pays en conséquence de la guerre qui sévit là-bas, et la question économique et sociale est plus que jamais toujours première. Beaucoup de révolutionnaires se refusent à s’engager dans un parti et préfèrent parier sur la capacité de la force populaire à influer sur le pouvoir. Les cabinets gouvernementaux se succèdent. Une nouvelle constitution est en cours de rédaction, objet de débats incessants.

    Des élections présidentielles auront finalement lieu au printemps 2012.

    « Dans les boutiques, les cafés, les taxis, les clubs, les Égyptiens discutent constitution, programmes politiques, élections. […] À présent naît le sentiment que voter, agir, parler, peut influer sur le cours des événements. Sur cette nouvelle scène politique, l’insatisfaction et la versatilité prédominent. Nombre d’électeurs interrogés passent en quelques instants d’un choix à un autre. L’un se prononce pour Shafik en évoquant avec émotion l’expérience de Tahrir. L’autre opte pour Abou al-Fotouh après avoir donné sa voix à Moussa, puis à Morsi. Un troisième balance entre Silim al-Awwa et Hamdine Sabbahi. Beaucoup estiment que « ce scrutin est un coup pour rien » et concluent « Je vote untel, et si on n’est pas content on retournera sur Tahrir », exprimant en ces termes le caractère exceptionnel de la situation révolutionnaire qui légitimerait le recours à l’insurrection chaque fois que la machine électorale entrave le processus révolutionnaire. »

    Si, à la différence des élections passées, le scrutin de 2012 mobilise une majorité d’Égyptiens, « Les camps des candidats [finalistes] Ahmed Shafik et Mohamed Morsi ne rompent pas avec les pratiques en vigueur sous la présidence de Moubarak : bourrage d’urnes, achat de voix, pressions à l’entrée des bureaux de vote pour empêcher les « mauvais électeurs » de voter. L’issue du scrutin reste entachée de doutes et d’interrogations. Au terme de négociations opaques, Morsi, leader par défaut [3] des Frères, est déclaré vainqueur.

    Née en 1928 de la résistance à l’occupation britannique, l’association Frères musulmans, s’appuie sur l’Islam en vue d’opérer une régénération sociale et politique des musulmans et du pays entier. Elle est avant tout une force politique qui cherche à émerger, à influer, à s’imposer dans la population. Après une tentative d’assassinat de Nasser, en 1954, l’organisation sera logiquement réprimée, réduite à la clandestinité. Il faudra attendre Sadate (1970-1981), qui choisit de s’allier avec les courants conservateurs, pour mener son projet de paix avec Israël, minorant du même coup l’influence des mouvements de gauche, pour qu’elle réapparaisse au grand jour. Après une nouvelle vague de répression sous Moubarak, suite à l’implication de certains d’entre eux dans l’assassinat de… Sadate, une légitimité est finalement peu à peu redonnée aux Frères, lesquels sont présents dans tous les secteurs de la société, et portent les idées d’un intégrisme musulman plus ou moins conciliant selon les moments, les interlocuteurs.

    « Pour avoir mal évalué la portée de l’événement révolutionnaire et simplement pris en considération le manque d’unité des courants de l’opposition, les Frères optent pour une alliance avec les forces contre-révolutionnaires : les militaires, les services de police, la nébuleuse salafiste, et les réseaux de l’ancien PND. » (Égypte, révolution et contre-révolution, p.113) En ce printemps 2012, le candidat des Frères musulmans a gagné la présidentielle mais il donne très vite l’impression de renier ses engagements et de s’appliquer surtout à détenir les diverses clefs du pouvoir. La présidence de Morsi sera, selon l’expression de Hamit Bozarslan, auteur de l’avant-propos de l’ouvrage : « tentée par un despotisme sans en avoir les moyens. » Si bien que la population lui devient rapidement hostile et les deux appareils d’ordre, jadis en concurrence, la police et l’armée, sentant le vent de l’opinion lâcheront à leur tour le gouvernement en place. Un an après son élection et suite à une irrépressible mobilisation populaire qui atteint une importance sans précédent, Morsi est renversé par les militaires. Des millions d’Égyptiens, parmi lesquelles on compte également les salafistes, issus d’un autre courant islamique très puissant (et qui avaient soutenu les Frères notamment lors de la rédaction d’une nouvelle constitution), ont réclamé la chute du régime de Morsi.

