• L'imprimeur fantôme des éditions José Corti

     Jean-Claude Leroy

    L'imprimeur fantôme des éditions José CortiForte de son inactualité, c’est une maison qui partage volontiers son goût pour le fantastique – nous verrons jusqu’où. Les amateurs de Chamiso, l’auteur du fameux Peter Schlemihl, l’homme qui a vendu son ombre au diable, mais aussi de Julien Gracq ou de Bachelard, de Sadegh Hedayat, Ghérasim Luca, Robert Alexis, connaissent les livres publiés par les éditions José Corti *, livres aux cahiers souvent non coupés que la lame de l’acheteur doit alors ouvrir.

    Pour ce qui est de ces ouvrages non massicotés, les éditeurs ont eu la mauvaise surprise de voir que beaucoup d’entre eux étaient considérés comme défectueux par les grossistes intermédiaires qui assurent le succès de la vente en ligne. À la vue de l’aspect inégal des tranches, il faut croire que les magasiniers font preuve d’un zèle qu’ils voudraient méritoire, quoique inapproprié. Un zèle qui, démultiplié, coulerait une maison d’édition le temps de quelques allers-retours au pilon. Si bien qu’il a fallu renoncer, et dorénavant tous les livres sont normalement massicotés. Adieu mystère du suspens, vertige du coupe-papier, fièvre de la défloration, agacement d’une impécunieuse curiosité.

    C’est aussi qu’un malheur plus secret a touché les éditions il n’y a pas bien longtemps. L’imprimerie de la Manutention, sise à Mayenne, a disparu en 2010. Sur une Marinoni puis sur une Heidelberg d’âge mûr, avant d’assembler, de coudre et brocher, elle accouchait depuis plusieurs décennies la plupart des livres signés José Corti. Après une reprise délicate quelques années auparavant, dans un contexte économique difficile, l’entreprise (19 salariés en dernier lieu) se vit soumise à un redressement judiciaire puis à une pure et simple reprise des actifs par le groupe Jouve, pesant 140 millions d’euros de chiffre d’affaires et employant 3000 personnes réparties sur plusieurs sites en France et à l’étranger.

    Cependant, l’acheteur d'ouvrages récents publiés à cette enseigne, par exemple, de George Oppen,  Poésie complète ** ou, d'Émily Dickinson, les Lettres aux amies et amis proches  verra que l’« achevé d’imprimer » en est resté à l’imprimeur précédent auquel les éditions étaient vraiment attachées. D’autres éditeurs fidèles à la Manutention sont eux aussi maintenant clients chez Jouve, mais c’est bien la mention Jouve qui figure à la fin de chaque volume. Il fallait des amateurs de fantastique pour oser maintenir à la postérité non seulement les auteurs qu’il publie mais aussi l’ombre de l’imprimerie qui les a portés encore après qu’elle a rendu l’âme. L’occasion de donner davantage raison encore à la devise qu’on peut lire sur chaque couverture, couronnant une rose des vents : Rien de commun.

    * non plus José Corti lui-même, décédé en 1989, mais Bernard Fillaudeau, Fabienne Raphoz, et Maryline Delaitre.

    ** voir le billet de Patrice Beray : « George Oppen, l'introuvable »

     


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