• L’Espagne au cœur de Louis Parrot

    Jacques Brélivet

     

    L’Espagne au coeur de Louis ParrotLouis Parrot, écrivain tôt disparu (en 1948 à l’âge de 42 ans), ami de Picasso, García Lorca, Cocteau mais aussi d’Eluard (ils ont fondé tous les deux « L’Eternelle Revue » en 1944, magnifique publication de poésie née dans la clandestinité de la Résistance) avait l’Espagne au cœur, pour reprendre le titre d’un poème de Neruda. Il vécut à Madrid de 1934 à 1936, y fut bibliothécaire de l’ « Institut français » et collabora à la rubrique littéraire du journal « Heraldo de Madrid ».

    Fin connaisseur de la littérature espagnole (il publia notamment une belle étude sur Lorca au lendemain de la deuxième guerre mondiale, publiée par Pierre Seghers), ce compagnon de route du Parti communiste français épousa aussi la cause de la République espagnole et vécut douloureusement la déchirure de la Guerre civile.

    En porte témoignage ce court roman, poignant et sombre, intitulé « Nous reviendrons », paru en 1946. Ce roman fut à deux doigts d’obtenir le prix Goncourt et le prix Interallié. Le critique Robert Kanters le tenait pour «le plus beau livre sur l’Espagne depuis « L’Espoir». Les éditions du « Castor astral » ont eu la belle initiative de le rééditer en 1988.

    Ce roman prend pour point de départ ce que les Républicains avaient instauré en 1931 et baptisé les « Missions pédagogiques ». Ces Missions, composées d’intellectuels et de pédagogues, avaient pour but d’apporter la connaissance et la culture dans les villages les plus éloignés des centres urbains, comme elles avaient aussi le projet de mieux connaître le quotidien et l’histoire des paysans, en un mot la mémoire d’un pays.

    Louis Parrot fit partie de l’une d’entre elles, qui, un jour de 1933, fit halte dans le village reculé de La Puebla, « ce village oublié depuis des siècles au fond de cette gorge où tant de misère s’était peu à peu amassée ». L’accueil y fut d’abord hostile. Seul un gamin, Joaquim, eut la curiosité d’observer et de suivre, timidement mais résolument, la petite troupe de ces intellectuels. Il réussira à leur présenter sa tante, Tía Angeles, image même de la misère et de la tragédie des paysans et du peuple espagnol. Et Angeles leur fit ainsi le récit de sa vie avec son mari Tomás.

    Un jour, leur raconta-t-elle, Tomás et elle quittèrent le village de La Puebla pour aller travailler à la mine. Les maternités se succédèrent, la perte de beaucoup de leurs enfants aussi, par accident ou maladie. Tomás, travailleur taciturne, acharné et fier, amer aussi « de ne pouvoir offrir à Angeles cette autre vie qu’il avait tant espérée quand il avait quitté Puebla » fut, un beau matin, chassé pour un comportement jugé provocateur par les surveillants de la mine.

    Après la mine, Tomás finit par retrouver du travail dans une ferme, pour un propriétaire qu’il ne voyait jamais. La Révolution sociale de 1936, d’inspiration anarcho-syndicaliste, lui permettait de devenir maître du terrain qu’il cultivait, grâce à une politique de redistribution des terres. Mais le rêve de Tomás ne dura pas : pourchassé par les contre-révolutionnaires, ennemis de ce mouvement de collectivisation agraire, Tomás fut passé par les armes.

    Ce roman, on l’a dit avec justesse, fait penser au cadre de vie des paysans de « Las Hurdes, tierra sin pan », en version française « Terre sans pain », filmés par Luis Buñuel en 1931. On a comparé aussi Parrot à Rossellini. Il serait réducteur néanmoins de circonscrire ce texte à une sorte de roman simplement naturaliste ou documentariste. Parrot, en effet, savait voir et décrire personnages et paysages dans une permanente perception poétique et métaphorique : « Lorsque le dernier éclat du jour s’éteignait et que la brume effaçait le rougeoiement des bois de chênes et des roches qui les surplombaient, La Puebla tirait d’elle-même sa propre lumière, de ses cents feux d’où rayonnaient de petites flammes bleuâtres, tout juste bonnes à disputer à la nuit des visages tristes et des mains lasses ».

    Louis Parrot savait aussi décrire avec une tendresse et une compassion infinies ses personnages, en particulier Angeles, vieillie sous les épreuves du temps : « Et pourtant, c’était une vieille femme que Tomás voyait se déshabiller devant le lit, alourdie, déformée par tant de maternité, son front accablé par cette peine qu’il avait imprudemment éveillée. Elle s’approchait de la lampe, baissait la mèche, rangeait la chambre par habitude, elle remettait une chaise à sa place, touchante et puérile dans sa camisole de laine ».

    La beauté de la faune n’échappe pas non plus à notre romancier quand il parle des oiseaux, tel « le rouge-gorge dont l’empreinte déplie dans la neige le cœur chagriné des violettes, […] la hulotte qui porte avec précaution la fragile balance d’or de sa chanson silencieuse ».

    La Mission pédagogique termina son entreprise avec l’exposition, montrée aux villageois, de tableaux célèbres des musées espagnols. Ainsi, celui dont on devine qu’il est « La fusillade du 3 Mai » de Goya remua profondément Tía Angeles, renvoyée au souvenir de l’exécution de son mari.

    La Mission acheva ainsi son travail, plia bagage et contraignit Joaquim, qui voulait suivre l’équipe, à rester au village, pour aider à maintenir une forme de mémoire collective. « Nous reviendrons » s’entendit-il dire.

    Ce livre, très éloigné du roman à thèse, est magnifique de tendresse et d’humanité, soutenu par une écriture tour à tour douloureuse et poétique.

    À découvrir (ou redécouvrir) absolument.

    Jacques Brélivet


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