• L'histoire claire de "J'ai vu", fils de" Vieu"

      Yvan Serouge

    Comme deux aveugles étaient assis au bord du chemin, ils entendirent les cris de J’ai Vu qui disait : « Celui qui m’a vu un jour a vu mon Vieu, car nous sommes tous deux la lumière du monde. » Il disait aussi : « Je suis la résurrection et la vie, celui qui croit en moi vivra quand même il serait mort, car si vous êtes d’en bas, moi je suis d’en haut, et si vous êtes de ce monde, moi je ne le suis pas. » Il dit enfin : « Si ma cécité s’élève au-dessus des cieux, c’est pour que votre orbite s’élève jusqu’aux nues. »

    Les deux aveugles reconnurent vite le premier-né des morts et le Prince des Rois de la Terre, J’ai Vu. Et la femme dit à son Seigneur : « Je sais que le Messie doit venir. Je veux le voir, et lui parler. » Il dit aussitôt : « Mais je suis J’ai Vu moi-même, moi qui te parle et en qui toutes choses visibles et invisibles ont été crées. »

    L’homme dit : « Alors, aie pitié de nous, fils de Vieu ! Ne reconnais-tu pas en nous nos yeux d’aveugles ? » J’ai Vu dit : « Si, venez, venez à moi vous qui êtes fatigués et chargés ; et je donnerai le repos à vos yeux. » Et comme il se remettait en chemin, ils se jetèrent soudain tous deux à genoux devant lui.

    Et demandèrent : « Notre bon maître, que devons-nous faire pour enfin hériter à notre tour de la Vue Éternelle ? » Et J’ai Vu répondit : « Observez simplement les préceptes du Bon Vieu, car Il a voulu qu’on cherche et qu’on s’efforce de trouver en tâtonnant, bien qu’Il ne soit pas loin de nous. » Et les ayant regardés, il se détourna.

    Les aveugles, sentant qu’il partait, se dirent alors : « Marchons, marchons honnêtement comme en plein jour nous aussi, loin des excès et de l’ivrognerie, de la luxure, de l’impudicité : revêtons-nous maintenant du Seigneur J’ai Vu pour garder les yeux clos. Mais ne regardons pas le vin qui paraît d’un beau rouge, qui fait des perles dans la coupe et qui coule aisément, il finirait par troubler notre vision ; en somme marchons dans la lumière, puisqu’il est la Lumière. »

    Car les deux aveugles savaient que le Messie enverrait des Anges sur l’homme d’iniquité et de vice pour le jeter, avec ses scandales, dans la fournaise ardente du crime. Que les yeux arrachés pleureraient, avec des grincements de dents. Des paroles et des images leur revenaient maintenant derrière leurs orbites, tel un plissement du ciel. L’homme : « Rappelle-toi qu’au commencement, le Seigneur Vieu créa l’œil et la paupière. Or l’œil partout régnait dans de grandes ténèbres. » Vieu dit alors : « Que la paupière soit. » Et la paupière fut : il appela dès lors la paupière Ombre et l’œil Lumière. La femme : « Respecte le principe. éloigne de ta cornée tout désir servile comme d’une peste infectieuse, ou son cristallin perdra en pureté. Dévie ta cible. Ou la tâche à l’œil peut apparaître, l’excroissance d’orgelet, petit bourrelet qu’obstinément vous capterez, qui fléchera votre parcours quoi que regarderez. » Lui : « Nous croirons voir sans cesse devant nous ce même désir planer à nouveau, alors nous ne pouvons l’atteindre. » Elle : « Pire que la cécité œdipienne, non, ou je fais fausse route ? »

    Et l’homme et la femme se répétaient en leur cœur : « Si ton œil est pour toi une occasion de crime, jette-le loin de toi : mieux vaut entrer dans la vie sans paupière ni regard, plutôt que d’avoir un œil pour sentir l’Éternel Feu. »

    J’ai Vu observait depuis un temps son silence.

    Et comme rien ne lui venait, il dit enfin : « En vérité, en vérité je vous le dis, si un homme ne naît pas de nouveau, comment pourrait-t-il connaître le Royaume de Vieu, et s’y voir régner tout entier ? Et si je suis mort aux yeux des hommes et si je vis, ce n’est plus J’ai Vu qui vit, mais bien Vieu qui vit en moi. » Alors J’ai Vu dit avec la voix de Vieu : « Je t’envoie sur la terre afin que tu leur ouvres les yeux, pour qu’ils passent des Ténèbres à la Lumière et de la puissance du Pâle à celle du Rien.

    Et la femme et l’homme effrayés pensaient toujours en leur cœur : « Comme J’ai Vu est ressuscité des morts par la gloire de Vieu, de même nous aussi nous marcherons, en nouveauté de vie, et si nous sommes devenus un seul et même œil avec lui, par la conformité de sa mort, nous le serons aussi par la conformité de sa vie. » Puis il ajoutèrent : « J’ai Vu essuiera les larmes de nos yeux et la mort ne sera plus, et il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur, et il portera avec bienveillance ses regards sur nous. »

    Alors, J’ai Vu dit : « Vous, yeux aveuglés, pourquoi cessez-vous de fixer le ciel, la blancheur de Vieu ? J’ai Vu, qui a été enlevé du milieu de vous, reviendra, de la même manière que vous l’avez vu allant au ciel. » Et il ajouta, complice : « Bien aimés, ne soyez pas surpris, comme d’une chose étrange qui vous arrive, de la fournaise qui est au milieu de vous pour vous éprouver. Réjouissez-vous au contraire ! de la part que vous avez à mes souffrances, car vous aussi serez dans l’allégresse lorsque ma gloire réapparaîtra : ce sera alors pour l’œil purement novice, simplement voué à voir, l’occasion d’un brisement. » Touché finalement par leurs appels, J’ai Vu tâta leurs yeux.

    Ils purent aussitôt se distinguer à nouveau et le voir lui, s’étendre à perte de vue dans toute sa splendeur. Ils recouvrèrent petit à petit leurs facultés visuelles, l’appétit ophtalmique cramponné en lui-même, murmurant tous deux :

    « Et que l’œil
    À jamais
    De J’ai Vu
    soit avec nous ! »

     

    Yvan Serouge
    in Tiens n°10, 2002.

    Tags Tags : ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment



    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :