• « L’île aux troncs », de Michel Jullien, éditions Verdier, 2018

    Jacques Brélivet

     

    « L’île aux troncs », de Michel Jullien, éditions Verdier, 2018Michel Jullien nous avait attirés en 2017 sur les pentes raides et arides de la montagne provençale du Ventoux en compagnie de « Denise », magnifique bouvier bernois, et de son maître. Cette fois, nous voilà embarqués aux fins fonds de la Russie, sur la petite île de Valaam, confetti posé au milieu de l’immense lac Ladoga. C’est « L’île aux troncs », dernier opus en date de Michel Jullien, auteur, une fois encore, de pages qui sont des merveilles d’écriture, où la cocasserie le dispute au pathétique, où le rire se mêle au tragique, où la truculence côtoie la noirceur.
    Le livre est sous-titré « roman » et qu’on ne s’y trompe pas: l’histoire, mal connue, de ces hommes mutilés par la guerre, exilés sur l’île de Valaam, est parfaitement authentique. Pendant et après le second conflit mondial, Staline avait chassé ces « amputés de la paix », anciens combattants et rebuts de l’Armée Rouge, venus mendier, « orpailleur d’aumônes et limiers d’oboles », dans les gares et sur les boulevards de Moscou ou de Leningrad en exhibant sur le pavé ce qui leur restait de carcasse. Le « petit père des peuples », irrité de voir ces miséreux jonchant la place publique et troublant l’image de la grande et victorieuse Union soviétique, avait alors expédié d’autorité sur une île du lac Ladoga « quelque deux cents mendigots invétérés », lourds invalides de guerre, « vétérans déglingués », estropiés revenus du front, portions d’hommes réduits de moitié dans l’un ou l’autre sens, à l’horizontale ou à la verticale. La petite communauté réunie sur ce minuscule bout de terre n’était faite que de ces combattants déchus, « genoux étêtés, jambes équarries, cuisses élidées, le comptoir des vétérans de 41, de 42 à 45, des braves gens ayant disséminés leurs membres à leur corps défendant, en Pologne, qui en Tchécoslovaquie, en Hongrie, en Roumanie, en Allemagne, un peu partout mais la plupart en Russie. [….] Il y avait de tout. Des amputés mi-longs, des ras, des inégaux avec une section marquée sous la rouelle du genou, quand l’autre membre disparaissait à l’arrondi de la fesse ».
    Dans cette communauté de mendiants à la Breughel, Michel Jullien nous montre deux éclopés inséparables et complémentaires. Et pour cause : Kotik Tchoubine est le seul de la troupe de Valaam à avoir été « divisé » en deux dans le sens de la longueur, la jambe droite toujours là, sauvée, « avec ménisque, tibia et le pied au bout, une guibole singleton, exclusive à l’île », et debout « comme se tiennent les flamants, sur une patte ». Tous les autres infirmes de l’île ont été « diminués sous le ventre », pareils au samovar, « courtauds comme l’ustensile, ventrus, une pièce de vaisselle que l’on pose dans un coin avec le grand réservoir qu’est le corps, le vase et son couvercle qui fait la tête et puis des anses sur les côtés pour les bras ». Et le « samovar » fidèle compère de Kotik, c’est PiotrAntonov Sniezinsky. A eux deux, « un trognon et une jambe en hémisphère », ils font la paire, ils sont « l’abscisse et l’ordonnée », l’un ne va pas sans l’autre, ou l’un va avec l’autre. Et puis la complémentarité se double d’une fascination commune pour la figure de Natalia Mekline, héroïne de l’aviation soviétique, dont ils portent en permanence sur eux, la photographie officielle, icône religieusement adorée, où la jeune aviatrice, belle à « faire grelotter leur libido », arbore une poitrine lourdement bardée de médailles comme seuls osent en montrer les caciques de haut grade et à large casquette de l’empire soviétique.
    Il faut dire que l’as des ailes russes fut une rusée championne du bombardement nocturne et, mieux encore, silencieux, moteur arrêté le temps de lâcher ses trois quintaux de cargaison explosive. Son coucou, « riquiqui de toilure et rafistolé cent fois à la ficelle », récupéré d’un hangar agricole où il servait d’engin d’épandage, volait par nuit noire, en rase-motte et à la vitesse de l’escargot, déjouant la vigilance de trop rapides chasseurs ennemis. Son escadrille, composée exclusivement de femmes, était devenue les « Sorcières de la nuit », terreur de l’adversaire et orgueil du régime.
    Nos deux éclopés se mirent en tête un jour d’aller rencontrer l’héroïne par leurs propres moyens. L’un, Piotr, assis dans un fauteuil fait d’hétéroclites pièces de récupérations, sera poussé par l’autre, Kotik, juché sur sa « guibole célibataire ». Ce singulier équipage avait déjà voyagé sur l’île, découvert les charmes de l’endroit et des virées à deux. « Heureuse machine » grâce à laquelle « les dimensions de l’île s’étendaient à chaque sortie ». Nos deux larrons découvrirent « la beauté des lointains », jusqu’au nord-est de l’île. « Là, ils vivaient la perpétuité d’un après-midi, des heures accomplies, idéales, passées près d’un bosquet, sous un pin bicéphale à picorer des esturgeons dans un creux de gamelle, à sucer du navet, à se saouler du hoquet des vaguelettes sur la berge, ourlées comme des cicatrices en mouvement ».
    Alors pourquoi ne pas pousser beaucoup plus loin encore le périple, jusqu’à Loubny, là où est née et vit leur idole reine des airs ? L’audacieuse expédition avortera bien vite, dans le froid paralysant de la nuit que n’arrangeait pas le permanent engourdissement éthylique des deux compères.
    Retour au bercail, donc, et à la colonie d’amputés et de culs-de-jatte logés tous dans le monastère de l’île, « celui de la Transfiguration du Sauveur ». Surprise, Piotr et Kotik y trouvent ce jour-là le grand réfectoire plein comme un œuf, « une assemblée extraordinaire de souches massées vers le centre, avec des bouches ouvertes, des voix tues, des regards en l’air et des têtes basses dans un grand vacarme éteint » à l’écoute d’un poste à galène grésillant d’où s’échappait, intermittentes, une musique solennelle et une voix grave venue de loin annonçant, comme un coup de théâtre : « Le cœur du compagnon d’armes de Lénine a cessé de battre ». Piotr et Kotik, perdus dans les sanglots et le néant de leur vie, s’effondrent alors dans les bras l’un de l’autre.
    « L’île aux troncs » est le récit à la fois délirant et déchirant d’une amitié improbable entre deux êtres brisés, « vétérans étrillés » par la guerre et la terreur stalinienne, deux moitiés d’êtres humains amoureux d’une femme dont ils n’en verront jamais qu’une représentation de papier journal pliée sous leur bras. Cours burlesque de deux vies désespérées, de deux personnages qu’on croirait sortis de la plume d’un Beckett ou d’un Céline, liés d’une amitié dont Michel Jullien réussit à nous restituer, admirablement, la profondeur, la poésie et la beauté.


                                    Jacques Brélivet (sept. 2018)


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