    C’est à nouveau le Conseil Suprême des Forces Armées qui tient les rênes ; et il entend ramener l’ordre, menant une répression sanglante des manifestations qui suivent cette reprise en main. Le peuple voulait le départ des Frères dont l’incompétence et les visées despotiques étaient désormais avérées. Les révolutionnaires réclamaient davantage de démocratie, c’est la dure loi martiale qui s’impose, et un retour en arrière patent. Les Frères les plus en vue sont arrêtés quand ils ne sont pas massacrés lors des rassemblements protestataires. Les « jeunes révolutionnaires » ne sont pas mieux traités. Présidant le CSFA, le maréchal al Sissi assoit son emprise et prépare sa candidature à la prochaine présidentielle, escomptant de sa capacité à ramener une relative confiance, une certaine tranquillité sociale, à n’importe quel prix. Un référendum sur la Constitution est organisé, le « oui » l’emporte à la quasi-unanimité (98 %). Cinq mois plus tard, Abd al-Fattah-al-Sissi est élu président avec 96,8 % des suffrages exprimés.

    L’ordre ancien semble de retour à travers un pouvoir plus féroce encore, s’attaquant à la liberté d’expression et menaçant le pluralisme politique. La mémoire de ces dernières années, ferventes, prometteuses (et bien sûr décevantes), n’est pas effaçable pour autant.

    « La révolution est entrée en veille. L’heure est à la déception révolutionnaire. Où sont passés les militants ? D’un côté, il y a les activistes qui se sont retrouvés de facto dans le camp pro-Sissi, dans l’espoir que le retour à l’ordre puisse améliorer la situation. Mais il y a aussi ceux qui ont été fauchés par la mort, emprisonnés ou arrêtés (...). Tous font partie des « Jeunes de la Révolution » (shabâb al-thawra). » […] «…beaucoup d’entre eux se trouvent pris dans le même piège : écartés, marginalisés, arrêtés, torturés, punis à la moindre contestation du nouvel ordre établi depuis la destitution du président Mohamed Morsi le 3 juillet dernier (...). Aussi ces militants sont-ils exclus de la dynamique actuelle. Plus exactement, ils s’en excluent eux-mêmes, dès lors qu’ils y voient une bataille entre deux forces contre-révolutionnaires (l’institution militaire et les Frères musulmans).[4] »

    Avant de conclure plus formellement, c’est à une déclaration de Khaled Ali, avocat des sans-voix-égyptiens, que Laure Guirguis laisse, les derniers mots :

    « Armée et Frères musulmans sont les deux côtés d’une même pièce. Le coup d’État militaire de juillet 2013 n’est pas contre la confrérie. Il est contre la révolution du 25 janvier. Nous avons besoin d’un État de droit mais pas d’un État qui colle de faux procès, tue et criminalise les manifestations et les grèves. Nous avons besoin d’hommes et de femmes pour reconstruire ce pays mais pas d’investisseurs qui sucent le sang de l’Égypte.

    Cette période de violences qui traverse le pays depuis 2011 est loin d’être terminée. Aucune des demandes révolutionnaires n’a été concrétisée. Au contraire, en face, l’État se montre chaque jour plus féroce à l’égard des opposants et un peu plus injuste à l’égard des citoyens. Les Égyptiens vont redescendre dans la rue. Mais, cette fois, ce sont les classes les plus populaires de la société qui seront là. Ce soulèvement sera bien plus violent que tout ce que nous avons déjà vu en Égypte. Et il risque de durer. »

     


    [1] Paris, éditions Karthala, 2012.

    [2]  L’immolation du tunisien Mohamed Bouazizi tout d’abord, puis d’autres en Égypte.

    [3] L’homme fort des Frères, Khayrat al-Shater, ayant été opportunément condamné pour blanchiment d’argent au profit de la Société.

    [4] Égypte, révolution et contre-révolution, p. 160.

     

    Laure Guirguis, bibliographie :

    Égypte, révolution et contre-révolution, Presse Universitaire de Laval, 2014.

    Les Coptes d’Égypte. Violences communautaires et transformations politiques (2005-2012), Paris, Karthala, 2012.

    Dossier Révolution égyptienne (L’Égypte entame sa longe marche) des Cahiers de l’Orient,  (Dir. Tewfick Aclimandos et Laure Guirguis), 2012.

    Conversions religieuses et mutations politiques en Egypte, (dir. Laure Guirguis), Non Lieu 2007.

     

     


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